CHAPITRE LVII.

Comment les Croisés mirent en déroute le comte de Foix dans un

combat très-opiniâtre près la citadelle de Saint-Martin, et de

leur éclatante victoire.

Il y avait avec notre comte un certain chevalier Carcassonnais, natif de

Mont-Réal, Guillaume, dit le Chat[133], auquel le seigneur comte avait

donné des terres, qu'il avait fait chevalier, et gardait en telle

familiarité que ce Guillaume avait tenu sa fille sur les fonts

baptismaux. Montfort, la comtesse et tous les nôtres se reposaient sur

lui du soin de maintenir le pays, et s'y fiaient au point que le

seigneur Simon lui avait quelque temps baillé en garde son propre fils

aîné; même il l'avait envoyé de Castelnaudary à Fanjaux pour conduire à

son secours les hommes des châteaux voisins. Mais lui, pire que tout

autre de nos ennemis, le plus méchant des traîtres, ingrat malgré tant

de bienfaits, oubliant tant de marques d'affection, s'associa à aucuns

des gens de ces quartiers, de même humeur et malice que lui, et ils

s'accordèrent si bien en méchanceté que de vouloir prendre le susdit

maréchal et ses compagnons à leur retour de Carcassonne pour les livrer

au comte de Foix. Ô façon inique de félonie! ô peste infâme! ô artifice

de cruauté! ô invention diabolique! Mais le maréchal le sut, et, se

dévoyant du chemin, évita le piége qu'on lui tendait. Ni faut-il passer

sous silence que plusieurs hommes du pays, voire quelques abbés, qui

avaient bon nombre de châteaux, rompirent alors avec notre comte, et

jurèrent fidélité au Toulousain. Ô serment exécrable! ô déloyale

fidélité!

[Note 133: _Catus._]

Cependant Bouchard de Marly et Martin d'Algues, ensemble quelques autres

chevaliers de notre comte, venant de Lavaur, et faisant hâte pour aller

à son aide, arrivèrent à Saissac, château dudit Bouchard, n'osant se

rendre à Castelnaudary par le droit chemin. Or, le jour d'avant leur

entrée dans Castelnaudary le comte de Foix, qui savait d'avance leur

arrivée, était sorti et venu au fort de Saint-Martin, par où devaient

passer les nôtres, afin de les attaquer: ce qu'apprenant notre noble

comte, il envoya au secours des siens Gui de Lucé, le châtelain de

Melfe, le vicomte d'Onges, et autres chevaliers, jusqu'au nombre de

quarante, et leur manda qu'au lendemain sans faute ils auraient bataille

contre le susdit comte de Foix; pour lui, il ne s'en réserva pas plus de

soixante, y compris les écuyers à cheval. Le comte de Foix, instruit du

renfort que le nôtre avait envoyé à ses gens, quitta Saint-Martin, et

retourna à l'armée pour y prendre des soldats, et revenir sur le

maréchal et ceux qui l'accompagnaient. Dans l'intervalle, Montfort parla

en ces termes à Guillaume le Chat et aux chevaliers du pays qui étaient

avec lui dans Castelnaudary: «Voici, dit-il, très-chers frères, que les

comtes de Toulouse et de Foix, gens très-puissans, et suivis d'une

grande multitude, sont en quête de ma vie, tandis que je suis quasi seul

au milieu de mes ennemis. Je vous prie de par Dieu que si, poussés par

crainte ou par amour, vous voulez passer à eux et me laisser là, vous

ne me le cachiez; de mon côté je vous ferai conduire jusqu'à leur armée

sains et saufs.» Ô noblesse d'un grand homme! ô excellence bien digne

d'un prince! À quoi répondit cet autre Judas, savoir Guillaume:

