Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les affaires des comtes
de Toulouse et de Foix, auquel intervinrent le roi d'Arragon, les
légats du siége apostolique, et Simon de Montfort; inutilité et
dissolution de ladite conférence.
Peu de jours après, le roi d'Arragon, le comte de Montfort et celui de
Toulouse se réunirent à Narbonne pour tenir colloque entre eux. Là se
trouvèrent aussi l'évêque d'Uzès et le vénérable abbé de Cîteaux,
lequel, après Dieu, était le principal promoteur des choses de
Jésus-Christ. Pareillement cet évêque d'Uzès, nommé Raimond, dès
long-temps s'était pris d'un zèle ardent pour les affaires de la foi, et
les avançait du plus qu'il pouvait, s'acquittant en ce temps des
fonctions de légat, de concert avec l'abbé de Cîteaux. Enfin, furent
ensemble présens à ladite conférence maître Théodise, dont nous avons
parlé plus haut, et moult autres sages personnages et gens de bien.
On s'y occupa du comte de Toulouse, et grande grâce lui eût été faite et
copieuse miséricorde, s'il eût voulu acquiescer à de salutaires
conseils. En effet, l'abbé de Cîteaux, légat du siége apostolique,
consentait à ce que le comte de Toulouse conservât dans leur entier et
sans lésion toutes ses seigneuries et possessions, pourvu qu'il expulsât
les hérétiques de ses domaines; voire il consentait à ce que le quart ou
même le tiers des droits qu'il avait sur les châteaux des hérétiques,
comme étant de son fief, lesquels ce comte disait être au nombre de
cinquante pour le moins, lui échût en toute propriété. Mais le susdit
comte méprisa une faveur aussi grande, Dieu pourvoyant ainsi à l'avenir
de son Église; et par là il se rendit indigne de tout bienfait et grâce.
Davantage on traita dans la même conférence du rétablissement de la paix
entre l'Église et son très-monstrueux persécuteur, savoir, le comte de
Foix; et même fut-il ordonné, à la prière du roi d'Arragon, que si ledit
comte jurait d'obéir à l'Église, et, de plus, qu'il ne commettrait nulle
agression à l'encontre des Croisés, et surtout du comte de Montfort,
celui-ci lui ferait restitution de la portion de ses domaines qu'il
avait déjà en son pouvoir, fors un certain château nommé Pamiers. Ce
château, en effet, ne devait en aucune façon lui être rendu, pour
beaucoup de raisons qui seront ci-après déduites. Mais le Dieu éternel
qui connaît les choses cachées, et sait toutes choses avant qu'elles
soient faites, ne voulant permettre que restassent impunies tant de
cruautés et si grandes d'un sien ennemi aussi furieux, et connaissant
combien de maux sortiraient dans l'avenir de cette composition, par son
profond et incompréhensible jugement, endurcit à tel point le coeur du
comte de Foix qu'il ne voulut recevoir ces conditions de paix. Ainsi
Dieu visita miséricordieusement son Église, et fit de telle sorte que
l'ennemi, en refusant la paix, donnât par avance contre soi-même
sentence confirmative de sa future confusion.
Il ne faut oublier de dire que le roi d'Arragon, de qui le comte de Foix
tenait la plus grande partie de ses terres, mit en garnisaires au
château de Foix des gens d'armes à lui, et, en présence de l'évêque
d'Uzès et de l'abbé de Cîteaux, promit qu'en toute cette contrée nul
tort ne serait porté à la chrétienté. D'abondant, cedit roi jura auxdits
légats que si le comte de Foix voulait jamais s'écarter de la communion
de la sainte Église, et de la familiarité, amitié et service du comte de
Montfort, lui roi délivrerait ès mains de ce dernier le château de Foix
à la première réquisition des légats ou de notre comte; et même il lui
donna à ce sujet lettres-patentes contenant plus à plein cette
convention: et moi qui ai vu ces lettres, les ai lues et curieusement
inspectées, je rends témoignage à la vérité. Mais combien, par la suite,
le roi garda mal sa promesse, et combien, pour cette cause, il se rendit
infâme aux nôtres, c'est ce qui deviendra plus clair que le jour.