CHAPITRE LVI.

Le comte de Toulouse assiége Castelnaudary et le comte Simon qui

le défendait.

Un certain jour de dimanche, durant que le comte était à Carcassonne,

après qu'il eut entendu la messe et qu'il eut communié, étant sur le

point de se rendre à Castelnaudary, un frère convers de l'ordre de

Cîteaux, lequel était présent, se prit à le consoler et à l'encourager

de son mieux. Sur quoi ce noble personnage présumant tout de Dieu:

«Pensez-vous, dit-il, que j'aie peur? Il s'agit de l'affaire du Christ;

L'Église entière prie pour moi; je sais que nous ne saurions être

vaincus.» Il dit et partit en hâte pour Castelnaudary, s'assurant en

route que quelques châteaux aux environs de cette ville s'étaient déjà

soustraits à sa domination, et que plusieurs de ceux qu'il y avait mis

pour les garder avaient été traîtreusement occis par les ennemis. Tandis

donc qu'il était dans Castelnaudary, voilà que le Toulousain, le comte

de Foix et Gaston de Béarn, ensemble certains nobles gascons sortis de

Toulouse avec une multitude infinie de soldats, se pressaient d'arriver

sur le susdit château pour en faire le siége. Voire même, venait avec

eux ce très-méchant apostat, ce prévaricateur, fils du diable en

iniquité, ministre de l'Antéchrist, savoir, Savary de Mauléon,

surpassant tous autres hérétiques, pire que pas un infidèle, affronteur

de l'Église, ennemi de Jésus-Christ. Ô homme, ou, pour mieux dire,

poison détestable[130]! ce Savary, disais-je, qui, scélérat et tout

perdu, prudent et imprudent, courant contre Dieu la tête haute, a bien

osé s'en prendre même à sa sainte Église! Ô prince d'apostasie, artisan

de cruauté, auteur de perversité! ô complice des méchans! ô consort des

pervers! homme, opprobre des hommes, ignare en vertu, homme diabolique,

bien plus, diable tout-à-fait! Quand apprirent les nôtres qu'ils

arrivaient sur eux en si grand nombre, quelques-uns conseillèrent au

comte que, laissant des siens à la défense du château, il se retirât à

Fanjaux ou même à Carcassonne; mais pensant plus sainement, et Dieu

pourvoyant mieux au bien de la cause, il voulut attendre dans

Castelnaudary la venue des ennemis. Ni faut-il taire que, durant qu'il

s'y trouvait et qu'il était presque en la main des ennemis, voici

qu'envoyé par Dieu survint Gui de Lucé avec environ cinquante

chevaliers, que le noble comte avait tous envoyés au roi d'Arragon

contre le Turc, et dont l'arrivée le réjouit bien fort et réconforta

tous ses esprits. Or ce roi, très-mauvais qu'il était et n'ayant jamais

aimé le service de la foi non plus que notre comte, s'était montré

grandement incivil envers ceux qu'il avait expédiés à son aide; voire

même, ce très-perfide prince avait-il, comme on l'assura, tendu sur la

route des embûches à nos chevaliers alors qu'ils retournaient près de

notre comte, selon qu'il le leur avait mandé par écrit. Mais ils eurent

vent de cette trahison, et s'écartèrent de la voie publique. Ô cruelle

rétribution d'une oeuvre pieuse! ô dur salaire d'un si grand service!

Revenons à notre propos.

[Note 130: _O virum, imo virus!_]

Adonc le comte s'étant renfermé dans Castelnaudary et y attendant de

pied ferme la venue de ses ennemis, voilà qu'un jour ils se présentèrent

soudain en troupes innombrables, et couvrant la terre comme nuées de

sauterelles, et se mirent à courir d'un et d'autre côté, serrant de près

la place. À leur approche, les gens du faubourg se précipitant aussitôt

par dessus la muraille extérieure, passèrent à eux et leur abandonnèrent

ce faubourg de prime abord, où sur l'heure ils entrèrent et se mirent à

se répandre çà et là, tout joyeux et grandement aises. Or notre comte

était pour lors à table; mais faisant prendre les armes aux siens après

qu'ils se furent repus, ils sortirent du château; et chassant prestement

devant eux tout ce qu'ils trouvèrent dans le faubourg, ils jetèrent

bravement dehors les fuyards transis de peur. Après quoi le comte de

Toulouse et ses compagnons posèrent leur camp sur une montagne vis-à-vis

la place, l'entourant à tel point de fossés, de barrières en bois et de

retranchemens, qu'ils semblaient plutôt assiégés qu'assiégeans, et leurs

positions plus fortes et d'un accès plus difficile que le château même.

