Du premier siége de Toulouse par les comtes de Montfort et de
Bar.
Les choses en étaient à ce point lorsqu'on vint annoncer à notre comte
que celui de Bar arrivait à marches forcées pour se joindre à l'armée du
Christ, et qu'il s'approchait de Carcassonne. À cette nouvelle, le comte
entra en joie bien vive pour les grandes choses qu'on disait de ce
seigneur, et tous nos gens attendaient beaucoup de son arrivée; mais il
en fut bien autrement que nous ne l'avions espéré, afin que Dieu,
donnant gloire à son nom, montrât que c'est en lui, non dans l'homme,
qu'il faut se fier.
Toutefois Montfort envoya au devant dudit comte des chevaliers pour le
conduire vers Toulouse par une certaine rivière, où lui-même avec son
armée devait venir à sa rencontre; et il fut fait de la sorte. Or, le
comte de Toulouse et le comte de Foix, ensemble une multitude d'ennemis,
apprenant que l'armée marchait sur Toulouse, vinrent à ladite rivière,
laquelle n'était éloignée de cette ville que d'une demi-lieue[122]; et
de cette façon les nôtres s'y rendirent d'un côté, et les ennemis de
l'autre, outre qu'ils avaient fait ruiner le pont qui joignait les deux
rives, pour que nos gens ne pussent passer sur leur bord. Davantage les
Croisés, se boutant çà et là en recherche d'un gué, trouvèrent un autre
pont que les autres s'occupaient sur l'heure même à détruire. Mais eux,
par bien grande prouesse, qui sur le pont, qui à la nage, traversèrent
la rivière, et poussèrent vaillamment les ennemis jusqu'aux portes mêmes
de Toulouse, d'où, revenant sur leurs pas, ils passèrent la nuit sur la
rive, et là délibérèrent d'assiéger Toulouse le lendemain. Les nôtres
donc s'ébranlèrent, et vinrent asseoir leurs tentes aux portes de cette
ville, ayant parmi eux le comte de Bar et plusieurs nobles hommes
d'Allemagne. Au demeurant, le siége ne fut établi que d'un côté, vu que
nous n'étions en assez grand nombre pour le former entièrement.
[Note 122: Sans doute la petite rivière de Lers.]
Étaient enfermés au dedans des murs le comte de Toulouse et son parent,
le comte de Comminges, qui l'assistait de tout son pouvoir; plus, le
comte de Foix et autres chevaliers à l'infini, enfin les citoyens de
Toulouse dont le nombre ne se pouvait compter. Que dirai-je? En
comparaison des assiégés, nous paraissions bien peu. D'ailleurs, comme
il serait trop long de raconter tous les événemens de ce siége, nous
dirons en peu de mots que toutes fois et quantes les ennemis faisaient
sortie pour attaquer les nôtres, ils étaient ramenés en désordre, et
forcés de rentrer dans leurs murailles, par la brave résistance de nos
gens. Un jour même qu'ils les poussaient ainsi hardiment sur la ville,
ils tuèrent dans l'assaut un cousin du comte de Comminges et ce
Guillaume de Rochefort, frère de Bernard, évêque de Carcassonne, dont
nous avons parlé plus haut. Une autre fois, les nôtres faisant, comme il
est d'usage, la méridienne après leur repas, car on était en été, les
ennemis sachant qu'ils reposaient, et sortant par un chemin caché, se
ruèrent sur l'armée; mais les Croisés, se levant aussitôt, les reçurent
vaillamment, et les forcèrent de rebrousser vers Toulouse. Finalement,
tandis que cela se passait, Eustache......[123] et Simon, châtelain de
Melfe, gentilshommes, lesquels étaient sortis du camp pour escorter nos
vivandiers, venant à rejoindre l'armée avec des vivres, les ennemis leur
coururent sus, et s'avisèrent de les vouloir prendre, d'où suivit
qu'ayant fait vigoureuse résistance, Eustache reçut dans le flanc un
couteau qui lui fut lancé par un d'entre eux, suivant qu'ils usent de
faire. Pour ce qui est du châtelain, grâce à mille efforts et maints
traits de courage, il échappa sain et sauf.
[Note 123: C'est Eustache de Quen.]
