CHAPITRE XLIV.

De la malice et tyrannie du comte de Foix envers l'Église.

Et pour autant que le lieu le requiert et que l'occasion s'en présente,

plaçons ici quelques mots sur la malignité cruelle et la maligne cruauté

du comte de Foix, bien que nous n'en puissions exprimer la centième

partie.

Il faut savoir d'abord qu'il retint sur ses terres, favorisa le plus

qu'il put, et assista les hérétiques et leurs fauteurs. De plus, au

château de Pamiers appartenant en propre à l'abbé et aux chanoines de

Saint-Antonin, il avait sa femme et deux soeurs hérétiques, avec une

grande multitude d'autres gens de sa secte, lesquels, en ce château,

malgré les susdits chanoines, et en dépit de toute la résistance qu'ils

pouvaient faire, semant publiquement et en particulier le venin de leur

perversité, séduisaient le coeur des simples. Voire il avait fait bâtir

une maison à ses soeurs et à sa femme sur un terrain que les chanoines

possédaient en franc-aleu, bien qu'il ne tînt le château de Pamiers de

l'abbé, et sa vie durant, qu'après lui avoir juré sur la sainte

Eucharistie qu'il ne le molesterait en rien, non plus que la ville, dont

le monastère des chanoines était éloigné à la distance d'un demi-mille.

Un beau jour deux chevaliers, parens et familiers dudit comte (lesquels

étaient notoires hérétiques et des pires, et dont il suivait l'avis en

toutes choses), amenèrent à Pamiers leur mère, hérésiarque très-grande

et amie de ce seigneur, pour qu'elle y résidât et disséminât le virus de

l'hérétique superstition; ce que voyant l'abbé et les chanoines, ne

pouvant supporter une telle injure faite au Christ et à l'Église, ils la

chassèrent du château. À cette nouvelle le traître, je veux dire le

comte de Foix, entra en furieuse colère, et l'un de ces deux chevaliers

hérétiques, fils de ladite hérésiarque, venant à Pamiers, dépeça membre

à membre, bourreau très-cruel qu'il était, et en haine des chanoines, un

des leurs qui était prêtre, au moment même où il célébrait les divins

mystères sur l'autel d'une église voisine de Pamiers; d'où, jusqu'au

présent jour, cet autel demeure encore tout rouge du sang de cette

victime. Si pourtant son ire ne fut-elle apaisée, car se saisissant de

l'un des frères du monastère de Pamiers, il lui arracha les yeux en

haine de la religion chrétienne et en signe de mépris pour les

chanoines. Peu ensuite le comte de Foix vint lui-même audit monastère,

menant avec soi routiers, bouffons et p******; et faisant appeler l'abbé

(auquel, comme nous l'avons dit ci-dessus, il avait juré sur le corps du

Seigneur qu'il ne lui porterait aucune nuisance), il lui dit qu'il lui

baillât sans délai toutes les clefs du cloître, ce que l'abbé ne voulut

faire: mais craignant que le tyran ne les ravît par violence, il entra

dans l'église et les plaça sur le corps du saint martyr Antonin, lequel

était sur l'autel avec beaucoup d'autres saintes reliques, et en

l'honneur de qui cette église avait été fondée. Pourtant le comte ayant

suivi l'abbé, sans respect pour le lieu, sans révérence pour les

reliques des saints, enleva, violateur très-impudent des choses sacrées,

ces mêmes clefs de dessus le corps du très-saint martyr; puis enfermant

l'abbé et tous les chanoines dans l'église, il fit clore les portes, et

là les tint durant trois jours, si bien que pendant ce temps ils ne

burent ni ne mangèrent, et ne purent même sortir pour satisfaire aux

nécessités de nature. Et lui, cependant, gaspillant toute la substance

du monastère, dormait avec ses p******* dans l'infirmerie même des

chanoines, au mépris de la religion. Enfin, après les trois jours, il

chassa presque nus de l'église et du monastère l'abbé et les chanoines,

et, de plus, fit crier par la voix du héraut dans tout Pamiers (qui leur

appartenait, comme nous l'avons dit) que nul n'eût à être si hardi que

d'en recevoir aucun en son logis; faisant suivre cette proclamation des

plus terribles menaces. Ô nouveau genre d'inhumanité! En effet, tandis

que l'Église est d'ordinaire refuge aux captifs et aux condamnés, cet

artisan de crimes emprisonne des innocens dans leur église même. Ce

n'est tout: le tyran démolit en grande partie le temple du bienheureux

Antonin, détruisit, ainsi que nous nous en sommes assuré par nos yeux,

le dortoir et le réfectoire des chanoines, et se servit des décombres

pour faire construire des fortifications dans le château. Mais insérons

ici un fait bien digne d'être rapporté pour grossir d'autant les

abominations de ce traître.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 51 / 144 题