Toutefois, vers le soir, les ennemis rentrèrent dans le faubourg pour

autant qu'il était désert, les nôtres n'ayant pu le garnir vu leur

petit nombre. En effet, ils ne comptaient pas plus de cinq cents hommes,

tant chevaliers que servans, tandis qu'on estimait à cent mille l'armée

des attaquans. Au demeurant, ceux des leurs qui étaient revenus dans

ledit faubourg, craignant d'en être expulsés comme la première fois, le

fortifièrent de notre côté au moyen de charpentes et de tout ce qu'ils

purent imaginer, afin que nos gens ne pussent sortir sur eux, et

percèrent en plusieurs endroits le mur extérieur entre le faubourg et

leur armée pour pouvoir fuir plus librement s'il en était besoin; ce qui

n'empêcha pas qu'au lendemain les assiégés faisant une nouvelle sortie,

et ruinant tout ce que les ennemis avaient remparé, ne les en

chassassent, ainsi qu'ils avaient déjà fait, et ne les poursuivissent

fuyant à toutes jambes jusques à leur camp.

Il ne faut taire d'ailleurs en quelle situation critique se trouvait

alors notre comte. La comtesse était dans Lavaur, son fils aîné, Amaury,

malade à Fanjaux, la fille qui leur était née en ces quartiers en

nourrice à Mont-Réal; et nul d'eux ne pouvait voir l'autre ni lui porter

le moindre secours. N'omettons pas non plus de dire que, bien que les

nôtres fussent très-peu nombreux, ils faisaient chaque jour des sorties,

et attaquaient rudement et bien dru le camp du Toulousain; si bien que,

comme nous l'avons déjà dit, ils avaient plutôt l'air d'assiégeans que

d'assiégés. Mais ce camp était défendu par tant d'obstacles, ainsi que

nous l'avons expliqué, qu'ils ne pouvaient y pénétrer malgré leurs

efforts et l'ardent désir qui les poussait sus. Ajoutons encore que nos

servans ne faisaient difficulté de mener abreuver, en vue des autres,

les chevaux de nos gens aussi loin du château qu'une bonne demi-lieue,

et même que nos fantassins vendangeaient chaque jour, car c'était le

temps des vendanges, les vignes plantées près de l'armée ennemie, sous

ses yeux et à son grand regret. Un jour cependant ce très-méchant

traître comte de Foix, et son égal en malice, Roger Bernard, son fils,

ensemble une grande partie de leurs troupes, s'avisèrent d'attaquer les

nôtres postés en armes devant les portes du château. Ce que voyant nos

gens, et se ruant sur eux à leur approche avec une extrême vigueur, ils

jetèrent à bas de leurs chevaux le fils même dudit comte, ainsi que

plusieurs autres, et les forcèrent de regagner en désordre leurs

pavillons. Finalement, vu que nous ne pourrions rapporter en détail tous

les engagemens et événemens de ce siége, bornons-nous à certifier en peu

de mots que toutes fois et quantes les ennemis étaient si osés que

d'aborder les nôtres pour les attaquer de quelque façon que ce fût, les

assiégés restaient tout le jour devant les portes du château, appelant

le combat, au lieu que les autres retournaient à leurs tentes avec

grande honte et confusion.

Durant que ces choses se passaient, les châteaux environnans se

séparèrent de notre comte, et se rendirent à celui de Toulouse. Ceux,

entre autres, de Cabaret députèrent un jour vers Raimond, lui mandant de

venir ou d'envoyer vers eux, et qu'aussitôt ils lui livreraient cette

place, laquelle était à cinq lieues de Castelnaudary. Par une belle nuit

donc, un bon nombre des siens se mirent en marche par son ordre, et

partirent pour occuper Cabaret. Mais tandis qu'ils étaient en route, il

arriva que, par une disposition de la divine clémence, ils perdirent le

chemin qui y conduisait, et qu'après s'être long-temps égarés par voies

non frayées, ils ne purent parvenir jusque-là; si bien qu'ils en furent

pour une bonne course à droite et à gauche, et revinrent au camp d'où

ils étaient sortis.