Cependant, faute de vivres, une grande cherté advint dans l'armée, en
même temps que de mauvais bruits couraient sur le comte de Bar, et que
tous ceux du camp en portaient une sinistre opinion. Ô juste jugement de
Dieu! Hommes, ils avaient espéré que ce comte ferait merveilles, et d'un
homme avaient présumé plus que de raison; mais Dieu, qui dit par la
bouche du prophète[124]: _Je ne donnerai ma gloire à un autre_, sachant
que, si les nôtres obtenaient bonne réussite en ce siége, on
l'attribuerait à la créature, et non au Créateur, ne voulut permettre
qu'il s'y fît rien de grand. Voyant donc notre comte que la chose ne
profitait en rien, que fortes dépenses s'amassaient, et que l'avancement
des affaires du Christ souffrait détriment notable, levant le siége
devant Toulouse, il prit route sur un certain château vers le territoire
du comte de Foix, qu'on nomme Hauterive[125], et, y ayant mis garnison
de ses servans, il vint à Pamiers. Or, voilà que soudain accoururent
routiers à Hauterive, et aussitôt les gens du château voulurent prendre
les servans que le comte y avait laissés, et les livrer aux routiers;
mais eux, se retirant dans le fort, se mirent en devoir de résister,
bien qu'il fût d'une médiocre défense. Ô furieuse trahison! ô crime
horrible! Puis, voyant qu'ils ne pourraient s'y maintenir, ils dirent
aux routiers qu'ils leur rendraient la place, pourvu qu'ils les
laissassent sortir la vie sauve et sans dommage; ce qui fut fait.
Ensuite de la chose, notre comte, bientôt après, passa par ledit
château, et le réduisit en cendres tout entier. Bref, partant de
Pamiers, il vint à un autre nommé Vareilles[126], près de Foix, lequel
trouvant vide et incendié, il y posta de ses gens, pénétra dans le
territoire du comte de Foix, saccagea plusieurs de ses castels, brûla
même entièrement le bourg du même nom, et, après avoir passé huit jours
dans les environs de Foix, détruit les arbres et déraciné les vignes, il
retourna à Pamiers.
[Note 124: Isaie.]
[Note 125: À quatre lieues de Toulouse.]
[Note 126: Ou Verilhes, à deux lieues de Foix et de Pamiers.]
Or, était venu vers ce comte l'évêque de Cahors, député par la noblesse
du pays de Quercy, laquelle le suppliait de s'y rendre, disant qu'elle
l'établirait son seigneur, et tiendrait de lui ses terres, relevant
jusqu'à ce jour du comte de Toulouse. Pour lors, il pria le comte de Bar
et les nobles allemands de l'accompagner, ce que tous accordèrent et
promirent de faire; mais comme ils étaient en route, et près de
Castelnaudary, le comte, de peur, faillit à sa promesse, et nonchalant
de son honneur et renom, il dit à Montfort qu'il n'irait du tout avec
lui. Tous en restèrent ébahis, et se joignant à notre comte, lequel
était bien violemment troublé, ils lui firent instantes prières, sans
toutefois en rien obtenir. L'autre, sur l'heure, demanda à ceux
d'Allemagne s'ils étaient toujours en dessein de le suivre; et, comme
ils eurent assuré qu'ils chemineraient très-volontiers avec lui, il se
remit en marche vers Cahors, tandis que le comte de Bar, prenant une
autre route, tourna bride sur Carcassonne. Disons qu'à son départ il eut
à endurer tel opprobre qu'il ne serait facile de l'exprimer, pour autant
que ceux de notre armée le lardaient si publiquement d'injures, et à ce
point que nous n'osons, par vergogne, dire et écrire ce qu'ils disaient.
Et il advint ainsi, par le juste jugement de Dieu, que celui qui, en
venant au pays albigeois, était dans les villes et châteaux craint et
honoré de tous, fut à son retour honni de tous et avili à tous les yeux.
Quant à notre comte, dans sa marche vers Cahors, il passa par un certain
château de Caylus[127], au territoire de cette ville, l'assaillit, et
brûla tout le bourg extérieur; et, arrivant à Cahors, il y fut reçu
honorablement; puis, y ayant passé quelques jours, il en sortit avec les
Allemands dont il est parlé ci-dessus, les conduisant jusqu'au lieu dit
Roquemadour[128], où ils se séparèrent, les uns pour retourner chez eux,
le comte pour revenir à Cahors. Durant son séjour en cette ville, on lui
annonça que deux de ses chevaliers, savoir, Lambert de Turey[129], et
Gautier de Langton, frère de l'évêque de Cantorbéry, avaient été pris
par ceux du comte de Foix. Rapportons en peu de mots quelque chose de la
manière dont cela arriva, ainsi que nous l'avons appris de tous les
deux.
[Note 127: À huit lieues de Montauban.]
[Note 128: À cinq lieues de Sarlat.]
[Note 129: Ici il est nommé _de Terreio_, et plus bas _de Tureyo_.]
Un jour qu'ils chevauchaient près des domaines du comte de Foix en
compagnie de plusieurs gens du pays, celui-ci, le sachant, les
poursuivit avec une grande troupe des siens. Or, les indigènes qui,
selon ce qu'on dit, avaient brassé cette trahison, ayant fui soudain à
la vue de cette multitude, les nôtres ne se trouvèrent plus que six; si
bien qu'ils furent enveloppés par un bon nombre d'ennemis (le comte
allant sur les talons des fuyards), lesquels tuèrent tous leurs chevaux.
