Comment les hérétiques ne voulurent rendre le château de Termes,
et comment Dieu, pour leur ruine, leur envoya une grande
abondance d'eau.
Voyant notre comte que, par le départ des susdits personnages, il allait
rester quasi seul, contraint qu'il était par une nécessité aussi
évidente, il consentit, bien que malgré lui, à recevoir les ennemis à
composition, suivant le mode qu'ils avaient offert. Quoi plus? Les
nôtres parlementent derechef avec eux, et ladite capitulation est
ratifiée. Aussitôt le comte manda à Raimond, seigneur du château, qu'il
eût à en sortir, et à le remettre en ses mains; ce qu'il ne voulut faire
le même jour, et d'ailleurs promit fermement qu'il le rendrait le
lendemain de bon matin. Or, ce fut la divine Providence qui voulut et
arrangea ce délai, ainsi qu'il a été prouvé tout manifestement par
l'issue des choses. En effet, le très-équitable juge céleste, Dieu, ne
voulut souffrir que celui qui avait tant de fois et si fort fait pâtir
sa sainte Église, et l'eût plus encore vexée s'il l'avait pu, s'en allât
impuni et se retirât franc de toute peine après de si fières oeuvres de
cruauté: car, pour ne rien dire de ses autres méfaits, trente ans et
plus s'étaient écoulés déjà, comme nous l'avons su de personnes dignes
de foi, depuis que, dans l'église du château de Termes, les divins
sacremens avaient été célébrés pour une dernière fois.
Adonc la nuit suivante, le ciel venant comme à crever et toutes ses
cataractes à s'ouvrir, une abondance d'eau pluviale fondit si
soudainement sur la place que nos ennemis qui avaient long-temps
souffert de la pénurie d'eau, et même, pour cette cause, avaient proposé
de se rendre, furent très-copieusement ravitaillés et bien refaits par
ce secours inattendu. Nos chants d'allégresse se changent en deuil; le
deuil des ennemis se tourne en joie. Par ainsi, s'enflant d'orgueil
aussitôt, ils reprirent avec leurs forces l'envie de se défendre; et
d'autant plus cruels devinrent-ils et plus obstinés à nous persécuter,
qu'ils présumaient que, dans leur besoin, Dieu ne leur avait envoyé
qu'une plus manifeste assistance. Ô sotte et méchante présomption! faire
jactance de l'aide de celui dont ils abhorraient le culte, dont même ils
avaient abdiqué la foi! Ils disaient donc que Dieu ne voulait pas qu'ils
se rendissent; voire affirmaient-ils que pour eux était fait ce que la
divine justice avait fait contre eux.
Les choses en étaient là quand l'évêque de Beauvais, ensemble le comte
Robert et le comte de Ponthieu, laissant l'affaire du Christ imparfaite,
bien plus, en passe très-étroite et dangereuse, quittèrent l'armée, et
s'en retournèrent chez eux; et, s'il nous est permis de faire remarquer
ce qu'il ne leur était permis de faire, ils se retirèrent avant d'avoir
fini leur quarantaine; car il avait été ordonné par les légats du siége
apostolique, pour ce qu'un bon nombre de pélerins étaient tièdes et
toujours soupirant après leurs quartiers, que nul ne gagnerait
l'indulgence que le seigneur pape avait accordée aux Croisés, s'il ne
passait au service du Christ au moins quarante jours.
Pour ce qui est de notre comte, à la pointe du jour, il envoya à
Raimond, seigneur du château, et le somma de se rendre comme il avait
promis le jour précédent; mais celui-ci, rafraîchi par l'abondance de
l'eau dont la disette l'avait contraint à capituler, voyant aussi que la
force était presque entièrement revenue à ses gens, trompeur et glissant
ès mains, manqua à la parole convenue. Pourtant deux chevaliers qui
étaient dans la place en sortirent, et même se rendirent au comte, pour
ce que la veille ils avaient promis fermement de ce faire au maréchal de
notre comte. Or, comme cet officier fut de retour au camp, car c'était
lui que le comte avait envoyé pour conférer avec Raimond, et qu'il lui
eut rapporté ce qu'avait dit celui-ci, l'évêque de Chartres, qui voulait
partir le lendemain, pria et conseilla que le maréchal fût de nouveau
député vers lui, et lui offrît quelque composition que ce fût, pourvu
qu'il livrât le château au comte; et, afin que notre émissaire persuadât
plus facilement Raimond touchant la garantie et sûreté du traité, ledit
évêque fut d'avis qu'il menât avec lui l'évêque de Carcassonne présent
au siége, pour autant qu'il était du pays, connu personnellement du
bourreau, et qu'en outre sa mère, très-méchante hérétique, était dans le
château, ainsi que son frère à lui évêque de Carcassonne, savoir, ce
Guillaume de Rochefort dont nous avons fait mention plus haut, lequel
était très-cruel homme, et aussi pire ennemi de l'Église qu'il le
pouvait.
