CHAPITRE LV.

Du premier siége de Toulouse par les comtes de Montfort et de

Bar.

Les choses en étaient à ce point lorsqu'on vint annoncer à notre comte

que celui de Bar arrivait à marches forcées pour se joindre à l'armée du

Christ, et qu'il s'approchait de Carcassonne. À cette nouvelle, le comte

entra en joie bien vive pour les grandes choses qu'on disait de ce

seigneur, et tous nos gens attendaient beaucoup de son arrivée; mais il

en fut bien autrement que nous ne l'avions espéré, afin que Dieu,

donnant gloire à son nom, montrât que c'est en lui, non dans l'homme,

qu'il faut se fier.

Toutefois Montfort envoya au devant dudit comte des chevaliers pour le

conduire vers Toulouse par une certaine rivière, où lui-même avec son

armée devait venir à sa rencontre; et il fut fait de la sorte. Or, le

comte de Toulouse et le comte de Foix, ensemble une multitude d'ennemis,

apprenant que l'armée marchait sur Toulouse, vinrent à ladite rivière,

laquelle n'était éloignée de cette ville que d'une demi-lieue[122]; et

de cette façon les nôtres s'y rendirent d'un côté, et les ennemis de

l'autre, outre qu'ils avaient fait ruiner le pont qui joignait les deux

rives, pour que nos gens ne pussent passer sur leur bord. Davantage les

Croisés, se boutant çà et là en recherche d'un gué, trouvèrent un autre

pont que les autres s'occupaient sur l'heure même à détruire. Mais eux,

par bien grande prouesse, qui sur le pont, qui à la nage, traversèrent

la rivière, et poussèrent vaillamment les ennemis jusqu'aux portes mêmes

de Toulouse, d'où, revenant sur leurs pas, ils passèrent la nuit sur la

rive, et là délibérèrent d'assiéger Toulouse le lendemain. Les nôtres

donc s'ébranlèrent, et vinrent asseoir leurs tentes aux portes de cette

ville, ayant parmi eux le comte de Bar et plusieurs nobles hommes

d'Allemagne. Au demeurant, le siége ne fut établi que d'un côté, vu que

nous n'étions en assez grand nombre pour le former entièrement.

[Note 122: Sans doute la petite rivière de Lers.]

Étaient enfermés au dedans des murs le comte de Toulouse et son parent,

le comte de Comminges, qui l'assistait de tout son pouvoir; plus, le

comte de Foix et autres chevaliers à l'infini, enfin les citoyens de

Toulouse dont le nombre ne se pouvait compter. Que dirai-je? En

comparaison des assiégés, nous paraissions bien peu. D'ailleurs, comme

il serait trop long de raconter tous les événemens de ce siége, nous

dirons en peu de mots que toutes fois et quantes les ennemis faisaient

sortie pour attaquer les nôtres, ils étaient ramenés en désordre, et

forcés de rentrer dans leurs murailles, par la brave résistance de nos

gens. Un jour même qu'ils les poussaient ainsi hardiment sur la ville,

ils tuèrent dans l'assaut un cousin du comte de Comminges et ce

Guillaume de Rochefort, frère de Bernard, évêque de Carcassonne, dont

nous avons parlé plus haut. Une autre fois, les nôtres faisant, comme il

est d'usage, la méridienne après leur repas, car on était en été, les

ennemis sachant qu'ils reposaient, et sortant par un chemin caché, se

ruèrent sur l'armée; mais les Croisés, se levant aussitôt, les reçurent

vaillamment, et les forcèrent de rebrousser vers Toulouse. Finalement,

tandis que cela se passait, Eustache......[123] et Simon, châtelain de

Melfe, gentilshommes, lesquels étaient sortis du camp pour escorter nos

vivandiers, venant à rejoindre l'armée avec des vivres, les ennemis leur

coururent sus, et s'avisèrent de les vouloir prendre, d'où suivit

qu'ayant fait vigoureuse résistance, Eustache reçut dans le flanc un

couteau qui lui fut lancé par un d'entre eux, suivant qu'ils usent de

faire. Pour ce qui est du châtelain, grâce à mille efforts et maints

traits de courage, il échappa sain et sauf.

[Note 123: C'est Eustache de Quen.]

Cependant, faute de vivres, une grande cherté advint dans l'armée, en

même temps que de mauvais bruits couraient sur le comte de Bar, et que

tous ceux du camp en portaient une sinistre opinion. Ô juste jugement de

Dieu! Hommes, ils avaient espéré que ce comte ferait merveilles, et d'un

homme avaient présumé plus que de raison; mais Dieu, qui dit par la

bouche du prophète[124]: _Je ne donnerai ma gloire à un autre_, sachant

que, si les nôtres obtenaient bonne réussite en ce siége, on

l'attribuerait à la créature, et non au Créateur, ne voulut permettre

qu'il s'y fît rien de grand. Voyant donc notre comte que la chose ne

profitait en rien, que fortes dépenses s'amassaient, et que l'avancement

des affaires du Christ souffrait détriment notable, levant le siége

devant Toulouse, il prit route sur un certain château vers le territoire

du comte de Foix, qu'on nomme Hauterive[125], et, y ayant mis garnison

de ses servans, il vint à Pamiers. Or, voilà que soudain accoururent

routiers à Hauterive, et aussitôt les gens du château voulurent prendre

les servans que le comte y avait laissés, et les livrer aux routiers;

