Comment Lavaur fut emporté par les catholiques, et comment
beaucoup de nobles hommes y furent tués par pendaison et d'autres
livrés aux flammes.
Certain jour cependant les nôtres élevèrent près les murailles du
château des castels en bois, au sommet desquels les soldats du Christ
fichèrent le signe de la croix. À cette vue, les ennemis faisant jouer
incessamment leurs machines contre le saint étendard, rompirent un bras
du crucifix, et soudain ces très-impudens chiens éclatèrent en rires et
en hurlemens, comme s'ils avaient par ce bris remporté une grande
victoire. Mais celui auquel est consacré la croix revancha
miraculeusement tel outrage et très-manifestement; car, peu après, il
arriva, chose admirable et merveilleusement louable, que ces ennemis de
la croix, qui s'étaient si fort ébaudis de son échec, furent pris, comme
nous le dirons plus bas, au jour de la fête de la croix, celle-ci
vengeant ainsi ses injures.
Tandis que ces choses se passaient, nos gens firent établir une machine,
de celles qu'on nomme _chats_, et lorsqu'elle fut prête, ils la
traînèrent jusqu'au fossé du château; puis, à force de bras, ils
apportèrent bois et ramées, et en faisant des fascines, ils les
jetaient dans ce fossé pour le remplir. Mais les ennemis, bien madrés
qu'ils étaient, ouvrirent un chemin sous terre, lequel gagnait jusqu'aux
approches de notre machine, et sortant constamment par cette tranchée,
ils tiraient hors du fossé les fagots que les nôtres y avaient poussés,
et les portaient dans la place: davantage, quelques-uns d'entre eux
venant près du _chat_ s'efforçaient, à la dérobée et par fraude,
d'entraîner avec des crocs de fer ceux qui ne cessaient, sous la
protection de la machine, de travailler à combler le fossé. Une nuit
même, sortant du château par leur route souterraine, ils y pénétrèrent,
et lançant sans discontinuer des brandons enflammés, du feu, des
étoupes, de la graisse, et autres appareils de combustion, ils voulurent
incendier ladite machine. Or, en cette nuit, deux comtes allemands
montaient la garde auprès d'elle; et soudain un grand cri d'alarme
s'élevant dans l'armée, on courut aux armes et au secours de notre
engin. De plus, voyant lesdits comtes allemands, et les Teutons qui
étaient avec eux, qu'ils ne pouvaient atteindre les ennemis postés dans
le fossé, par merveilleuse prouesse et à leur grand péril, ils s'y
jetèrent, et les abordant vaillamment, ils les ramenèrent battans dans
le château, après en avoir tué quelques-uns et blessé plusieurs.
Néanmoins, les nôtres en ce temps commencèrent à se troubler fort et à
désespérer en quelque sorte du succès, pour autant que, quelque chose
qu'ils jetassent dans le fossé pendant le jour, c'était la nuit enlevé
par les ennemis et porté dans le château. Mais tandis qu'ils étaient en
tel souci, certains d'entre eux, d'imagination plus ardente, trouvèrent
un utile remède aux ruses des assiégés. Adonc, ils firent jeter devant
l'issue du chemin souterrain par où ceux-ci avaient coutume de sortir,
du bois vert et des branches, placèrent ensuite du menu bois sec, du
feu, de la graisse, des étoupes, et autres pièces d'incendie, sur
l'abord même de ce chemin, et mirent encore par dessus du bois vert, de
la paille fraîche et une grande quantité de gazon; d'où soudain partit
une telle fumée que les ennemis ne purent plus sortir par cette voie,
toute remplie qu'elle fut par la fumée qui ne pouvant s'échapper par en
haut à cause du bois vert et de la paille entassés au dessus, s'y
portait, comme nous l'avons dit, toute entière. Pour lors, les nôtres
comblèrent le fossé plus librement que par le passé, et l'ayant rempli
tout-à-fait, nos chevaliers et servans armés traînèrent la susdite
machine jusqu'au mur à grand'peine, et y conduisirent les mineurs. Bref,
bien que ceux du château ne cessassent de lancer du bois, du feu, de la
graisse, voire même de très-gros pieux et très-affilés sur notre engin,
nos gens le défendirent si bravement et de si merveilleuse adresse,
qu'ils ne purent l'incendier, ni éloigner les pionniers de la muraille.
Cependant les évêques présens au siége, et un certain vénérable abbé de
Case-Dieu[104], de l'ordre de Cîteaux, lequel du mandat des légats les
suppléait alors à l'armée, ensemble tout le clergé réuni, chantaient en
dévotion bien grande _Veni Creator spiritus_, durant que les nôtres
attaquaient si vigoureusement Lavaur. Ce que voyant et entendant les
ennemis, ils furent par la disposition de Dieu tant et tant stupéfaits
que les forces leur manquèrent quasi à plein pour se défendre; car,
ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, ils craignaient plus les chants des
prêtres que les attaques des soldats, les psalmodies que les assauts,
les prières que les coups. La brèche donc étant faite, nos gens entrant
déjà dans la place, et les assiégés se rendant pour ne pouvoir plus
résister, le château de Lavaur fut pris, Dieu le voulant et visitant
miséricordieusement les siens, le jour de l'invention de la sainte
Croix. Sur l'heure en furent tirés Amaury, dont nous avons parlé
ci-dessus, lequel avait été seigneur de Mont-Réal, et autres chevaliers
au nombre de quatre-vingts, que le noble comte arrêta de pendre tous à
un gibet; mais quand Amaury, le plus considérable d'entre eux, fut
pendu, les fourches patibulaires, qui par la trop grande hâte n'avaient
pas été bien plantées en terre, étant venues à tomber, le comte, voyant
le grand délai qui s'en suivait, ordonna qu'on tuât les autres. Les
pélerins s'en saisirent donc très-avidement, et les occirent bien vite
sur la place. De plus, il fit accabler de pierres la dame du château,
soeur d'Amaury, et très-méchante hérétique, laquelle avait été jetée
dans un puits. Finalement, nos Croisés avec une allégresse extrême
brûlèrent hérétiques sans nombre.
[Note 104: À sept lieues d'Auch.]