Comment Roger de Comminges[105] se joignit au comte de Montfort,
puis faillit à la foi qu'il avait donnée.
[Note 105: Il s'appelait Bernard et non Roger.]
Il faut savoir que, durant que notre comte était au siége de Lavaur, un
certain noble de Gascogne, ayant nom Roger de Comminges, parent du comte
de Foix, vint à lui pour se rendre. Or, tandis qu'il était devant le
comte, le jour du grand vendredi[106], pour lui faire hommage, Montfort
en ce moment vint d'aventure à éternuer. Pour lors ledit Roger,
entendant qu'il n'avait éternué qu'une fois, prit à part ceux qui
étaient avec lui pour les consulter, et ne voulait accomplir sur l'heure
ce qu'il avait offert au comte; car, en ce pays, ces bien sottes gens
croient aux augures, et tiennent pour très-résolu que, s'ils n'éternuent
qu'une seule fois, rien de bon ne peut de tout le jour arriver à celui
qui l'a fait, non plus qu'à ceux[107] qui ont affaire à lui. Toutefois,
remarquant qu'à ce propos les nôtres se gaussaient de lui, et craignant
que le comte ne le notât pour mauvaise superstition, cedit Roger lui fit
hommage, bien que malgré lui, en reçut son fief, et demeura nombre de
jours à son service; mais ensuite il s'écarta, malheureux et misérable,
de la fidélité qu'il lui avait jurée.
[Note 106: C'est le vendredi saint.]
[Note 107: Il y a en cet endroit, comme en plusieurs autres, une lacune
où le sens indique qu'il faut suppléer _illi cum eo_.]
Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un certain miracle qui
advint au siége de Lavaur, ainsi que nous le tenons d'un récit
véridique. La cape d'un chevalier des Croisés ayant pris feu, par je ne
sais quel accident, il arriva, par un miraculeux jugement de Dieu, que,
brûlant toute entière, elle resta intacte et nullement entamée dans la
seule petite partie où était cousue la croix. Revenons à notre sujet.
Sicard, seigneur de Puy-Laurens[108], lequel avait été autrefois du bord
de notre comte, mais puis l'avait quitté, apprenant la prise de Lavaur,
eut peur, et, abandonnant son château, se réfugia en hâte à Toulouse
avec ses chevaliers. Or était Puy-Laurens un noble castel, à trois
lieues de Lavaur, dans le diocèse de Toulouse, que notre comte, après
qu'il l'eut recouvré, donna à Gui de Lucé[109], homme de bon lignage et
fidèle, lequel y entra aussitôt et le munit. Cependant, Lavaur étant
tombé en notre pouvoir, l'évêque de Paris, Enguerrand de Coucy, Robert
de Courtenai, et Juël de Mayenne, se retirèrent et retournèrent en leurs
quartiers.
[Note 108: À trois lieues de Lavaur.]
[Note 109: Ce Gui de Lucé est probablement le même qui figure dans le
chapitre XXXVII au siége de Minerve, et plus bas dans le chapitre LVI,
au siége de Castelnaudary, sous le titre de maréchal. Il est souvent
désigné dans le texte, et presque toujours sous des noms qui ne sont pas
exactement les mêmes. Nous avons écrit _de Lucé_ toutes les fois que le
mot latin a été _Guido de Lucio_, ou à peu près semblable. La même
observation s'applique à plusieurs autres noms propres rapportés dans le
texte, et qui variaient aussi, ce semble, dans le manuscrit de Sorbin,
car il les défigure chaque fois qu'il les cite.]
Quand les nôtres eurent pris possession de cette place, qu'ils y eurent
trouvé les gens du comte de Toulouse[110], et de plus, considérant qu'il
s'était départi avec rancune d'auprès notre comte, qu'il avait en outre
défendu de porter de Toulouse vivres et machines au camp, et surtout
qu'il avait été excommunié par les légats du seigneur pape, et signalé
pour beaucoup d'excès; toutes ces choses, dis-je, diligemment examinées,
ils proposèrent d'attaquer plus à découvert ce comte, déjà presque
apertement damné; par ainsi, Montfort levant son camp marcha sur un
château de Mont-Joyre, là où les pélerins avaient été égorgés par le
comte de Foix. Or, il advint, tandis que l'armée s'y acheminait et en
était encore éloignée quelque peu, qu'en la place où ces pauvres gens
avaient été tués par le traître, une colonne de feu apparut aux yeux des
nôtres, brillant et descendant sur les cadavres des occis; et,
lorsqu'ils furent arrivés à ce lieu, ils virent tous ces corps gisans
sur le dos, les bras étendus en forme de croix. Ô chose merveilleuse! et
j'ai ouï ce miracle de la bouche du vénérable évêque de Toulouse,
Foulques, lequel était présent.
[Note 110: Nous avons été obligés de rectifier ce passage. Nous l'avons
fait suivant ce que l'auteur a dit plus haut des soldats de Raimond
trouvés dans Lavaur.]
À son arrivée à Mont-Joyre, le comte le renversa de fond en comble, car
les gens du château avaient déguerpi par peur, et passa de là vers un
autre castel, qu'on nomme Casser, et qui appartenait en propre au comte
de Toulouse, lequel alors vint à Castelnaudary[111], château noble où
il mit le feu, de crainte qu'il ne fût pris par les nôtres, et qu'il
laissa désert. Pour ce qui est de Montfort, poussant sur Casser, il en
fit le siége; sur quoi les hommes de Raimond qui s'y trouvaient, voyant
qu'ils ne pourraient tenir long-temps dans cette place, bien que
très-forte, se rendirent au comte à condition que, nous livrant tous les
hérétiques qu'elle contenait, eux seraient sauvés; et il fut fait ainsi.
En effet, il y avait dans Casser beaucoup d'hérétiques parfaits, que les
évêques présens à l'armée, à leur entrée dans le château, se prirent à
prêcher et voulurent ramener de leurs erreurs. Mais, n'ayant pu même en
convertir un seul, ils sortirent dudit lieu, et les pélerins, empoignant
les infidèles au nombre d'environ soixante, les brûlèrent avec une bien
grande joie. Au demeurant, il parut à cette occasion, et
très-clairement, combien le comte de Toulouse chérissait les hérétiques,
puisque en un sien château fort petit on trouva plus de cinquante de
leurs parfaits.
[Note 111: Il y a dans le Languedoc dix ou douze villes du nom de
Castelnau. Il s'agit ici de Castelnaudary, placé sur la route qu'en
venant du côté de Lavaur sur Castres le comte devait suivre. En effet,
il fit rétablir plus tard cette ville qu'on verra plus bas avoir été
brûlée deux fois. Enfin dans l'endroit où c'est bien sûrement de cette
ville qu'il parle, l'auteur ne l'appelle également que _Castellum
novum_, Castelnau.]