Le comte de Toulouse assiége Castelnaudary et le comte Simon qui
le défendait.
Un certain jour de dimanche, durant que le comte était à Carcassonne,
après qu'il eut entendu la messe et qu'il eut communié, étant sur le
point de se rendre à Castelnaudary, un frère convers de l'ordre de
Cîteaux, lequel était présent, se prit à le consoler et à l'encourager
de son mieux. Sur quoi ce noble personnage présumant tout de Dieu:
«Pensez-vous, dit-il, que j'aie peur? Il s'agit de l'affaire du Christ;
L'Église entière prie pour moi; je sais que nous ne saurions être
vaincus.» Il dit et partit en hâte pour Castelnaudary, s'assurant en
route que quelques châteaux aux environs de cette ville s'étaient déjà
soustraits à sa domination, et que plusieurs de ceux qu'il y avait mis
pour les garder avaient été traîtreusement occis par les ennemis. Tandis
donc qu'il était dans Castelnaudary, voilà que le Toulousain, le comte
de Foix et Gaston de Béarn, ensemble certains nobles gascons sortis de
Toulouse avec une multitude infinie de soldats, se pressaient d'arriver
sur le susdit château pour en faire le siége. Voire même, venait avec
eux ce très-méchant apostat, ce prévaricateur, fils du diable en
iniquité, ministre de l'Antéchrist, savoir, Savary de Mauléon,
surpassant tous autres hérétiques, pire que pas un infidèle, affronteur
de l'Église, ennemi de Jésus-Christ. Ô homme, ou, pour mieux dire,
poison détestable[130]! ce Savary, disais-je, qui, scélérat et tout
perdu, prudent et imprudent, courant contre Dieu la tête haute, a bien
osé s'en prendre même à sa sainte Église! Ô prince d'apostasie, artisan
de cruauté, auteur de perversité! ô complice des méchans! ô consort des
pervers! homme, opprobre des hommes, ignare en vertu, homme diabolique,
bien plus, diable tout-à-fait! Quand apprirent les nôtres qu'ils
arrivaient sur eux en si grand nombre, quelques-uns conseillèrent au
comte que, laissant des siens à la défense du château, il se retirât à
Fanjaux ou même à Carcassonne; mais pensant plus sainement, et Dieu
pourvoyant mieux au bien de la cause, il voulut attendre dans
Castelnaudary la venue des ennemis. Ni faut-il taire que, durant qu'il
s'y trouvait et qu'il était presque en la main des ennemis, voici
qu'envoyé par Dieu survint Gui de Lucé avec environ cinquante
chevaliers, que le noble comte avait tous envoyés au roi d'Arragon
contre le Turc, et dont l'arrivée le réjouit bien fort et réconforta
tous ses esprits. Or ce roi, très-mauvais qu'il était et n'ayant jamais
aimé le service de la foi non plus que notre comte, s'était montré
grandement incivil envers ceux qu'il avait expédiés à son aide; voire
même, ce très-perfide prince avait-il, comme on l'assura, tendu sur la
route des embûches à nos chevaliers alors qu'ils retournaient près de
notre comte, selon qu'il le leur avait mandé par écrit. Mais ils eurent
vent de cette trahison, et s'écartèrent de la voie publique. Ô cruelle
rétribution d'une oeuvre pieuse! ô dur salaire d'un si grand service!
Revenons à notre propos.
[Note 130: _O virum, imo virus!_]
Adonc le comte s'étant renfermé dans Castelnaudary et y attendant de
pied ferme la venue de ses ennemis, voilà qu'un jour ils se présentèrent
soudain en troupes innombrables, et couvrant la terre comme nuées de
sauterelles, et se mirent à courir d'un et d'autre côté, serrant de près
la place. À leur approche, les gens du faubourg se précipitant aussitôt
par dessus la muraille extérieure, passèrent à eux et leur abandonnèrent
ce faubourg de prime abord, où sur l'heure ils entrèrent et se mirent à
se répandre çà et là, tout joyeux et grandement aises. Or notre comte
était pour lors à table; mais faisant prendre les armes aux siens après
qu'ils se furent repus, ils sortirent du château; et chassant prestement
devant eux tout ce qu'ils trouvèrent dans le faubourg, ils jetèrent
bravement dehors les fuyards transis de peur. Après quoi le comte de
Toulouse et ses compagnons posèrent leur camp sur une montagne vis-à-vis
la place, l'entourant à tel point de fossés, de barrières en bois et de
retranchemens, qu'ils semblaient plutôt assiégés qu'assiégeans, et leurs
positions plus fortes et d'un accès plus difficile que le château même.
