De la venue au camp des catholiques des évêques de Chartres et de
Beauvais avec les comtes de Dreux et de Ponthieu.
Les choses en étaient là, quand de France survinrent les nobles et
puissans hommes, savoir, l'évêque de Chartres, Philippe, évêque de
Beauvais, ensemble Robert, comte de Dreux, et celui de Ponthieu, menant
avec eux une grande multitude de pélerins, dont la venue réjouit bien
fort le comte et tout son camp. On espérait en effet que ces puissans
auxiliaires agiraient efficacement, et mépriseraient les ennemis de la
foi chrétienne, se confiant dans la main de celui qui peut tout, et dans
le bras qui combat d'en haut. Mais celui qui abaisse les forts et
octroie la grâce aux humbles ne voulut permettre que rien de grand ni
d'honorable fût opéré par ces puissances, et cela par un secret jugement
à lui seul connu. Néanmoins, et pour autant que la raison humaine peut
l'éclaircir, on croit que le juste Juge en ordonna de la sorte, soit que
les nouveaux venus ne fussent dignes d'être choisis de Dieu pour
instrumens de grandes et glorieuses choses, glorieux et grand qu'il est
lui-même, soit parce que, si l'issue eût été amenée par de nombreuses
et magnifiques ressources, tout eût été imputé au pouvoir de l'homme, et
non à celui de Dieu. L'ordonnateur céleste disposa donc toutes choses
pour le mieux en réservant cette victoire aux pauvres, et en triomphant
par eux avec gloire, pour en donner une nouvelle à son glorieux nom.
Cependant notre comte avait fait dresser des machines, de celles qu'on
nomme perrières, qui, lançant des pierres sur le mur avancé du château,
aidaient chaque jour les nôtres aux progrès du siége. Or, il y avait
dans l'armée un vénérable personnage, savoir, Guillaume, archidiacre de
Paris, qui, enflammé d'amour pour la religion chrétienne, se donnait
tout entier aux travaux les plus pénibles pour le service du Christ. Il
prêchait à toute heure, faisait des collectes pour les frais des engins
de guerre, et remplissait avec constance et prévoyance tous les autres
soins de cette activité si nécessaire. Il allait très-souvent à la
forêt, menant avec lui une multitude de pélerins, et faisant emporter en
abondance du bois pour l'usage des perrières. Un jour même que les
nôtres voulaient dresser une machine près du camp, et qu'une profonde
vallée les en empêchait, cet homme d'une grande persévérance, cet homme
de ferveur incomparable, chercha et trouva le remède à un tel obstacle
dans sa sagesse et son audace. À donc, conduisant les pélerins à la
forêt, il ordonna qu'on en rapportât une grande quantité de bois, et la
fit servir à remplir cette vallée, où l'on jeta aussi de la terre et des
pierres: ce qui étant exécuté, les nôtres placèrent leurs machines sur
ce terre-plain. Au demeurant, comme nous ne pourrions rapporter tous les
expédiens et ingénieuses inventions inspirées par le zèle et l'adresse
dudit archidiacre, ni les travaux qu'il eut à endurer pendant le siége,
nous nous bornerons à dire que c'est à lui surtout, même à lui seul
après Dieu, qu'il faut en attribuer la conduite vigilante et diligemment
soutenue, aussi bien que la victoire et la prise du château. Il était,
en effet, illustre par sa sainteté, prévoyant dans le conseil, bien
résolu de coeur; et la divine Providence avait répandu sur lui une telle
grâce, et si abondante dans le cours de cette entreprise, qu'il était
regardé comme le plus habile pour toutes les choses qu'on jugeait
profitables au succès du siége. Il enseignait les ouvriers, instruisait
les charpentiers, et surpassait chaque artisan dans la direction de tout
ce qui intéressait le siége. Il faisait combler les vallées, comme nous
l'avons déjà dit; de même, lorsqu'il le fallait, il faisait abaisser de
hautes collines au niveau des vallées profondes.
Les machines étant donc placées près du camp, lesquelles jouaient sans
cesse contre les murs du château, et les nôtres regardant que la
première muraille était ébranlée par l'effet de leur batterie
continuelle, ils s'armèrent pour prendre d'assaut le premier faubourg:
ce que voyant les ennemis, à l'approche des nôtres, ils y mirent le feu,
et se retirèrent dans le faubourg supérieur; puis, comme les assiégeans
pénétraient dans le premier, sortant contre eux et les obligeant d'en
sortir, ils les en chassèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.
La chose en était là, quand les nôtres s'apercevant que la tour voisine
du château (dont nous avons déjà parlé, et qu'on appelle Tumet), toute
garnie de soldats, portait grandement obstacle à la prise du château,
ils songèrent au moyen de s'en emparer. Ils placèrent donc au pied de
cette tour, qui, comme nous l'avons dit, était sise au haut d'une roche,
un guet, pour le cas où ceux de la tour voudraient venir sur notre camp,
et où ceux du château chercheraient à donner aide à la garnison de la
tour, si le besoin les en pressait. Peu de jours après, entre le château
de Termes et la tour susdite, dans un lieu inaccessible et avec grande
peine et danger, ils dressèrent une machine, de celles dites
mangonneaux; mais les assiégés, élevant aussi un mangonneau, jetaient de
grosses pierres sur le nôtre, sans toutefois qu'ils pussent le détruire;
et notre machine travaillant continuellement contre la tour, et ceux qui
s'y trouvaient voyant qu'ils étaient cernés, sans que les gens du
château pussent en aucune façon les secourir, ils cherchèrent pendant la
nuit, et craignant la lumière du jour, leur salut dans la fuite,
déguerpirent, et laissèrent la tour vide. De quoi les servans de
l'évêque de Chartres, qui faisaient la garde au bas, s'étant aperçus,
ils y pénétrèrent aussitôt, et plantèrent la bannière dudit évêque au
plus haut des remparts.