Adonc le susdit prélat et le maréchal allant derechef trouver Raimond,
ils mettent prières sur paroles et menaces sur prières, travaillant
avec grandes instances pour que le tyran, acquiesçant à leurs
ouvertures, se rendît à notre comte, ou plutôt à Dieu, en la façon que
nous avons expliquée ci-dessus. Mais celui que le maréchal avait trouvé
endurci et obstiné dans sa malice, l'évêque de Carcassonne et lui le
trouvèrent plus endurci encore, et même il ne voulut jamais souffrir que
l'évêque conférât secrètement avec son frère Guillaume. N'avançant donc
à rien, nos envoyés revinrent pardevers le comte; et si faut-il dire que
les nôtres ne comprenaient pas encore pleinement que la divine
Providence avait ordonné ces choses pour le plus grand bien de son
Église.
L'évêque de Chartres se retira le lendemain de grand matin, et le comte
sortit avec lui pour l'accompagner un peu; mais, comme il était à
quelque distance du camp, nos ennemis firent une sortie, en grand nombre
et bien armés, pour mettre en pièces un de nos mangonneaux. Aux cris de
notre armée, le comte, rebroussant chemin en toute hâte, arriva sur ceux
qui ruinaient la machine, les força, à lui seul, de rentrer bon gré mal
gré dans la place, et, les poursuivant vaillamment, les maintint
long-temps en pleine course, non sans courir risque de sa propre vie. Ô
audace bien digne d'un prince! ô virile vertu!
Après le départ des susdits nobles, savoir, des évêques et comtes,
Montfort, se voyant presque seul, et quasi tout désolé, tomba en grand
ennui et vive anxiété d'esprit: de vrai, il ne savait que faire. Il ne
voulait entendre à lever le siége, et si ne pouvait-il davantage y
rester; car il avait de nombreux ennemis sous les armes, peu
d'auxiliaires (et dans ce petit nombre la plupart bien mal disposés),
puisque toute la force de l'armée, comme nous l'avons dit, s'était
retirée avec les évêques et comtes susdits. D'autre part, le château de
Termes était encore très-fort, et l'on ne croyait point qu'il pût être
pris, à moins d'avoir sous la main des forces considérables et troupes
aguerries. Finalement, on était menacé des approches de l'hiver qui,
dans ces contrées, est pour l'ordinaire très-âpre, ledit château étant
situé dans la montagne, ainsi que nous l'avons rapporté; et durant cette
saison, le lieu n'était pas tenable, ains glacial outre mesure, à cause
des inondations, des pluies, des ouragans, et de l'abondance des neiges.
Tandis que le comte se perdait dans ces angoisses et tribulations, et ne
savait quel parti prendre, voilà qu'un beau jour survinrent de Lorraine
des gens de pied, dont l'arrivée le réjouissant bien fort, il pressa le
siége de Termes. En même temps, avec l'aide et par l'industrie du
vénérable archidiacre Guillaume, les nôtres reprenant courage,
recommencèrent à pousser vivement tout ce qui intéressait l'entreprise,
et soudain, transportant près des murs du château les machines, qui
auparavant avaient été d'un mince service, ils y travaillaient
incessamment; et n'en pâtissaient pas médiocrement les remparts de la
place; car, par un admirable et incompréhensible jugement de Dieu (chose
en effet bien merveilleuse), il advint que les machines, qui, pendant la
présence au camp des nobles souvent plus haut dénommés, n'avaient rendu
que faible ou nul service, après leur retraite portaient aussi juste que
si chaque pierre eût été dirigée par le Seigneur. Et ainsi pour sûr
était la chose; cela était fait par Dieu, et semblait miracle aux yeux
de nos gens. Comme ils eurent donc travaillé long-temps aux machines, et
démantelé en grande partie les murs et la tour du château, un jour, en
la fête de sainte Cécile, le comte fit mener un chemin couvert jusqu'au
pied de la muraille, pour que les mineurs pussent y arriver et la saper
à l'abri des assiégés; puis, ayant employé tout ce jour à pousser cette
tranchée, et l'ayant passé dans le jeûne, aux approches de la nuit,
savoir, la veille de saint Clément, il revint à sa tente; et ceux du
château, par la disposition de la miséricorde divine et l'aide de saint
Clément, frappés de terreur et saisis d'un désespoir total, sortirent
soudain, et tentèrent de prendre la fuite: ce dont les assiégeans ayant
eu connaissance, aussitôt donnant l'alarme, ils commencèrent à courir de
toutes parts pour frapper les fuyards. Que tardons-nous davantage?
