Comment les Croisés mirent en déroute le comte de Foix dans un
combat très-opiniâtre près la citadelle de Saint-Martin, et de
leur éclatante victoire.
Il y avait avec notre comte un certain chevalier Carcassonnais, natif de
Mont-Réal, Guillaume, dit le Chat[133], auquel le seigneur comte avait
donné des terres, qu'il avait fait chevalier, et gardait en telle
familiarité que ce Guillaume avait tenu sa fille sur les fonts
baptismaux. Montfort, la comtesse et tous les nôtres se reposaient sur
lui du soin de maintenir le pays, et s'y fiaient au point que le
seigneur Simon lui avait quelque temps baillé en garde son propre fils
aîné; même il l'avait envoyé de Castelnaudary à Fanjaux pour conduire à
son secours les hommes des châteaux voisins. Mais lui, pire que tout
autre de nos ennemis, le plus méchant des traîtres, ingrat malgré tant
de bienfaits, oubliant tant de marques d'affection, s'associa à aucuns
des gens de ces quartiers, de même humeur et malice que lui, et ils
s'accordèrent si bien en méchanceté que de vouloir prendre le susdit
maréchal et ses compagnons à leur retour de Carcassonne pour les livrer
au comte de Foix. Ô façon inique de félonie! ô peste infâme! ô artifice
de cruauté! ô invention diabolique! Mais le maréchal le sut, et, se
dévoyant du chemin, évita le piége qu'on lui tendait. Ni faut-il passer
sous silence que plusieurs hommes du pays, voire quelques abbés, qui
avaient bon nombre de châteaux, rompirent alors avec notre comte, et
jurèrent fidélité au Toulousain. Ô serment exécrable! ô déloyale
fidélité!
[Note 133: _Catus._]
Cependant Bouchard de Marly et Martin d'Algues, ensemble quelques autres
chevaliers de notre comte, venant de Lavaur, et faisant hâte pour aller
à son aide, arrivèrent à Saissac, château dudit Bouchard, n'osant se
rendre à Castelnaudary par le droit chemin. Or, le jour d'avant leur
entrée dans Castelnaudary le comte de Foix, qui savait d'avance leur
arrivée, était sorti et venu au fort de Saint-Martin, par où devaient
passer les nôtres, afin de les attaquer: ce qu'apprenant notre noble
comte, il envoya au secours des siens Gui de Lucé, le châtelain de
Melfe, le vicomte d'Onges, et autres chevaliers, jusqu'au nombre de
quarante, et leur manda qu'au lendemain sans faute ils auraient bataille
contre le susdit comte de Foix; pour lui, il ne s'en réserva pas plus de
soixante, y compris les écuyers à cheval. Le comte de Foix, instruit du
renfort que le nôtre avait envoyé à ses gens, quitta Saint-Martin, et
retourna à l'armée pour y prendre des soldats, et revenir sur le
maréchal et ceux qui l'accompagnaient. Dans l'intervalle, Montfort parla
en ces termes à Guillaume le Chat et aux chevaliers du pays qui étaient
avec lui dans Castelnaudary: «Voici, dit-il, très-chers frères, que les
comtes de Toulouse et de Foix, gens très-puissans, et suivis d'une
grande multitude, sont en quête de ma vie, tandis que je suis quasi seul
au milieu de mes ennemis. Je vous prie de par Dieu que si, poussés par
crainte ou par amour, vous voulez passer à eux et me laisser là, vous
ne me le cachiez; de mon côté je vous ferai conduire jusqu'à leur armée
sains et saufs.» Ô noblesse d'un grand homme! ô excellence bien digne
d'un prince! À quoi répondit cet autre Judas, savoir Guillaume:
«N'advienne, mon seigneur, n'advienne que nous vous quittions; oui,
quand même tous vous abandonneraient, je resterai avec vous jusqu'à la
mort.» Tous dirent la même chose. Peu de temps après pourtant, ledit
traître s'éloigna du comte avec certains autres de ses camarades, et, de
l'un de ses plus familiers, devint son plus cruel persécuteur. Les
choses en étaient là quand le maréchal Bouchard de Marly, et ceux qui le
suivaient, ayant de bon matin entendu la messe, après confession faite
et le corps du Seigneur dévotement reçu, montèrent à cheval, et
reprirent leur route pour aller rejoindre le comte, tandis que, de son
côté, le comte de Foix, sachant qu'ils avançaient, et prenant avec lui
une grande troupe de cavaliers, l'élite de toute l'armée, et plusieurs
milliers de piétons pareillement bien choisis, se porta rapidement au
devant des nôtres pour les attaquer, après avoir divisé les siens en
trois corps. Cependant le comte Simon, qui, ce jour-là, s'était posté
devant les portes de Castelnaudary, et attendait avec grande inquiétude
l'arrivée de ses chevaliers, lorsqu'il vit l'autre partir en hâte pour
tomber sur eux, consulta ceux qui étaient avec lui sur ce qu'il fallait
faire alors; et, comme plusieurs étaient de divers sentimens, les uns
disant qu'il devait rester pour la garde du château, les autres
soutenant, au contraire, qu'il fallait courir au secours de nos gens,
cet homme d'un courage indomptable, cet homme d'invincible vaillance
s'exprima en ces termes, suivant ce qu'on rapporte: «Nous ne sommes
restés ici qu'en bien petit nombre, et la cause du Christ dépend toute
entière de cette rencontre. À Dieu ne plaise que nos chevaliers meurent
en glorieux combat, et que moi j'échappe en vie, mais couvert de honte!
