CHAPITRE XLII.

Comment les hérétiques ne voulurent rendre le château de Termes,

et comment Dieu, pour leur ruine, leur envoya une grande

abondance d'eau.

Voyant notre comte que, par le départ des susdits personnages, il allait

rester quasi seul, contraint qu'il était par une nécessité aussi

évidente, il consentit, bien que malgré lui, à recevoir les ennemis à

composition, suivant le mode qu'ils avaient offert. Quoi plus? Les

nôtres parlementent derechef avec eux, et ladite capitulation est

ratifiée. Aussitôt le comte manda à Raimond, seigneur du château, qu'il

eût à en sortir, et à le remettre en ses mains; ce qu'il ne voulut faire

le même jour, et d'ailleurs promit fermement qu'il le rendrait le

lendemain de bon matin. Or, ce fut la divine Providence qui voulut et

arrangea ce délai, ainsi qu'il a été prouvé tout manifestement par

l'issue des choses. En effet, le très-équitable juge céleste, Dieu, ne

voulut souffrir que celui qui avait tant de fois et si fort fait pâtir

sa sainte Église, et l'eût plus encore vexée s'il l'avait pu, s'en allât

impuni et se retirât franc de toute peine après de si fières oeuvres de

cruauté: car, pour ne rien dire de ses autres méfaits, trente ans et

plus s'étaient écoulés déjà, comme nous l'avons su de personnes dignes

de foi, depuis que, dans l'église du château de Termes, les divins

sacremens avaient été célébrés pour une dernière fois.

Adonc la nuit suivante, le ciel venant comme à crever et toutes ses

cataractes à s'ouvrir, une abondance d'eau pluviale fondit si

soudainement sur la place que nos ennemis qui avaient long-temps

souffert de la pénurie d'eau, et même, pour cette cause, avaient proposé

de se rendre, furent très-copieusement ravitaillés et bien refaits par

ce secours inattendu. Nos chants d'allégresse se changent en deuil; le

deuil des ennemis se tourne en joie. Par ainsi, s'enflant d'orgueil

aussitôt, ils reprirent avec leurs forces l'envie de se défendre; et

d'autant plus cruels devinrent-ils et plus obstinés à nous persécuter,

qu'ils présumaient que, dans leur besoin, Dieu ne leur avait envoyé

qu'une plus manifeste assistance. Ô sotte et méchante présomption! faire

jactance de l'aide de celui dont ils abhorraient le culte, dont même ils

avaient abdiqué la foi! Ils disaient donc que Dieu ne voulait pas qu'ils

se rendissent; voire affirmaient-ils que pour eux était fait ce que la

divine justice avait fait contre eux.

Les choses en étaient là quand l'évêque de Beauvais, ensemble le comte

Robert et le comte de Ponthieu, laissant l'affaire du Christ imparfaite,

bien plus, en passe très-étroite et dangereuse, quittèrent l'armée, et

s'en retournèrent chez eux; et, s'il nous est permis de faire remarquer

ce qu'il ne leur était permis de faire, ils se retirèrent avant d'avoir

fini leur quarantaine; car il avait été ordonné par les légats du siége

apostolique, pour ce qu'un bon nombre de pélerins étaient tièdes et

toujours soupirant après leurs quartiers, que nul ne gagnerait

l'indulgence que le seigneur pape avait accordée aux Croisés, s'il ne

passait au service du Christ au moins quarante jours.

Pour ce qui est de notre comte, à la pointe du jour, il envoya à

Raimond, seigneur du château, et le somma de se rendre comme il avait

promis le jour précédent; mais celui-ci, rafraîchi par l'abondance de

l'eau dont la disette l'avait contraint à capituler, voyant aussi que la

force était presque entièrement revenue à ses gens, trompeur et glissant

ès mains, manqua à la parole convenue. Pourtant deux chevaliers qui

étaient dans la place en sortirent, et même se rendirent au comte, pour

ce que la veille ils avaient promis fermement de ce faire au maréchal de

notre comte. Or, comme cet officier fut de retour au camp, car c'était

lui que le comte avait envoyé pour conférer avec Raimond, et qu'il lui

eut rapporté ce qu'avait dit celui-ci, l'évêque de Chartres, qui voulait

partir le lendemain, pria et conseilla que le maréchal fût de nouveau

député vers lui, et lui offrît quelque composition que ce fût, pourvu

qu'il livrât le château au comte; et, afin que notre émissaire persuadât

plus facilement Raimond touchant la garantie et sûreté du traité, ledit

évêque fut d'avis qu'il menât avec lui l'évêque de Carcassonne présent

au siége, pour autant qu'il était du pays, connu personnellement du

bourreau, et qu'en outre sa mère, très-méchante hérétique, était dans le

château, ainsi que son frère à lui évêque de Carcassonne, savoir, ce

Guillaume de Rochefort dont nous avons fait mention plus haut, lequel

était très-cruel homme, et aussi pire ennemi de l'Église qu'il le

pouvait.