Toutefois, vers le soir, les ennemis rentrèrent dans le faubourg pour
autant qu'il était désert, les nôtres n'ayant pu le garnir vu leur
petit nombre. En effet, ils ne comptaient pas plus de cinq cents hommes,
tant chevaliers que servans, tandis qu'on estimait à cent mille l'armée
des attaquans. Au demeurant, ceux des leurs qui étaient revenus dans
ledit faubourg, craignant d'en être expulsés comme la première fois, le
fortifièrent de notre côté au moyen de charpentes et de tout ce qu'ils
purent imaginer, afin que nos gens ne pussent sortir sur eux, et
percèrent en plusieurs endroits le mur extérieur entre le faubourg et
leur armée pour pouvoir fuir plus librement s'il en était besoin; ce qui
n'empêcha pas qu'au lendemain les assiégés faisant une nouvelle sortie,
et ruinant tout ce que les ennemis avaient remparé, ne les en
chassassent, ainsi qu'ils avaient déjà fait, et ne les poursuivissent
fuyant à toutes jambes jusques à leur camp.
Il ne faut taire d'ailleurs en quelle situation critique se trouvait
alors notre comte. La comtesse était dans Lavaur, son fils aîné, Amaury,
malade à Fanjaux, la fille qui leur était née en ces quartiers en
nourrice à Mont-Réal; et nul d'eux ne pouvait voir l'autre ni lui porter
le moindre secours. N'omettons pas non plus de dire que, bien que les
nôtres fussent très-peu nombreux, ils faisaient chaque jour des sorties,
et attaquaient rudement et bien dru le camp du Toulousain; si bien que,
comme nous l'avons déjà dit, ils avaient plutôt l'air d'assiégeans que
d'assiégés. Mais ce camp était défendu par tant d'obstacles, ainsi que
nous l'avons expliqué, qu'ils ne pouvaient y pénétrer malgré leurs
efforts et l'ardent désir qui les poussait sus. Ajoutons encore que nos
servans ne faisaient difficulté de mener abreuver, en vue des autres,
les chevaux de nos gens aussi loin du château qu'une bonne demi-lieue,
et même que nos fantassins vendangeaient chaque jour, car c'était le
temps des vendanges, les vignes plantées près de l'armée ennemie, sous
ses yeux et à son grand regret. Un jour cependant ce très-méchant
traître comte de Foix, et son égal en malice, Roger Bernard, son fils,
ensemble une grande partie de leurs troupes, s'avisèrent d'attaquer les
nôtres postés en armes devant les portes du château. Ce que voyant nos
gens, et se ruant sur eux à leur approche avec une extrême vigueur, ils
jetèrent à bas de leurs chevaux le fils même dudit comte, ainsi que
plusieurs autres, et les forcèrent de regagner en désordre leurs
pavillons. Finalement, vu que nous ne pourrions rapporter en détail tous
les engagemens et événemens de ce siége, bornons-nous à certifier en peu
de mots que toutes fois et quantes les ennemis étaient si osés que
d'aborder les nôtres pour les attaquer de quelque façon que ce fût, les
assiégés restaient tout le jour devant les portes du château, appelant
le combat, au lieu que les autres retournaient à leurs tentes avec
grande honte et confusion.
Durant que ces choses se passaient, les châteaux environnans se
séparèrent de notre comte, et se rendirent à celui de Toulouse. Ceux,
entre autres, de Cabaret députèrent un jour vers Raimond, lui mandant de
venir ou d'envoyer vers eux, et qu'aussitôt ils lui livreraient cette
place, laquelle était à cinq lieues de Castelnaudary. Par une belle nuit
donc, un bon nombre des siens se mirent en marche par son ordre, et
partirent pour occuper Cabaret. Mais tandis qu'ils étaient en route, il
arriva que, par une disposition de la divine clémence, ils perdirent le
chemin qui y conduisait, et qu'après s'être long-temps égarés par voies
non frayées, ils ne purent parvenir jusque-là; si bien qu'ils en furent
pour une bonne course à droite et à gauche, et revinrent au camp d'où
ils étaient sortis.