Je veux vaincre avec les miens, ou mourir avec eux. Allons donc nous
aussi, et, s'il le faut, périssons avec eux.» Quel homme aurait pu,
durant cette scène, ne pas verser des larmes! Il parle de cette sorte
tout en pleurant, et aussitôt il vole au secours des siens. Pour ce qui
est du comte de Foix, au moment où il s'approcha des nôtres, il réunit
en un seul les trois corps qu'il avait formés à son départ. Ajoutons
avant tout que l'évêque de Cahors et quelques moines de Cîteaux qui, du
commandement de leur abbé, géraient les affaires de Jésus-Christ,
venaient en compagnie du maréchal, lesquels, voyant les ennemis
s'avancer, et la bataille être désormais imminente, commencèrent
d'exhorter nos gens à se conduire en hommes de coeur, leur promettant
très-fermement que, s'ils succombaient en ce glorieux combat pour la foi
chrétienne, ils obtiendraient la rémission de leurs péchés, et que,
gagnant sur l'heure la couronne d'honneur et de béatitude, ils
recevraient la récompense de leurs efforts et de leurs travaux. Adonc
nos Croisés, certains par avance du prix de leur courage, et conservant
en même temps l'espoir de gagner la victoire, marchaient gaillards et
intrépides à la rencontre des ennemis qui venaient sur eux, ramassés en
une seule troupe, et qui pour lors rangèrent aussi leur armée, plaçant
au milieu ceux qui montaient les chevaux bardés, à une des ailes le
reste de leurs cavaliers, et à l'autre leurs fantassins parfaitement
armés. Durant que les nôtres délibéraient entre eux d'attaquer d'abord
au centre, ils virent de loin le comte sortant de Castelnaudary, et
accourant à leur aide; pourquoi, doublant soudain d'audace, et s'animant
d'une nouvelle ardeur, ils se lancèrent au milieu des ennemis après
avoir invoqué le Christ, et les enfoncèrent plus vite même qu'on ne
pourrait le dire. Ceux-ci, vaincus en un moment et mis en désordre,
cherchèrent leur salut dans la fuite; et nos gens, tournant tout à coup
sur les piétons qui étaient de l'autre côté, en tuèrent un grand nombre.
Ni faut-il taire, selon ce que le maréchal a certifié dans une véridique
relation, que les ennemis étaient plus de trente contre un. Qu'on
reconnaisse donc qu'en cette occasion Dieu lui-même fit son oeuvre.
Toutefois notre comte ne put prendre part au combat, bien qu'il accourût
en toute hâte, vu que le Christ victorieux avait déjà donné la victoire
à ses soldats. Les nôtres poursuivirent les fuyards, et, tuant tous ceux
qui restaient en arrière, ils en firent un grand carnage, tandis que
nous ne perdîmes pas plus de trente hommes. N'oublions de dire que
Martin d'Algues, dont nous avons parlé plus haut, ayant pris la fuite
dès la première charge, le vénérable évêque de Cahors qui était près de
là, le voyant se sauver, et lui ayant demandé ce qui le pressait: «Nous
sommes tous morts,» répondit-il. Ce que cet homme catholique ne voulant
croire, et lui faisant de durs reproches, il le força de retourner au
combat. N'omettons pas non plus de rapporter que les fuyards, pour
échapper à la mort, criaient de toutes leurs forces «Montfort!