Adonc le susdit prélat et le maréchal allant derechef trouver Raimond,

ils mettent prières sur paroles et menaces sur prières, travaillant

avec grandes instances pour que le tyran, acquiesçant à leurs

ouvertures, se rendît à notre comte, ou plutôt à Dieu, en la façon que

nous avons expliquée ci-dessus. Mais celui que le maréchal avait trouvé

endurci et obstiné dans sa malice, l'évêque de Carcassonne et lui le

trouvèrent plus endurci encore, et même il ne voulut jamais souffrir que

l'évêque conférât secrètement avec son frère Guillaume. N'avançant donc

à rien, nos envoyés revinrent pardevers le comte; et si faut-il dire que

les nôtres ne comprenaient pas encore pleinement que la divine

Providence avait ordonné ces choses pour le plus grand bien de son

Église.

L'évêque de Chartres se retira le lendemain de grand matin, et le comte

sortit avec lui pour l'accompagner un peu; mais, comme il était à

quelque distance du camp, nos ennemis firent une sortie, en grand nombre

et bien armés, pour mettre en pièces un de nos mangonneaux. Aux cris de

notre armée, le comte, rebroussant chemin en toute hâte, arriva sur ceux

qui ruinaient la machine, les força, à lui seul, de rentrer bon gré mal

gré dans la place, et, les poursuivant vaillamment, les maintint

long-temps en pleine course, non sans courir risque de sa propre vie. Ô

audace bien digne d'un prince! ô virile vertu!

Après le départ des susdits nobles, savoir, des évêques et comtes,

Montfort, se voyant presque seul, et quasi tout désolé, tomba en grand

ennui et vive anxiété d'esprit: de vrai, il ne savait que faire. Il ne

voulait entendre à lever le siége, et si ne pouvait-il davantage y

rester; car il avait de nombreux ennemis sous les armes, peu

d'auxiliaires (et dans ce petit nombre la plupart bien mal disposés),

puisque toute la force de l'armée, comme nous l'avons dit, s'était

retirée avec les évêques et comtes susdits. D'autre part, le château de

Termes était encore très-fort, et l'on ne croyait point qu'il pût être

pris, à moins d'avoir sous la main des forces considérables et troupes

aguerries. Finalement, on était menacé des approches de l'hiver qui,

dans ces contrées, est pour l'ordinaire très-âpre, ledit château étant

situé dans la montagne, ainsi que nous l'avons rapporté; et durant cette

saison, le lieu n'était pas tenable, ains glacial outre mesure, à cause

des inondations, des pluies, des ouragans, et de l'abondance des neiges.

Tandis que le comte se perdait dans ces angoisses et tribulations, et ne

savait quel parti prendre, voilà qu'un beau jour survinrent de Lorraine

des gens de pied, dont l'arrivée le réjouissant bien fort, il pressa le

siége de Termes. En même temps, avec l'aide et par l'industrie du

vénérable archidiacre Guillaume, les nôtres reprenant courage,

recommencèrent à pousser vivement tout ce qui intéressait l'entreprise,

et soudain, transportant près des murs du château les machines, qui

auparavant avaient été d'un mince service, ils y travaillaient

incessamment; et n'en pâtissaient pas médiocrement les remparts de la

place; car, par un admirable et incompréhensible jugement de Dieu (chose

en effet bien merveilleuse), il advint que les machines, qui, pendant la

présence au camp des nobles souvent plus haut dénommés, n'avaient rendu

que faible ou nul service, après leur retraite portaient aussi juste que

si chaque pierre eût été dirigée par le Seigneur. Et ainsi pour sûr

était la chose; cela était fait par Dieu, et semblait miracle aux yeux

de nos gens. Comme ils eurent donc travaillé long-temps aux machines, et

démantelé en grande partie les murs et la tour du château, un jour, en

la fête de sainte Cécile, le comte fit mener un chemin couvert jusqu'au

pied de la muraille, pour que les mineurs pussent y arriver et la saper

à l'abri des assiégés; puis, ayant employé tout ce jour à pousser cette

tranchée, et l'ayant passé dans le jeûne, aux approches de la nuit,

savoir, la veille de saint Clément, il revint à sa tente; et ceux du

château, par la disposition de la miséricorde divine et l'aide de saint

Clément, frappés de terreur et saisis d'un désespoir total, sortirent

soudain, et tentèrent de prendre la fuite: ce dont les assiégeans ayant

eu connaissance, aussitôt donnant l'alarme, ils commencèrent à courir de

toutes parts pour frapper les fuyards. Que tardons-nous davantage?