mais eux, se retirant dans le fort, se mirent en devoir de résister,

bien qu'il fût d'une médiocre défense. Ô furieuse trahison! ô crime

horrible! Puis, voyant qu'ils ne pourraient s'y maintenir, ils dirent

aux routiers qu'ils leur rendraient la place, pourvu qu'ils les

laissassent sortir la vie sauve et sans dommage; ce qui fut fait.

Ensuite de la chose, notre comte, bientôt après, passa par ledit

château, et le réduisit en cendres tout entier. Bref, partant de

Pamiers, il vint à un autre nommé Vareilles[126], près de Foix, lequel

trouvant vide et incendié, il y posta de ses gens, pénétra dans le

territoire du comte de Foix, saccagea plusieurs de ses castels, brûla

même entièrement le bourg du même nom, et, après avoir passé huit jours

dans les environs de Foix, détruit les arbres et déraciné les vignes, il

retourna à Pamiers.

[Note 124: Isaie.]

[Note 125: À quatre lieues de Toulouse.]

[Note 126: Ou Verilhes, à deux lieues de Foix et de Pamiers.]

Or, était venu vers ce comte l'évêque de Cahors, député par la noblesse

du pays de Quercy, laquelle le suppliait de s'y rendre, disant qu'elle

l'établirait son seigneur, et tiendrait de lui ses terres, relevant

jusqu'à ce jour du comte de Toulouse. Pour lors, il pria le comte de Bar

et les nobles allemands de l'accompagner, ce que tous accordèrent et

promirent de faire; mais comme ils étaient en route, et près de

Castelnaudary, le comte, de peur, faillit à sa promesse, et nonchalant

de son honneur et renom, il dit à Montfort qu'il n'irait du tout avec

lui. Tous en restèrent ébahis, et se joignant à notre comte, lequel

était bien violemment troublé, ils lui firent instantes prières, sans

toutefois en rien obtenir. L'autre, sur l'heure, demanda à ceux

d'Allemagne s'ils étaient toujours en dessein de le suivre; et, comme

ils eurent assuré qu'ils chemineraient très-volontiers avec lui, il se

remit en marche vers Cahors, tandis que le comte de Bar, prenant une

autre route, tourna bride sur Carcassonne. Disons qu'à son départ il eut

à endurer tel opprobre qu'il ne serait facile de l'exprimer, pour autant

que ceux de notre armée le lardaient si publiquement d'injures, et à ce

point que nous n'osons, par vergogne, dire et écrire ce qu'ils disaient.

Et il advint ainsi, par le juste jugement de Dieu, que celui qui, en

venant au pays albigeois, était dans les villes et châteaux craint et

honoré de tous, fut à son retour honni de tous et avili à tous les yeux.

Quant à notre comte, dans sa marche vers Cahors, il passa par un certain

château de Caylus[127], au territoire de cette ville, l'assaillit, et

brûla tout le bourg extérieur; et, arrivant à Cahors, il y fut reçu

honorablement; puis, y ayant passé quelques jours, il en sortit avec les

Allemands dont il est parlé ci-dessus, les conduisant jusqu'au lieu dit

Roquemadour[128], où ils se séparèrent, les uns pour retourner chez eux,

le comte pour revenir à Cahors. Durant son séjour en cette ville, on lui

annonça que deux de ses chevaliers, savoir, Lambert de Turey[129], et

Gautier de Langton, frère de l'évêque de Cantorbéry, avaient été pris

par ceux du comte de Foix. Rapportons en peu de mots quelque chose de la

manière dont cela arriva, ainsi que nous l'avons appris de tous les

deux.

[Note 127: À huit lieues de Montauban.]

[Note 128: À cinq lieues de Sarlat.]

[Note 129: Ici il est nommé _de Terreio_, et plus bas _de Tureyo_.]

Un jour qu'ils chevauchaient près des domaines du comte de Foix en

compagnie de plusieurs gens du pays, celui-ci, le sachant, les

poursuivit avec une grande troupe des siens. Or, les indigènes qui,

selon ce qu'on dit, avaient brassé cette trahison, ayant fui soudain à

la vue de cette multitude, les nôtres ne se trouvèrent plus que six; si

bien qu'ils furent enveloppés par un bon nombre d'ennemis (le comte

allant sur les talons des fuyards), lesquels tuèrent tous leurs chevaux.