Sur ces entrefaites, le comte de Toulouse fit dresser une machine dite
mangonneau, qui commença à battre la place, sans toutefois faire grand
mal aux nôtres, ou même du tout. Pour quoi cedit comte fit, quelques
jours après, préparer un autre engin de grandeur monstrueuse pour ruiner
les murailles du château, lequel lançait des pierres énormes, et
renversait tout ce qu'il atteignait. Or, quand nos ennemis l'eurent fait
jouer pendant un bon bout de temps, un certain bouffon[131] au comte de
Toulouse vint à lui: «Et pourquoi, lui dit-il, dépensez-vous tant pour
cette machine? qu'avez-vous à faire de vous donner tant de mal pour
renverser les murs de Castelnaudary? ne voyez-vous pas chaque jour que
les ennemis arrivent jusqu'à nos tentes, et vous que vous n'osez en
sortir? Certes vous devriez plutôt désirer que leurs murailles fussent
de fer pour qu'ils ne pussent venir à nous.» En effet, il arrivait en ce
siége chose contre l'habitude et fort surprenante, savoir que, tandis
que d'ordinaire ce sont les assiégeans qui attaquent les assiégés, ici,
du contraire, c'étaient les assiégés qui étaient sur l'offensive et
incessamment agresseurs. Les nôtres même se gaussaient des ennemis en
semblables propos, leur disant: «Pourquoi faites-vous tant de frais pour
votre machine? Pourquoi prendre tant de peine à détruire nos remparts?
croyez-nous sur parole, nous vous épargnerons tous ces coûts, nous vous
soulagerons de si grand travail. Donnez-nous seulement vingt
marques[132], et nous abattrons jusqu'au pied cent coudées du mur en
longueur, nous le mettrons au ras de terre, afin que, si le coeur vous
en dit, vous puissiez passer à nous tout à votre aise et sans obstacle.»
Ô vertu d'esprit! ô bien grande force d'âme! Un jour notre comte sortant
du château s'avançait pour avarier la susdite machine; et comme les
ennemis l'avaient entourée de fossés et de barrières, tellement que nos
gens ne pouvaient y arriver, ce preux guerrier, si veux-je dire le comte
de Montfort, voulait, tout à cheval, franchir un très-large fossé et
très-profond afin d'aborder hardiment cette canaille. Mais voyant
quelques-uns des nôtres le péril inévitable où il allait se jeter s'il
faisait ainsi, ils saisirent son cheval à la bride et le retinrent pour
l'empêcher de s'exposer à une mort imminente; puis tous s'en revinrent
au château après avoir tué plusieurs des ennemis et sans avoir perdu un
seul homme.
[Note 131: Le texte porte _jaculator_, la suite indique _joculator_.]
[Note 132: La marque, qu'il ne faut pas confondre avec le marc, valait à
cette époque environ trois francs, tandis que le marc valait à peu près
cinquante francs cinquante centimes. Vingt marques font donc près de
soixante francs.]
Les choses en étaient là quand le comte envoya son maréchal Gui de
Lévis, homme féal et fort en armes, pour qu'il fît avoir des vivres au
comte de Fanjaux et de Carcassonne, et ordonnât à ceux de cette ville et
de Béziers qu'ils se dépêchassent de lui porter secours; lequel Gui de
Lévis n'ayant pu rien faire de bon, pour ce que tout le pays s'était
gâté et allait à la male route, revint vers le comte de Montfort.
Celui-ci, pour lors, le renvoya de nouveau, et avec lui le noble homme
Matthieu de Marly, frère de Bouchard, qui tous deux arrivant aux gens
des terres du comte, les prièrent à maintes fois de se rendre près de
lui, ajoutant menaces à prières. Bref, comme ces vassaux pervers et
branlant déjà dans le manche ne voulurent les écouter, ils se rendirent
vers Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de cette cité, les
priant et les avisant de donner aide à Montfort; ceux-ci répondirent
bien que, si leur seigneur Amaury voulait aller avec eux, ils le
suivraient; mais celui-ci, pour cauteleux sans mesure et très-matois
qu'il était, ne put être induit à ce faire. Sortant donc de Narbonne,
lesdits chevaliers, sans avoir tiré d'une ville aussi populeuse plus de
trois cents hommes, vinrent à Carcassonne, et de tout le pays n'en
purent avoir plus haut que cinq cents; voire quand ils les voulurent
mener au comte, ceux-ci refusèrent absolument, et soudain s'enfuirent et
s'enfouirent tous chez eux.
Cependant le très-perfide comte de Foix s'était saisi d'un certain
château appartenant à Bouchard de Marly, près Castelnaudary, à l'orient
et vers Carcassonne, qu'on nomme Saint-Martin, ainsi que de quelques
autres forteresses aux environs, et les avaient munies contre les
nôtres. Pour ce qui est du comte, il avait mandé audit Bouchard et à
Martin d'Algues, qui était à Lavaur avec la comtesse, de venir à
Castelnaudary. Or ce Martin était un chevalier espagnol, d'abord des
nôtres, mais qui se conduisit bien mal ensuite, comme on verra ci-après.