CHAPITRE LIV.

Le clergé de Toulouse, emportant religieusement le corps du

Christ, sort de cette ville nourricière des hérétiques et frappée

d'interdiction.

Cela fait, l'évêque de Toulouse qui était à l'armée manda au prévôt de

son église, ensemble à quelques clercs, qu'ils partissent de ladite

ville; ce qu'ils firent aussitôt, selon l'ordre du prélat, et en

sortirent les pieds nus, emportant le corps du Christ.

Après la prise de Casser, notre comte, avançant toujours, vint à un

autre château de Raimond, appelé Montferrand[112], où se trouvait le

frère du Toulousain, ayant nom Baudouin, et envoyé par lui pour défendre

cette place. Arrivé sous ses murs, Montfort en forma le siége; et voilà

que peu de jours après, au moment où les nôtres donnaient l'assaut, le

comte Baudouin, car on le nommait ainsi[113], voyant qu'il ne pourrait

faire longue résistance, rendit le château, moyennant que lui et les

siens en sortiraient libres. Même, une fois délivré, il fit serment que

d'ores en avant il ne combattrait en aucune sorte l'Église ni le comte;

bien plus, que, si celui-ci le voulait, il l'aiderait envers tous et

pour tout. Puis il s'en alla chez son frère, savoir le comte de

Toulouse; mais presque aussitôt il revint vers Montfort, et, l'abordant,

lui fit prière qu'il daignât le recevoir pour son homme, offrant de le

servir fidèlement en tout et contre tous. Quoi plus? Le comte y

consentit: Baudouin fut réconcilié à l'Église, et, de ministre du

diable, devint ministre du Christ. De fait, il garda sa foi, et, dès ce

jour et par suite, il combattit de toute sa force les ennemis de la foi.

Ô Providence! ô miséricorde du Rédempteur! Voici deux frères nés du même

père, toutefois de bien loin dissemblables; et celui qui a dit par la

bouche du prophète[114]: _J'ai aimé Jacob, mais Ésaü me fut en haine_,

laissant l'un de ces deux plongé dans la boue de l'incrédulité, en

arracha miraculeusement l'autre et bénévolement, par un secret dessein

que lui-même a connu. Ni faut-il taire qu'au moment où le comte Baudouin

sortait de Montferrand, et avant qu'il fût venu devers notre comte,

certains routiers ayant détroussé, en haine des Croisés, des pélerins

qui revenaient du pélerinage de Saint-Jacques, il s'enquêta

soigneusement, dès qu'il l'eut appris, quels étaient ceux qui les

avaient pillés, et fit rendre en entier tout ce qu'ils avaient volé:

présage de sa future loyauté et de sa noble et fidèle conduite.

[Note 112: À cinq lieues de Lombez.]

[Note 113: Cette répétition s'applique ou au titre de comte ou à ce que

d'autres lui ont donné le nom de Bertrand.]

[Note 114: Malachie.]

Montferrand étant pris et quelques autres places à l'entour,

Castelnaudary même, où le Toulousain avait mis le feu, comme il est dit

plus haut, ayant été fortifié par les nôtres, notre comte passa le Tarn,

et marcha sur un certain château nommé Rabastens[115], au territoire

albigeois, qui lui fut livré par les bourgeois. Après quoi, poussant

devant lui, profitant et croissant toujours, il acquit de la même

manière, sans coup férir et condition aucune, six autres nobles châteaux

dont voici les noms, savoir: Montaigu[116], Gaillac[117], Cahusac[118],

Saint-Marcel[119], la Guépie[120] et Saint-Antonin[121], lesquels, tous

voisins l'un de l'autre, le comte de Toulouse avait ôtés au vicomte de

Béziers.

[Note 115: À six lieues d'Albi.]

[Note 116: Ou Montagut, celui qui est à huit lieues de Toulouse.]

[Note 117: Celui qui est à cinq lieues d'Albi.]

[Note 118: À quatre lieues d'Albi.]

[Note 119: Celui qui est au diocèse de Narbonne.]

[Note 120: Au diocèse d'Albi, à six lieues de Villefranche.]

[Note 121: À dix lieues de Villefranche.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 61 / 144 题