«N'advienne, mon seigneur, n'advienne que nous vous quittions; oui,

quand même tous vous abandonneraient, je resterai avec vous jusqu'à la

mort.» Tous dirent la même chose. Peu de temps après pourtant, ledit

traître s'éloigna du comte avec certains autres de ses camarades, et, de

l'un de ses plus familiers, devint son plus cruel persécuteur. Les

choses en étaient là quand le maréchal Bouchard de Marly, et ceux qui le

suivaient, ayant de bon matin entendu la messe, après confession faite

et le corps du Seigneur dévotement reçu, montèrent à cheval, et

reprirent leur route pour aller rejoindre le comte, tandis que, de son

côté, le comte de Foix, sachant qu'ils avançaient, et prenant avec lui

une grande troupe de cavaliers, l'élite de toute l'armée, et plusieurs

milliers de piétons pareillement bien choisis, se porta rapidement au

devant des nôtres pour les attaquer, après avoir divisé les siens en

trois corps. Cependant le comte Simon, qui, ce jour-là, s'était posté

devant les portes de Castelnaudary, et attendait avec grande inquiétude

l'arrivée de ses chevaliers, lorsqu'il vit l'autre partir en hâte pour

tomber sur eux, consulta ceux qui étaient avec lui sur ce qu'il fallait

faire alors; et, comme plusieurs étaient de divers sentimens, les uns

disant qu'il devait rester pour la garde du château, les autres

soutenant, au contraire, qu'il fallait courir au secours de nos gens,

cet homme d'un courage indomptable, cet homme d'invincible vaillance

s'exprima en ces termes, suivant ce qu'on rapporte: «Nous ne sommes

restés ici qu'en bien petit nombre, et la cause du Christ dépend toute

entière de cette rencontre. À Dieu ne plaise que nos chevaliers meurent

en glorieux combat, et que moi j'échappe en vie, mais couvert de honte!

Je veux vaincre avec les miens, ou mourir avec eux. Allons donc nous

aussi, et, s'il le faut, périssons avec eux.» Quel homme aurait pu,

durant cette scène, ne pas verser des larmes! Il parle de cette sorte

tout en pleurant, et aussitôt il vole au secours des siens. Pour ce qui

est du comte de Foix, au moment où il s'approcha des nôtres, il réunit

en un seul les trois corps qu'il avait formés à son départ. Ajoutons

avant tout que l'évêque de Cahors et quelques moines de Cîteaux qui, du

commandement de leur abbé, géraient les affaires de Jésus-Christ,

venaient en compagnie du maréchal, lesquels, voyant les ennemis

s'avancer, et la bataille être désormais imminente, commencèrent

d'exhorter nos gens à se conduire en hommes de coeur, leur promettant

très-fermement que, s'ils succombaient en ce glorieux combat pour la foi

chrétienne, ils obtiendraient la rémission de leurs péchés, et que,

gagnant sur l'heure la couronne d'honneur et de béatitude, ils

recevraient la récompense de leurs efforts et de leurs travaux. Adonc

nos Croisés, certains par avance du prix de leur courage, et conservant

en même temps l'espoir de gagner la victoire, marchaient gaillards et

intrépides à la rencontre des ennemis qui venaient sur eux, ramassés en

une seule troupe, et qui pour lors rangèrent aussi leur armée, plaçant

au milieu ceux qui montaient les chevaux bardés, à une des ailes le

reste de leurs cavaliers, et à l'autre leurs fantassins parfaitement

armés. Durant que les nôtres délibéraient entre eux d'attaquer d'abord

au centre, ils virent de loin le comte sortant de Castelnaudary, et

accourant à leur aide; pourquoi, doublant soudain d'audace, et s'animant

d'une nouvelle ardeur, ils se lancèrent au milieu des ennemis après

avoir invoqué le Christ, et les enfoncèrent plus vite même qu'on ne

pourrait le dire. Ceux-ci, vaincus en un moment et mis en désordre,

cherchèrent leur salut dans la fuite; et nos gens, tournant tout à coup

sur les piétons qui étaient de l'autre côté, en tuèrent un grand nombre.

Ni faut-il taire, selon ce que le maréchal a certifié dans une véridique

relation, que les ennemis étaient plus de trente contre un. Qu'on

reconnaisse donc qu'en cette occasion Dieu lui-même fit son oeuvre.

Toutefois notre comte ne put prendre part au combat, bien qu'il accourût

en toute hâte, vu que le Christ victorieux avait déjà donné la victoire

à ses soldats. Les nôtres poursuivirent les fuyards, et, tuant tous ceux

qui restaient en arrière, ils en firent un grand carnage, tandis que

nous ne perdîmes pas plus de trente hommes. N'oublions de dire que

Martin d'Algues, dont nous avons parlé plus haut, ayant pris la fuite

dès la première charge, le vénérable évêque de Cahors qui était près de

là, le voyant se sauver, et lui ayant demandé ce qui le pressait: «Nous

sommes tous morts,» répondit-il. Ce que cet homme catholique ne voulant

croire, et lui faisant de durs reproches, il le força de retourner au

combat. N'omettons pas non plus de rapporter que les fuyards, pour

échapper à la mort, criaient de toutes leurs forces «Montfort!