Montfort!» afin que par là on les crût des nôtres, et que cette
supercherie retînt le bras de ceux qui les poursuivaient. Mais nos gens
déjouaient leur ruse par une autre: et, quand l'un d'eux entendait
quelqu'un des ennemis crier Montfort par peur, il lui disait: «Si tu es
avec nous, tue celui-là;» et il lui indiquait un des fugitifs. Puis,
quand, pressé par la crainte, il avait occis son camarade, il était tué
à son tour, recevant de la main des nôtres la récompense de sa fraude et
de son crime. Ô chose merveilleuse et du tout inouïe! ceux qui étaient
venus au combat pour nous exterminer se tuaient entre eux, et, par un
juste jugement de Dieu, nous servaient, quoi qu'ils en eussent. Après
que nous fûmes long-temps restés à la poursuite des ennemis, et que nous
en eûmes jeté bas un nombre infini, le comte s'arrêta en plein champ
pour rallier les siens dispersés de toutes parts sur leurs traces, et
pour les rassembler. Pendant ce temps, ce premier entre tous les
apostats, savoir, Savary de Mauléon, et une grande multitude de gens
armés étaient sortis du camp des assiégeans, s'étaient approchés des
portes de Castelnaudary, et, s'y tenant tout bouffis d'orgueil, leurs
bannières hautes, ils attendaient l'issue de la bataille; plusieurs même
d'entre eux, pénétrant dans le bourg inférieur, commencèrent à harceler
vivement ceux qui étaient restés dans le château, c'est-à-dire, cinq
chevaliers seulement et les servans en petit nombre. Malgré ce néanmoins
ceux-ci repoussèrent du bourg cette foule d'ennemis bien munis d'armes
et d'arbalètes, et se défendirent avec le plus grand courage: pourquoi
ledit traître, je veux dire Savary de Mauléon, voyant que les nôtres
étaient vainqueurs en rase campagne, et que, dans le château, ils
repoussaient sa troupe, la rappela, et retourna dans son camp bien
honteux et confus. Quant à notre comte et ceux qui l'accompagnaient à
leur retour du combat d'où ils étaient sortis victorieux, ils voulurent
attaquer les ennemis jusque dans leurs tentes. Ô soldats invincibles! ô
miliciens du Christ! Or, comme nous l'avons déjà dit, ceux-ci s'étaient
retranchés derrière tant de fossés et de barrières que les nôtres ne
pouvaient les aborder sans descendre de cheval; mais, comme le comte
s'empressait de le faire, quelques-uns lui conseillèrent de différer
jusqu'au lendemain, pour autant, disaient-ils que les ennemis étaient
tout frais, et les nôtres fatigués du combat: à quoi le comte consentit;
car il agissait en tout avec conseil, et s'était fait une loi d'y
obtempérer en telles circonstances. Retournant donc au château, et
sachant bien que toute vaillance vient de Dieu, que toute victoire vient
du ciel, il sauta à bas de sa monture à l'entrée même de Castelnaudary,
marcha nu-pieds vers l'église pour y rendre grâce au Tout-Puissant de
ses bienfaits immenses; et là, les nôtres chantèrent avec grande
dévotion et enthousiasme: _Te Deum laudamus_, bénissant dans leurs
hymnes le Seigneur miséricordieux, et rendant pieux témoignage à celui
qui fit de grandes choses pour son peuple, et lui donna le triomphe sur
ses ennemis.
Nous ne croyons devoir taire un certain miracle qui advint en ce temps
dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, au territoire de Toulouse, ayant
nom Grand-Selve. Les moines de cette maison étaient dans une affliction
bien vive, vu que, si le noble comte venait à être pris dans
Castelnaudary, ou à succomber dans la guerre, ils étaient grandement
menacés de périr par le glaive. En effet, le Toulousain et ses complices
haïssaient plus que tous les autres les religieux de l'ordre de Cîteaux,
et principalement cette abbaye, pour autant que l'abbé Arnauld, légat du
siége apostolique, auquel ils imputaient plus qu'à pas un la perte de
leurs domaines, était, comme on sait, du même ordre, et avait été abbé
de cette maison. Un jour donc qu'un certain frère de Grand-Selve, homme
saint et religieux, célébrait les divins mystères, au moment de la
consécration de l'Eucharistie, il se mit à prier dévotement et du plus
profond de son coeur pour ledit comte de Montfort qui était alors
assiégé dans Castelnaudary, et il lui fut répondu par une voix divine:
«Que sert de prier pour lui? Il y en a tant d'autres qui le font qu'il
n'est besoin de tes prières.»