Sur ces entrefaites, le comte de Toulouse fit dresser une machine dite

mangonneau, qui commença à battre la place, sans toutefois faire grand

mal aux nôtres, ou même du tout. Pour quoi cedit comte fit, quelques

jours après, préparer un autre engin de grandeur monstrueuse pour ruiner

les murailles du château, lequel lançait des pierres énormes, et

renversait tout ce qu'il atteignait. Or, quand nos ennemis l'eurent fait

jouer pendant un bon bout de temps, un certain bouffon[131] au comte de

Toulouse vint à lui: «Et pourquoi, lui dit-il, dépensez-vous tant pour

cette machine? qu'avez-vous à faire de vous donner tant de mal pour

renverser les murs de Castelnaudary? ne voyez-vous pas chaque jour que

les ennemis arrivent jusqu'à nos tentes, et vous que vous n'osez en

sortir? Certes vous devriez plutôt désirer que leurs murailles fussent

de fer pour qu'ils ne pussent venir à nous.» En effet, il arrivait en ce

siége chose contre l'habitude et fort surprenante, savoir que, tandis

que d'ordinaire ce sont les assiégeans qui attaquent les assiégés, ici,

du contraire, c'étaient les assiégés qui étaient sur l'offensive et

incessamment agresseurs. Les nôtres même se gaussaient des ennemis en

semblables propos, leur disant: «Pourquoi faites-vous tant de frais pour

votre machine? Pourquoi prendre tant de peine à détruire nos remparts?

croyez-nous sur parole, nous vous épargnerons tous ces coûts, nous vous

soulagerons de si grand travail. Donnez-nous seulement vingt

marques[132], et nous abattrons jusqu'au pied cent coudées du mur en

longueur, nous le mettrons au ras de terre, afin que, si le coeur vous

en dit, vous puissiez passer à nous tout à votre aise et sans obstacle.»

Ô vertu d'esprit! ô bien grande force d'âme! Un jour notre comte sortant

du château s'avançait pour avarier la susdite machine; et comme les

ennemis l'avaient entourée de fossés et de barrières, tellement que nos

gens ne pouvaient y arriver, ce preux guerrier, si veux-je dire le comte

de Montfort, voulait, tout à cheval, franchir un très-large fossé et

très-profond afin d'aborder hardiment cette canaille. Mais voyant

quelques-uns des nôtres le péril inévitable où il allait se jeter s'il

faisait ainsi, ils saisirent son cheval à la bride et le retinrent pour

l'empêcher de s'exposer à une mort imminente; puis tous s'en revinrent

au château après avoir tué plusieurs des ennemis et sans avoir perdu un

seul homme.

[Note 131: Le texte porte _jaculator_, la suite indique _joculator_.]

[Note 132: La marque, qu'il ne faut pas confondre avec le marc, valait à

cette époque environ trois francs, tandis que le marc valait à peu près

cinquante francs cinquante centimes. Vingt marques font donc près de

soixante francs.]

Les choses en étaient là quand le comte envoya son maréchal Gui de

Lévis, homme féal et fort en armes, pour qu'il fît avoir des vivres au

comte de Fanjaux et de Carcassonne, et ordonnât à ceux de cette ville et

de Béziers qu'ils se dépêchassent de lui porter secours; lequel Gui de

Lévis n'ayant pu rien faire de bon, pour ce que tout le pays s'était

gâté et allait à la male route, revint vers le comte de Montfort.

Celui-ci, pour lors, le renvoya de nouveau, et avec lui le noble homme

Matthieu de Marly, frère de Bouchard, qui tous deux arrivant aux gens

des terres du comte, les prièrent à maintes fois de se rendre près de

lui, ajoutant menaces à prières. Bref, comme ces vassaux pervers et

branlant déjà dans le manche ne voulurent les écouter, ils se rendirent

vers Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de cette cité, les

priant et les avisant de donner aide à Montfort; ceux-ci répondirent

bien que, si leur seigneur Amaury voulait aller avec eux, ils le

suivraient; mais celui-ci, pour cauteleux sans mesure et très-matois

qu'il était, ne put être induit à ce faire. Sortant donc de Narbonne,

lesdits chevaliers, sans avoir tiré d'une ville aussi populeuse plus de

trois cents hommes, vinrent à Carcassonne, et de tout le pays n'en

purent avoir plus haut que cinq cents; voire quand ils les voulurent

mener au comte, ceux-ci refusèrent absolument, et soudain s'enfuirent et

s'enfouirent tous chez eux.

Cependant le très-perfide comte de Foix s'était saisi d'un certain

château appartenant à Bouchard de Marly, près Castelnaudary, à l'orient

et vers Carcassonne, qu'on nomme Saint-Martin, ainsi que de quelques

autres forteresses aux environs, et les avaient munies contre les

nôtres. Pour ce qui est du comte, il avait mandé audit Bouchard et à

Martin d'Algues, qui était à Lavaur avec la comtesse, de venir à

Castelnaudary. Or ce Martin était un chevalier espagnol, d'abord des

nôtres, mais qui se conduisit bien mal ensuite, comme on verra ci-après.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 63 / 144 题