CHAPITRE LI.

Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son épiscopat, s'exile

avec une grande constance d'esprit, prêt même à tendre son col au

glaive pour le nom du Christ.

Ledit évêque était un jour à Toulouse, savoir le samedi après la

mi-carême, et voulait, comme il est d'usage dans les églises

épiscopales, administrer en cette journée la sainte ordination. Mais

alors était aussi dans la ville le comte Raimond qui, pour excès

nombreux, avait été excommunié nominativement par les légats du siége

apostolique: par ainsi, nul ne pouvait célébrer les divins mystères en

tous lieux où il se trouvait. Adonc l'évêque députa vers ce comte, le

priant humblement et lui conseillant que, sortant de la ville pour

s'ébattre à quelque jeu, il allât se promener jusqu'à ce qu'il eût

seulement conféré l'ordination. Grande fut la rage du tyran, et,

envoyant à l'évêque un chevalier, il lui fit exprès commandement, et

sous peine de la vie, de vider au plus vite Toulouse et tout le

territoire en sa domination. Ce qu'entendant cet homme vénérable, il

fit, dit-on, audit chevalier la réponse suivante avec ferveur d'âme,

intrépidité de coeur, le visage gaillard et serein: «Ce n'est, dit-il,

le comte de Toulouse qui m'a fait évêque, ni est-ce par lui que j'ai été

colloqué en cette ville ni pour lui; l'humilité ecclésiastique m'a élu,

et je n'y suis venu comme un intrus par la violence d'un prince; je n'en

sortirai donc à cause de lui. Qu'il vienne, s'il ose; je suis prêt à

recevoir le couteau pour gagner la majesté bienheureuse par le calice de

la passion. Oui, vienne le tyran avec ses soldats et ses armes, il me

trouvera seul et désarmé: j'attends le prix[103] et ne crains point ce

que l'homme me peut faire.» Ô grande constance d'esprit! ô merveilleuse

vigueur de l'âme! Ne bougeant donc, cet intrépide serviteur de Dieu

attendait de jour en jour les coups du bourreau; mais celui-ci n'osant

le tuer, pour autant qu'ayant depuis longues années porté tant et de

tels maux à l'Église, il craignait, comme il se dit vulgairement, pour

sa peau, l'évêque, après avoir passé quarante jours dans cette attente

de la mort, se proposa de quitter Toulouse. Un jour donc des octaves de

la Résurrection du Seigneur, il en sortit, et vint trouver notre comte,

lequel était occupé au siége de Lavaur que les nôtres travaillaient

continuellement à forcer, tandis que les ennemis, arrogans et superbes,

se défendaient avec grande obstination. Ni est-il à taire que, montés

sur leurs chevaux bardés de fer, ils galopaient sur les murs pour

narguer les nôtres, et leur montrer en cette sorte combien étaient

larges et forts leurs remparts.

[Note 103: _Bravium_ ou _brabeium_, prix des jeux publics, du mot grec

[Grec: brazeion].]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 58 / 144 题