Aucuns furent pris vivans, et un plus grand nombre fut tué; même un
certain pélerin de Chartres, homme pauvre et de basse extraction, durant
qu'il était à courir çà et là avec les autres, et qu'il poursuivait les
ennemis détalant à toutes jambes, tomba par l'effet d'un jugement divin
sur Raimond, seigneur de Termes, qui s'était caché en quelque endroit,
et l'amena au comte, lequel le reçut comme un ample présent, et ne le
fit pas tuer, mais bien clore au fond de la tour de Carcassonne, où,
pendant plusieurs années, il endura peines et misères selon ses mérites.
Durant le siége de Termes, il arriva une chose que nous ne devons passer
sous silence. Un jour que le comte faisait conduire pour percer le mur
du château une certaine petite machine, que l'on nomme vulgairement un
_chat_, pendant qu'il était auprès, et qu'il conversait avec un sien
chevalier, tenant son bras appuyé sur l'épaule de celui-ci, à cause de
sa familiarité avec lui, voilà qu'une grosse pierre lancée par le
mangonneau des ennemis, venant du haut des airs en grande impétuosité,
frappa ledit chevalier à la tête, et tandis que, par la merveilleuse
opération de la vertu divine, le comte qui le tenait comme embrassé
demeura sain et sauf, le chevalier, recevant le coup de la mort, expira
dans ses bras. Un autre jour de dimanche, le comte était dans son
pavillon et entendait la messe, lorsqu'il advint, par la prévoyante
clémence de Dieu, que, lui étant debout et écoutant l'office, un certain
servant, par l'ordre du Seigneur, se trouva derrière lui proche son dos,
lequel reçut une flèche partie d'une baliste du château, et en fut tué
roide: ce que nul ne peut douter avoir été disposé par la bonté divine;
savoir, que cedit servant, debout derrière le comte, ayant été frappé,
Dieu dans sa miséricorde ait conservé à sa sainte Église son plus
vaillant athlète.
Le château de Termes ayant donc été pris par les nôtres la veille de
saint Clément, le comte y mit garnison; puis il dirigea son armée sur un
certain château nommé Coustausa, et, le trouvant désert, il poussa vers
un autre qu'on appelle Puyvert, lequel lui ouvrit ses portes au bout de
trois jours. Pour lors il se décida à rentrer dans le diocèse d'Albi
pour récupérer les châteaux qui s'étaient soustraits à sa domination; et
en conséquence, marchant sur Castres, dont les bourgeois se rendirent à
lui, se soumettant pour tout à ses volontés, il passa de là au château
de Lombers, dont nous avons déjà fait mention, et le trouva dégarni
d'hommes et bien fourni de vivres. En effet, les chevaliers et bourgeois
dudit lieu avaient tous pris la fuite par peur du comte, ayant contre
lui brassé maintes trahisons. Il s'en saisit aussitôt, et jusqu'à ce
jour il l'a conservé en son pouvoir. Que tardons-nous davantage? Le
noble comte du Christ recouvra dans le même temps presque tous les
châteaux du territoire albigeois sur la rive gauche du Tarn.
Ce fut à cette époque que le comte de Toulouse vint en un château voisin
d'Albi pour conférer avec notre comte, lequel s'y rendit de son côté.
Or, les ennemis avaient tout disposé pour l'enlever, et Raimond avait
mené avec lui certains méchans félons ennemis très-avérés de Montfort.
Pourquoi il dit au comte de Toulouse: «Qu'avez-vous fait? Vous m'avez
appelé à une conférence, et vous avez conduit avec vous gens qui m'ont
trahi.» Sur ce, l'autre de répondre qu'il ne les avait pas amenés; ce
qu'oyant notre comte, il voulut mettre la main dessus: mais Raimond le
supplia de n'en rien faire, et ne voulut souffrir qu'ils fussent pris.
Adonc, à compter de ce jour, il commença à exercer quelque peu la haine
qu'il avait conçue contre l'Église et contre le comte de Montfort.