CHAPITRE XLVI.

Sacriléges et autres crimes du comte de Foix exercés par

violence.

Une fois ledit comte alla avec une foule de routiers en certain

monastère qu'on nommait Sainte-Marie, au territoire du comte d'Urgel, et

qui avait un siége épiscopal; or s'étaient les chanoines de ce

monastère, par crainte du tyran, retirés dans l'église. Mais ils y

furent si long-temps claquemurés par lui qu'après avoir été contraints

de boire de leur urine pour la soif désespérée qu'ils enduraient, force

leur fut enfin de se rendre; et pour lors ce très-cruel ennemi de

l'Église, entrant dans le temple, enleva toutes les fournitures, croix

et vases sacrés, brisa même les cloches et n'y laissa rien que les

murailles; de plus il la fit rançonner au prix de cinquante mille sols.

Ce qu'ayant fait, il lui fut dit par un sien chevalier aussi méchant que

lui: «Voilà que nous avons détruit Saint-Antonin et Sainte-Marie, il ne

nous reste plus qu'à détruire Dieu lui-même.» Une autre fois que cedit

comte et ses routiers dépouillaient la même église, ils en vinrent à ce

point de furieuse démence qu'ils tranchèrent les jambes et les bras aux

images du crucifix pour, au mépris de la passion du Seigneur, piler le

poivre et les herbes qu'ils mettaient dans leurs sauces. Ô très-cruels

bourreaux! ô vaillans scélérats! ô monstres pires que ceux qui ont

crucifié le Christ, et plus félons que ceux qui lui crachèrent à la

face! Les ministres de Pilate, ores qu'ils virent Jésus mort, dit

l'Évangéliste, ils ne lui rompirent les jambes. Ô nouvelle industrie

d'abomination! ô signe de cruauté inouïe! ô quel homme que ce comte de

Foix, dis-je, homme le plus misérable entre tous les misérables! ô bête

plus féroce qu'aucune autre bête!

Dans la même église, les routiers avaient logé leurs chevaux; ils leur

donnaient pour crèche les saints autels et les faisaient manger dessus.

Dans une autre où se trouvait un jour le tyran avec une foule de gens

armés, soudain son écuyer plaça son heaume sur la tête du crucifix, lui

passa le bouclier et lui chaussa les éperons; puis saisissant sa lance,

il chargea la sainte image et la cribla de coups, lui disant qu'elle se

rachetât. Ô perversité non encore expérimentée!

Une autre fois ledit comte appela à une conférence les évêques de

Toulouse et de Conserans, et leur assigna le temps et le lieu; mais le

jour où ils s'acheminaient pour s'y rendre, il le passa, lui, tout

entier, à insulter un certain château appartenant à l'abbé et aux

chanoines de Saint-Antonin de Pamiers. Ô méchant tour! ô scélératesse!

Ajoutons ici un trait du tyran qu'il ne faut omettre. Il avait fait

alliance avec le comte de Montfort, ainsi que nous l'avons dit plus

haut, et lui avait livré son fils pour otage du traité. Or, à cette

époque le vénérable abbé de Pamiers avait déjà remis son château

ès-mains du comte de Montfort. Néanmoins le comte de Foix vint un beau

jour avec ses routiers aux environs de cette ville, et, les mettant en

embuscade, il s'approcha du château et manda aux bourgeois de sortir

pour conférer avec lui, leur promettant en toute assurance, et avec

serment, qu'ils pouvaient le faire sans crainte et qu'il ne leur ferait

point de mal. Mais à peine les bourgeois furent-ils venus à lui,

qu'appelant en secret ses routiers des embuscades où ils étaient cachés,

ceux-ci survinrent avant que les autres pussent rentrer au château, en

prirent un grand nombre et les emmenèrent. Ô vilaine trahison!

Ce même comte disait, en outre, que s'il avait tué de sa main les

Croisés, et ceux qui se porteraient à l'être, ensemble tous ceux qui

travaillaient aux affaires de la foi ou qui y mettaient intérêt, il

croirait avoir rendu service à Dieu. Il faut savoir aussi que souvent il

jura en présence des légats du seigneur pape qu'il expulserait les

hérétiques; ce que pourtant il ne voulut faire par aucune raison. Pour

en finir, ce chien très-cruel a commis envers l'Église et envers Dieu

beaucoup et d'autres maux tels que, si nous voulions les réciter par

ordre, nous n'y pourrions suffire, et ne serait-il personne qui ajoutât

facilement foi à nos paroles, car sa malice excéda la mesure. Il a pillé

les monastères, ruiné les Églises, et plus cruel que pas un autre cruel

bourreau, tout haletant de la soif du sang des chrétiens, il a toujours

respiré le massacre, reniant, comme il faisait, sa nature d'homme pour

imiter la férocité des brutes, non plus homme mais bête farouche.

Ayant dit ce peu de mots de la méchanceté dudit comte, retournons à ce

que nous avons abandonné.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 53 / 144 题