Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son épiscopat, s'exile
avec une grande constance d'esprit, prêt même à tendre son col au
glaive pour le nom du Christ.
Ledit évêque était un jour à Toulouse, savoir le samedi après la
mi-carême, et voulait, comme il est d'usage dans les églises
épiscopales, administrer en cette journée la sainte ordination. Mais
alors était aussi dans la ville le comte Raimond qui, pour excès
nombreux, avait été excommunié nominativement par les légats du siége
apostolique: par ainsi, nul ne pouvait célébrer les divins mystères en
tous lieux où il se trouvait. Adonc l'évêque députa vers ce comte, le
priant humblement et lui conseillant que, sortant de la ville pour
s'ébattre à quelque jeu, il allât se promener jusqu'à ce qu'il eût
seulement conféré l'ordination. Grande fut la rage du tyran, et,
envoyant à l'évêque un chevalier, il lui fit exprès commandement, et
sous peine de la vie, de vider au plus vite Toulouse et tout le
territoire en sa domination. Ce qu'entendant cet homme vénérable, il
fit, dit-on, audit chevalier la réponse suivante avec ferveur d'âme,
intrépidité de coeur, le visage gaillard et serein: «Ce n'est, dit-il,
le comte de Toulouse qui m'a fait évêque, ni est-ce par lui que j'ai été
colloqué en cette ville ni pour lui; l'humilité ecclésiastique m'a élu,
et je n'y suis venu comme un intrus par la violence d'un prince; je n'en
sortirai donc à cause de lui. Qu'il vienne, s'il ose; je suis prêt à
recevoir le couteau pour gagner la majesté bienheureuse par le calice de
la passion. Oui, vienne le tyran avec ses soldats et ses armes, il me
trouvera seul et désarmé: j'attends le prix[103] et ne crains point ce
que l'homme me peut faire.» Ô grande constance d'esprit! ô merveilleuse
vigueur de l'âme! Ne bougeant donc, cet intrépide serviteur de Dieu
attendait de jour en jour les coups du bourreau; mais celui-ci n'osant
le tuer, pour autant qu'ayant depuis longues années porté tant et de
tels maux à l'Église, il craignait, comme il se dit vulgairement, pour
sa peau, l'évêque, après avoir passé quarante jours dans cette attente
de la mort, se proposa de quitter Toulouse. Un jour donc des octaves de
la Résurrection du Seigneur, il en sortit, et vint trouver notre comte,
lequel était occupé au siége de Lavaur que les nôtres travaillaient
continuellement à forcer, tandis que les ennemis, arrogans et superbes,
se défendaient avec grande obstination. Ni est-il à taire que, montés
sur leurs chevaux bardés de fer, ils galopaient sur les murs pour
narguer les nôtres, et leur montrer en cette sorte combien étaient
larges et forts leurs remparts.
[Note 103: _Bravium_ ou _brabeium_, prix des jeux publics, du mot grec
[Grec: brazeion].]