Le comte de Montfort fait hommage au roi d'Arragon pour la cité
de Carcassonne.
Dans la susdite conférence de Narbonne, l'évêque d'Uzès et l'abbé de
Cîteaux supplièrent le roi d'Arragon qu'il reçût pour son homme le comte
de Montfort, la cité de Carcassonne étant du fief dudit roi; et, comme
il n'en voulait rien faire, au lendemain ils vinrent derechef vers lui,
et, se jetant à ses pieds, ils le prièrent humblement et avec grandes
instances de daigner accepter l'hommage du comte, qui ayant lui-même
fléchi le genou devant le roi, le lui offrait avec humilité. Enfin,
vaincu par leurs supplications, le roi consentit à le recevoir en
vassal, pour la cité de Carcassonne, le comte confessant la tenir de
lui.
Cela fait, le roi et notre comte, celui de Toulouse et l'évêque d'Uzès,
quittèrent Narbonne et s'en vinrent à Montpellier, où, durant leur
séjour, on tenta de contracter mariage entre le fils aîné du roi et la
fille du comte de Montfort. Que dirai-je? Cette alliance était arrêtée
par les deux parties; de part et d'autre, on avait échangé les promesses
sous la foi du serment, et même le roi avait remis son fils à la garde
du comte. Mais peu de temps après, il donna sa soeur au fils du comte de
Toulouse; pour quoi, parmi les nôtres, il ne se rendit pas médiocrement
(et si fut-ce à juste titre) infâme et grandement suspect. En effet,
quand fut conclu ce mariage, Raimond déjà persécutait ouvertement la
sainte Église de Dieu.
Il ne faut taire que durant que lesdits personnages étaient à
Montpellier, ensemble beaucoup d'évêques et de prélats, on s'occupa de
nouveau du fait du comte de Toulouse; et voulaient bien les légats,
savoir, l'évêque d'Uzès et l'abbé de Cîteaux, lui faire très-notable
grâce et miséricorde, en la manière que nous avons expliquée plus haut.
Mais ledit comte, après avoir promis d'accomplir le lendemain tout ce
que les légats lui avaient ordonné, quitta du grand matin Montpellier,
sans prendre congé d'eux ni les venir saluer; et fut ce brusque départ
causé pour ce qu'il avait vu un certain oiseau (que les gens du pays
nomment oiseau de Saint-Martin) voler à sa gauche: ce dont il entra en
frayeur extrême, ayant, comme il faisait à l'exemple des Sarrasins,
toute confiance dans le vol et chant des oiseaux, et autres sortes
d'augures.