Aucuns furent pris vivans, et un plus grand nombre fut tué; même un

certain pélerin de Chartres, homme pauvre et de basse extraction, durant

qu'il était à courir çà et là avec les autres, et qu'il poursuivait les

ennemis détalant à toutes jambes, tomba par l'effet d'un jugement divin

sur Raimond, seigneur de Termes, qui s'était caché en quelque endroit,

et l'amena au comte, lequel le reçut comme un ample présent, et ne le

fit pas tuer, mais bien clore au fond de la tour de Carcassonne, où,

pendant plusieurs années, il endura peines et misères selon ses mérites.

Durant le siége de Termes, il arriva une chose que nous ne devons passer

sous silence. Un jour que le comte faisait conduire pour percer le mur

du château une certaine petite machine, que l'on nomme vulgairement un

_chat_, pendant qu'il était auprès, et qu'il conversait avec un sien

chevalier, tenant son bras appuyé sur l'épaule de celui-ci, à cause de

sa familiarité avec lui, voilà qu'une grosse pierre lancée par le

mangonneau des ennemis, venant du haut des airs en grande impétuosité,

frappa ledit chevalier à la tête, et tandis que, par la merveilleuse

opération de la vertu divine, le comte qui le tenait comme embrassé

demeura sain et sauf, le chevalier, recevant le coup de la mort, expira

dans ses bras. Un autre jour de dimanche, le comte était dans son

pavillon et entendait la messe, lorsqu'il advint, par la prévoyante

clémence de Dieu, que, lui étant debout et écoutant l'office, un certain

servant, par l'ordre du Seigneur, se trouva derrière lui proche son dos,

lequel reçut une flèche partie d'une baliste du château, et en fut tué

roide: ce que nul ne peut douter avoir été disposé par la bonté divine;

savoir, que cedit servant, debout derrière le comte, ayant été frappé,

Dieu dans sa miséricorde ait conservé à sa sainte Église son plus

vaillant athlète.

Le château de Termes ayant donc été pris par les nôtres la veille de

saint Clément, le comte y mit garnison; puis il dirigea son armée sur un

certain château nommé Coustausa, et, le trouvant désert, il poussa vers

un autre qu'on appelle Puyvert, lequel lui ouvrit ses portes au bout de

trois jours. Pour lors il se décida à rentrer dans le diocèse d'Albi

pour récupérer les châteaux qui s'étaient soustraits à sa domination; et

en conséquence, marchant sur Castres, dont les bourgeois se rendirent à

lui, se soumettant pour tout à ses volontés, il passa de là au château

de Lombers, dont nous avons déjà fait mention, et le trouva dégarni

d'hommes et bien fourni de vivres. En effet, les chevaliers et bourgeois

dudit lieu avaient tous pris la fuite par peur du comte, ayant contre

lui brassé maintes trahisons. Il s'en saisit aussitôt, et jusqu'à ce

jour il l'a conservé en son pouvoir. Que tardons-nous davantage? Le

noble comte du Christ recouvra dans le même temps presque tous les

châteaux du territoire albigeois sur la rive gauche du Tarn.

Ce fut à cette époque que le comte de Toulouse vint en un château voisin

d'Albi pour conférer avec notre comte, lequel s'y rendit de son côté.

Or, les ennemis avaient tout disposé pour l'enlever, et Raimond avait

mené avec lui certains méchans félons ennemis très-avérés de Montfort.

Pourquoi il dit au comte de Toulouse: «Qu'avez-vous fait? Vous m'avez

appelé à une conférence, et vous avez conduit avec vous gens qui m'ont

trahi.» Sur ce, l'autre de répondre qu'il ne les avait pas amenés; ce

qu'oyant notre comte, il voulut mettre la main dessus: mais Raimond le

supplia de n'en rien faire, et ne voulut souffrir qu'ils fussent pris.

Adonc, à compter de ce jour, il commença à exercer quelque peu la haine

qu'il avait conçue contre l'Église et contre le comte de Montfort.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 49 / 144 题