Bien que démontés cependant, et entourés par cette foule d'ennemis, nos
gens se défendaient vaillamment, quand l'un des agresseurs, plus noble
que les autres et parent du comte de Foix, dit à Lambert qu'il
connaissait, qu'ils se rendissent à eux. À quoi ce preux garçon:
«l'heure, répondit-il, n'en est encore venue.» Mais quand il vit qu'il
n'y avait moyen d'échapper: «Nous nous rendrons, dit-il, à condition que
tu nous promettras cinq choses; savoir, que tu ne nous tueras ni
mutileras, que nous tiendras en honnête garde, que tu ne nous sépareras
point, que tu nous admettras à rançon convenable, et enfin que tu ne
nous bailleras en pouvoir d'autrui. Si tu nous promets fermement toutes
ces choses, nous nous rendrons; sinon, non. Nous sommes prêts à mourir,
mais aussi nous nous confions dans le Seigneur, espérant que nous ne
mourrons seuls, et que vendant chèrement notre vie, par l'aide du
Christ, nous tuerons d'abord bon nombre d'entre vous. Nous n'avons
encore les mains liées, et sûr ne nous prendrez à votre aise ni à bon
marché.» À ces paroles de Lambert, ledit chevalier répondit, en
promettant qu'il ferait volontiers tout ce qu'il demandait. «Viens donc,
reprit Lambert, et me donne en la main ta foi sur telles conditions.» Ce
qu'il n'osa faire, ni ne voulut approcher qu'au préalable les nôtres ne
l'eussent garanti contre toute surprise; puis, Lambert et les cinq
autres l'ayant fait, il vint à eux, et les emmena prisonniers sous les
susdites restrictions. Mais bientôt, gardant mal sa promesse, il les
livra au comte de Foix, qui les fit charger de grosses chaînes, et jeter
dans un cachot si étroit et si bas qu'ils ne pouvaient se tenir debout
ni s'étendre de leur long par terre. Même, ils n'avaient point de jour
non plus que de chandelle, et seulement quand ils mangeaient, il y avait
dans leur geôle un pertuis très-petit par où on leur tendait leur
nourriture. Là pourtant les retint le comte de Foix très-long-temps, et
jusqu'à ce qu'ils se fussent rachetés à grand prix. Revenons maintenant
à notre histoire.
Le noble comte ayant terminé à Cahors les affaires pour lesquelles il y
était venu, il eut dessein d'aller au pays albigeois. Partant donc de
Cahors, passant par ses castels et visitant ses marches, il retourna
vers Pamiers, et arriva près d'un fort voisin de cette ville qu'il
trouva disposé à se défendre, ayant dans ses murs six chevaliers et
beaucoup d'autres. Le comte ne le put prendre le même jour; mais au
lendemain de bon matin, ayant donné l'assaut, brûlé la porte et sapé le
mur, il l'enleva de force, et le détruisit après avoir tué trois des
six chevaliers et ceux qui s'y trouvaient, ne réservant selon l'avis des
siens que les trois de reste, pour ce qu'ils avaient promis qu'ils
feraient rendre Lambert de Turey, et l'anglais Gautier de Langton, que
le comte de Foix retenait, ainsi que nous l'avons dit. De là, il gagna
Pamiers, où l'on vint lui apprendre que les gens de Puy-Laurens avaient
par trahison livré la ville à Sicard, anciennement seigneur du château,
et que tant ledit Sicard avec ses chevaliers, que ces traîtres
assiégeaient déjà les hommes de Gui de Lucé, qui gardaient le château et
étaient retranchés dans le fort. À cette nouvelle le comte se troubla,
et marcha en hâte au secours de cette place, qu'il avait donnée audit
Gui de Lucé, comme nous l'avons expliqué plus haut; mais comme il
arrivait à Castelnaudary, un exprès vint à lui, qui lui annonça que les
gens de Gui avaient rendu aux ennemis la tour de Puy-Laurens, et toutes
les fortifications du château. De fait, il en était ainsi, vu qu'un
certain chevalier, auquel surtout la garde en avait été commise par le
nouveau tenancier, avait livré cette tour aux ennemis à beaux deniers
comptant, selon qu'il fut dit alors. Pour quoi, quelques jours après,
fut-il accusé de trahison en la cour du comte, et n'ayant voulu se
défendre par le moyen du combat singulier, Gui le fit attacher à une
potence. Pour ce qui est de Montfort, laissant certains chevaliers à lui
pour la garnison de Castelnaudary, il vint de sa personne à Carcassonne,
après en avoir envoyé quelques autres avec des arbalétriers pour
défendre Mont-Ferrand. Déjà, en effet, le comte de Toulouse et les
autres ennemis de la foi avaient repris force et courage, voyant que
notre comte était quasi tout seul, et battaient la campagne pour tâcher
de recouvrer par trahison les châteaux qu'ils avaient perdus. Ce fut
lorsqu'il était à Carcassonne qu'on lui apprit la marche d'une grande
troupe d'ennemis contre Castelnaudary: cette nouvelle le mit en grand
émoi, et soudain il envoya à ses chevaliers en ce château, leur mandant
qu'ils n'eussent peur, parce que lui-même allait venir et les
secourrait.