Le clergé de Toulouse, emportant religieusement le corps du
Christ, sort de cette ville nourricière des hérétiques et frappée
d'interdiction.
Cela fait, l'évêque de Toulouse qui était à l'armée manda au prévôt de
son église, ensemble à quelques clercs, qu'ils partissent de ladite
ville; ce qu'ils firent aussitôt, selon l'ordre du prélat, et en
sortirent les pieds nus, emportant le corps du Christ.
Après la prise de Casser, notre comte, avançant toujours, vint à un
autre château de Raimond, appelé Montferrand[112], où se trouvait le
frère du Toulousain, ayant nom Baudouin, et envoyé par lui pour défendre
cette place. Arrivé sous ses murs, Montfort en forma le siége; et voilà
que peu de jours après, au moment où les nôtres donnaient l'assaut, le
comte Baudouin, car on le nommait ainsi[113], voyant qu'il ne pourrait
faire longue résistance, rendit le château, moyennant que lui et les
siens en sortiraient libres. Même, une fois délivré, il fit serment que
d'ores en avant il ne combattrait en aucune sorte l'Église ni le comte;
bien plus, que, si celui-ci le voulait, il l'aiderait envers tous et
pour tout. Puis il s'en alla chez son frère, savoir le comte de
Toulouse; mais presque aussitôt il revint vers Montfort, et, l'abordant,
lui fit prière qu'il daignât le recevoir pour son homme, offrant de le
servir fidèlement en tout et contre tous. Quoi plus? Le comte y
consentit: Baudouin fut réconcilié à l'Église, et, de ministre du
diable, devint ministre du Christ. De fait, il garda sa foi, et, dès ce
jour et par suite, il combattit de toute sa force les ennemis de la foi.
Ô Providence! ô miséricorde du Rédempteur! Voici deux frères nés du même
père, toutefois de bien loin dissemblables; et celui qui a dit par la
bouche du prophète[114]: _J'ai aimé Jacob, mais Ésaü me fut en haine_,
laissant l'un de ces deux plongé dans la boue de l'incrédulité, en
arracha miraculeusement l'autre et bénévolement, par un secret dessein
que lui-même a connu. Ni faut-il taire qu'au moment où le comte Baudouin
sortait de Montferrand, et avant qu'il fût venu devers notre comte,
certains routiers ayant détroussé, en haine des Croisés, des pélerins
qui revenaient du pélerinage de Saint-Jacques, il s'enquêta
soigneusement, dès qu'il l'eut appris, quels étaient ceux qui les
avaient pillés, et fit rendre en entier tout ce qu'ils avaient volé:
présage de sa future loyauté et de sa noble et fidèle conduite.
[Note 112: À cinq lieues de Lombez.]
[Note 113: Cette répétition s'applique ou au titre de comte ou à ce que
d'autres lui ont donné le nom de Bertrand.]
[Note 114: Malachie.]
Montferrand étant pris et quelques autres places à l'entour,
Castelnaudary même, où le Toulousain avait mis le feu, comme il est dit
plus haut, ayant été fortifié par les nôtres, notre comte passa le Tarn,
et marcha sur un certain château nommé Rabastens[115], au territoire
albigeois, qui lui fut livré par les bourgeois. Après quoi, poussant
devant lui, profitant et croissant toujours, il acquit de la même
manière, sans coup férir et condition aucune, six autres nobles châteaux
dont voici les noms, savoir: Montaigu[116], Gaillac[117], Cahusac[118],
Saint-Marcel[119], la Guépie[120] et Saint-Antonin[121], lesquels, tous
voisins l'un de l'autre, le comte de Toulouse avait ôtés au vicomte de
Béziers.
[Note 115: À six lieues d'Albi.]
[Note 116: Ou Montagut, celui qui est à huit lieues de Toulouse.]
[Note 117: Celui qui est à cinq lieues d'Albi.]
[Note 118: À quatre lieues d'Albi.]
[Note 119: Celui qui est au diocèse de Narbonne.]
[Note 120: Au diocèse d'Albi, à six lieues de Villefranche.]
[Note 121: À dix lieues de Villefranche.]