Bien que démontés cependant, et entourés par cette foule d'ennemis, nos

gens se défendaient vaillamment, quand l'un des agresseurs, plus noble

que les autres et parent du comte de Foix, dit à Lambert qu'il

connaissait, qu'ils se rendissent à eux. À quoi ce preux garçon:

«l'heure, répondit-il, n'en est encore venue.» Mais quand il vit qu'il

n'y avait moyen d'échapper: «Nous nous rendrons, dit-il, à condition que

tu nous promettras cinq choses; savoir, que tu ne nous tueras ni

mutileras, que nous tiendras en honnête garde, que tu ne nous sépareras

point, que tu nous admettras à rançon convenable, et enfin que tu ne

nous bailleras en pouvoir d'autrui. Si tu nous promets fermement toutes

ces choses, nous nous rendrons; sinon, non. Nous sommes prêts à mourir,

mais aussi nous nous confions dans le Seigneur, espérant que nous ne

mourrons seuls, et que vendant chèrement notre vie, par l'aide du

Christ, nous tuerons d'abord bon nombre d'entre vous. Nous n'avons

encore les mains liées, et sûr ne nous prendrez à votre aise ni à bon

marché.» À ces paroles de Lambert, ledit chevalier répondit, en

promettant qu'il ferait volontiers tout ce qu'il demandait. «Viens donc,

reprit Lambert, et me donne en la main ta foi sur telles conditions.» Ce

qu'il n'osa faire, ni ne voulut approcher qu'au préalable les nôtres ne

l'eussent garanti contre toute surprise; puis, Lambert et les cinq

autres l'ayant fait, il vint à eux, et les emmena prisonniers sous les

susdites restrictions. Mais bientôt, gardant mal sa promesse, il les

livra au comte de Foix, qui les fit charger de grosses chaînes, et jeter

dans un cachot si étroit et si bas qu'ils ne pouvaient se tenir debout

ni s'étendre de leur long par terre. Même, ils n'avaient point de jour

non plus que de chandelle, et seulement quand ils mangeaient, il y avait

dans leur geôle un pertuis très-petit par où on leur tendait leur

nourriture. Là pourtant les retint le comte de Foix très-long-temps, et

jusqu'à ce qu'ils se fussent rachetés à grand prix. Revenons maintenant

à notre histoire.

Le noble comte ayant terminé à Cahors les affaires pour lesquelles il y

était venu, il eut dessein d'aller au pays albigeois. Partant donc de

Cahors, passant par ses castels et visitant ses marches, il retourna

vers Pamiers, et arriva près d'un fort voisin de cette ville qu'il

trouva disposé à se défendre, ayant dans ses murs six chevaliers et

beaucoup d'autres. Le comte ne le put prendre le même jour; mais au

lendemain de bon matin, ayant donné l'assaut, brûlé la porte et sapé le

mur, il l'enleva de force, et le détruisit après avoir tué trois des

six chevaliers et ceux qui s'y trouvaient, ne réservant selon l'avis des

siens que les trois de reste, pour ce qu'ils avaient promis qu'ils

feraient rendre Lambert de Turey, et l'anglais Gautier de Langton, que

le comte de Foix retenait, ainsi que nous l'avons dit. De là, il gagna

Pamiers, où l'on vint lui apprendre que les gens de Puy-Laurens avaient

par trahison livré la ville à Sicard, anciennement seigneur du château,

et que tant ledit Sicard avec ses chevaliers, que ces traîtres

assiégeaient déjà les hommes de Gui de Lucé, qui gardaient le château et

étaient retranchés dans le fort. À cette nouvelle le comte se troubla,

et marcha en hâte au secours de cette place, qu'il avait donnée audit

Gui de Lucé, comme nous l'avons expliqué plus haut; mais comme il

arrivait à Castelnaudary, un exprès vint à lui, qui lui annonça que les

gens de Gui avaient rendu aux ennemis la tour de Puy-Laurens, et toutes

les fortifications du château. De fait, il en était ainsi, vu qu'un

certain chevalier, auquel surtout la garde en avait été commise par le

nouveau tenancier, avait livré cette tour aux ennemis à beaux deniers

comptant, selon qu'il fut dit alors. Pour quoi, quelques jours après,

fut-il accusé de trahison en la cour du comte, et n'ayant voulu se

défendre par le moyen du combat singulier, Gui le fit attacher à une

potence. Pour ce qui est de Montfort, laissant certains chevaliers à lui

pour la garnison de Castelnaudary, il vint de sa personne à Carcassonne,

après en avoir envoyé quelques autres avec des arbalétriers pour

défendre Mont-Ferrand. Déjà, en effet, le comte de Toulouse et les

autres ennemis de la foi avaient repris force et courage, voyant que

notre comte était quasi tout seul, et battaient la campagne pour tâcher

de recouvrer par trahison les châteaux qu'ils avaient perdus. Ce fut

lorsqu'il était à Carcassonne qu'on lui apprit la marche d'une grande

troupe d'ennemis contre Castelnaudary: cette nouvelle le mit en grand

émoi, et soudain il envoya à ses chevaliers en ce château, leur mandant

qu'ils n'eussent peur, parce que lui-même allait venir et les

secourrait.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 62 / 144 题