Sacriléges et autres crimes du comte de Foix exercés par
violence.
Une fois ledit comte alla avec une foule de routiers en certain
monastère qu'on nommait Sainte-Marie, au territoire du comte d'Urgel, et
qui avait un siége épiscopal; or s'étaient les chanoines de ce
monastère, par crainte du tyran, retirés dans l'église. Mais ils y
furent si long-temps claquemurés par lui qu'après avoir été contraints
de boire de leur urine pour la soif désespérée qu'ils enduraient, force
leur fut enfin de se rendre; et pour lors ce très-cruel ennemi de
l'Église, entrant dans le temple, enleva toutes les fournitures, croix
et vases sacrés, brisa même les cloches et n'y laissa rien que les
murailles; de plus il la fit rançonner au prix de cinquante mille sols.
Ce qu'ayant fait, il lui fut dit par un sien chevalier aussi méchant que
lui: «Voilà que nous avons détruit Saint-Antonin et Sainte-Marie, il ne
nous reste plus qu'à détruire Dieu lui-même.» Une autre fois que cedit
comte et ses routiers dépouillaient la même église, ils en vinrent à ce
point de furieuse démence qu'ils tranchèrent les jambes et les bras aux
images du crucifix pour, au mépris de la passion du Seigneur, piler le
poivre et les herbes qu'ils mettaient dans leurs sauces. Ô très-cruels
bourreaux! ô vaillans scélérats! ô monstres pires que ceux qui ont
crucifié le Christ, et plus félons que ceux qui lui crachèrent à la
face! Les ministres de Pilate, ores qu'ils virent Jésus mort, dit
l'Évangéliste, ils ne lui rompirent les jambes. Ô nouvelle industrie
d'abomination! ô signe de cruauté inouïe! ô quel homme que ce comte de
Foix, dis-je, homme le plus misérable entre tous les misérables! ô bête
plus féroce qu'aucune autre bête!
Dans la même église, les routiers avaient logé leurs chevaux; ils leur
donnaient pour crèche les saints autels et les faisaient manger dessus.
Dans une autre où se trouvait un jour le tyran avec une foule de gens
armés, soudain son écuyer plaça son heaume sur la tête du crucifix, lui
passa le bouclier et lui chaussa les éperons; puis saisissant sa lance,
il chargea la sainte image et la cribla de coups, lui disant qu'elle se
rachetât. Ô perversité non encore expérimentée!
Une autre fois ledit comte appela à une conférence les évêques de
Toulouse et de Conserans, et leur assigna le temps et le lieu; mais le
jour où ils s'acheminaient pour s'y rendre, il le passa, lui, tout
entier, à insulter un certain château appartenant à l'abbé et aux
chanoines de Saint-Antonin de Pamiers. Ô méchant tour! ô scélératesse!
Ajoutons ici un trait du tyran qu'il ne faut omettre. Il avait fait
alliance avec le comte de Montfort, ainsi que nous l'avons dit plus
haut, et lui avait livré son fils pour otage du traité. Or, à cette
époque le vénérable abbé de Pamiers avait déjà remis son château
ès-mains du comte de Montfort. Néanmoins le comte de Foix vint un beau
jour avec ses routiers aux environs de cette ville, et, les mettant en
embuscade, il s'approcha du château et manda aux bourgeois de sortir
pour conférer avec lui, leur promettant en toute assurance, et avec
serment, qu'ils pouvaient le faire sans crainte et qu'il ne leur ferait
point de mal. Mais à peine les bourgeois furent-ils venus à lui,
qu'appelant en secret ses routiers des embuscades où ils étaient cachés,
ceux-ci survinrent avant que les autres pussent rentrer au château, en
prirent un grand nombre et les emmenèrent. Ô vilaine trahison!
Ce même comte disait, en outre, que s'il avait tué de sa main les
Croisés, et ceux qui se porteraient à l'être, ensemble tous ceux qui
travaillaient aux affaires de la foi ou qui y mettaient intérêt, il
croirait avoir rendu service à Dieu. Il faut savoir aussi que souvent il
jura en présence des légats du seigneur pape qu'il expulserait les
hérétiques; ce que pourtant il ne voulut faire par aucune raison. Pour
en finir, ce chien très-cruel a commis envers l'Église et envers Dieu
beaucoup et d'autres maux tels que, si nous voulions les réciter par
ordre, nous n'y pourrions suffire, et ne serait-il personne qui ajoutât
facilement foi à nos paroles, car sa malice excéda la mesure. Il a pillé
les monastères, ruiné les Églises, et plus cruel que pas un autre cruel
bourreau, tout haletant de la soif du sang des chrétiens, il a toujours
respiré le massacre, reniant, comme il faisait, sa nature d'homme pour
imiter la férocité des brutes, non plus homme mais bête farouche.
Ayant dit ce peu de mots de la méchanceté dudit comte, retournons à ce
que nous avons abandonné.