Montfort!» afin que par là on les crût des nôtres, et que cette

supercherie retînt le bras de ceux qui les poursuivaient. Mais nos gens

déjouaient leur ruse par une autre: et, quand l'un d'eux entendait

quelqu'un des ennemis crier Montfort par peur, il lui disait: «Si tu es

avec nous, tue celui-là;» et il lui indiquait un des fugitifs. Puis,

quand, pressé par la crainte, il avait occis son camarade, il était tué

à son tour, recevant de la main des nôtres la récompense de sa fraude et

de son crime. Ô chose merveilleuse et du tout inouïe! ceux qui étaient

venus au combat pour nous exterminer se tuaient entre eux, et, par un

juste jugement de Dieu, nous servaient, quoi qu'ils en eussent. Après

que nous fûmes long-temps restés à la poursuite des ennemis, et que nous

en eûmes jeté bas un nombre infini, le comte s'arrêta en plein champ

pour rallier les siens dispersés de toutes parts sur leurs traces, et

pour les rassembler. Pendant ce temps, ce premier entre tous les

apostats, savoir, Savary de Mauléon, et une grande multitude de gens

armés étaient sortis du camp des assiégeans, s'étaient approchés des

portes de Castelnaudary, et, s'y tenant tout bouffis d'orgueil, leurs

bannières hautes, ils attendaient l'issue de la bataille; plusieurs même

d'entre eux, pénétrant dans le bourg inférieur, commencèrent à harceler

vivement ceux qui étaient restés dans le château, c'est-à-dire, cinq

chevaliers seulement et les servans en petit nombre. Malgré ce néanmoins

ceux-ci repoussèrent du bourg cette foule d'ennemis bien munis d'armes

et d'arbalètes, et se défendirent avec le plus grand courage: pourquoi

ledit traître, je veux dire Savary de Mauléon, voyant que les nôtres

étaient vainqueurs en rase campagne, et que, dans le château, ils

repoussaient sa troupe, la rappela, et retourna dans son camp bien

honteux et confus. Quant à notre comte et ceux qui l'accompagnaient à

leur retour du combat d'où ils étaient sortis victorieux, ils voulurent

attaquer les ennemis jusque dans leurs tentes. Ô soldats invincibles! ô

miliciens du Christ! Or, comme nous l'avons déjà dit, ceux-ci s'étaient

retranchés derrière tant de fossés et de barrières que les nôtres ne

pouvaient les aborder sans descendre de cheval; mais, comme le comte

s'empressait de le faire, quelques-uns lui conseillèrent de différer

jusqu'au lendemain, pour autant, disaient-ils que les ennemis étaient

tout frais, et les nôtres fatigués du combat: à quoi le comte consentit;

car il agissait en tout avec conseil, et s'était fait une loi d'y

obtempérer en telles circonstances. Retournant donc au château, et

sachant bien que toute vaillance vient de Dieu, que toute victoire vient

du ciel, il sauta à bas de sa monture à l'entrée même de Castelnaudary,

marcha nu-pieds vers l'église pour y rendre grâce au Tout-Puissant de

ses bienfaits immenses; et là, les nôtres chantèrent avec grande

dévotion et enthousiasme: _Te Deum laudamus_, bénissant dans leurs

hymnes le Seigneur miséricordieux, et rendant pieux témoignage à celui

qui fit de grandes choses pour son peuple, et lui donna le triomphe sur

ses ennemis.

Nous ne croyons devoir taire un certain miracle qui advint en ce temps

dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, au territoire de Toulouse, ayant

nom Grand-Selve. Les moines de cette maison étaient dans une affliction

bien vive, vu que, si le noble comte venait à être pris dans

Castelnaudary, ou à succomber dans la guerre, ils étaient grandement

menacés de périr par le glaive. En effet, le Toulousain et ses complices

haïssaient plus que tous les autres les religieux de l'ordre de Cîteaux,

et principalement cette abbaye, pour autant que l'abbé Arnauld, légat du

siége apostolique, auquel ils imputaient plus qu'à pas un la perte de

leurs domaines, était, comme on sait, du même ordre, et avait été abbé

de cette maison. Un jour donc qu'un certain frère de Grand-Selve, homme

saint et religieux, célébrait les divins mystères, au moment de la

consécration de l'Eucharistie, il se mit à prier dévotement et du plus

profond de son coeur pour ledit comte de Montfort qui était alors

assiégé dans Castelnaudary, et il lui fut répondu par une voix divine:

«Que sert de prier pour lui? Il y en a tant d'autres qui le font qu'il

n'est besoin de tes prières.»

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 64 / 144 题