Pendant ce temps, nos perrières battaient sans cesse d'autre part les
murs du château; mais nos ennemis, vaillans et matois qu'ils étaient, à
mesure que nos machines avaient abattu quelque endroit de leurs murs,
construisaient aussitôt derrière avec des pierres et du bois une autre
barrière: d'où il suivait que toutes fois et quantes les nôtres
abattaient un pan de muraille, arrêtés par la barrière que l'ennemi
avait relevée, ils ne pouvaient davantage avancer; et comme nous ne
pouvons détailler toutes les circonstances de ce siége, nous dirons, en
quelques mots, que les ennemis ne perdirent jamais une portion de leurs
murs sans bâtir à l'instant un autre mur intérieur, de la façon que nous
avons expliquée ci-dessus. Cependant les nôtres dressèrent un mangonneau
sur une roche, auprès du rempart, dans un lieu inaccessible; et, lorsque
cette machine était en action, elle ne faisait pas peu de mal à
l'ennemi. Notre comte avait envoyé pour la garder trois cents servants
et cinq chevaliers; car on craignait beaucoup pour elle, tant parce
qu'on pensait que nos ennemis mettraient tous leurs soins à la détruire,
vu qu'elle leur portait grand dommage, que parce que l'armée n'aurait
pu, en cas de besoin, secourir les gardiens de ce mangonneau, car il
était placé dans un lieu inabordable. Or, sortant un jour du château, au
nombre de quatre-vingts, les assiégés, armés de leurs écus, firent mine
de se ruer sur la machine: ils étaient suivis d'une infinité d'autres
portant du bois, du feu, et autres matières inflammables. À cette vue,
les trois cents servants de garde auprès du mangonneau, saisis de
terreur panique, prirent tous la fuite; si bien qu'il ne resta pour le
défendre que les cinq chevaliers. Quoi plus? À l'approche des ennemis
ceux-là même s'enfuirent à leur tour, hors un seul qui s'appelait
Guillaume d'Escuret: lequel, en voyant les ennemis s'avancer, se prit à
grand'peine à gravir par dessus la roche pour les attendre de pied
ferme; et comme ils se furent tous précipités sur lui, il se défendit
avec beaucoup d'adresse et de valeur. Les ennemis, s'apercevant qu'ils
ne pourraient le prendre, le poussèrent avec leurs lances sur notre
mangonneau, et jetèrent après lui du bois sec et du feu. Mais ce preux
garçon se relevant aussitôt, aussitôt dispersa les brandons: de telle
sorte que le mangonneau resta intact; puis, il grimpa de nouveau pour
les combattre; eux le précipitèrent derechef, comme ils avaient fait
d'abord, et lancèrent du feu sur lui... Que dirai-je? Il se relève
encore, et les aborde; ils le poussent une troisième fois sur la
machine, et ainsi de suite jusqu'à quatre reprises différentes.
Finalement, les nôtres voyant que ce vaillant homme, au demeurant, ne
pourrait s'échapper, parce qu'il n'était possible à personne d'aller à
son aide, ils s'approchèrent du château comme pour l'attaquer par un
autre endroit; ce qu'apprenant ceux qui molestaient de la sorte le brave
Guillaume, ils se retirèrent dans la place. Pour lui, bien que
grandement affaibli, il échappa la vie sauve, et, grâce à son
incomparable prouesse, notre mangonneau demeura en son entier.
En ce temps-là le noble comte de Montfort était en proie à une telle
pauvreté et si urgente détresse que, le pain même venant souvent à lui
manquer, il n'avait rien à mettre sous la dent; si bien que
très-souvent, ainsi que nous l'avons appris avec toute certitude, quand
l'instant du repas approchait, ledit comte s'absentait de fait exprès,
et n'osait, par vergogne, retourner à son pavillon, parce qu'il était
heure de manger, et qu'il n'avait pas même de pain. Quant au vénérable
archidiacre Guillaume, il instituait des confréries, faisait, comme nous
avons dit, de fréquentes collectes, et tout ce qu'il pouvait extorquer,
exacteur vertueux et pieux ravisseur, il le dépensait curieusement pour
les engins et autres objets concernant le siége.
Les choses étaient à ce point quand l'eau vint à manquer à nos ennemis.
En effet, depuis long-temps les nôtres ayant fermé toutes les issues,
ils ne pouvaient plus sortir pour puiser de l'eau, et, en étant privés,
ils perdirent aussi courage et l'envie de résister. Quoi plus? Ils
entrent en pourparler avec les assiégeans et traitent de la paix de la
manière suivante: Raimond, seigneur du château, promettait de le livrer
au comte, sous la condition que celui-ci lui abandonnerait un autre
domaine; de plus, qu'il lui rendrait le château de Termes aussitôt après
Pâques. Or, pendant qu'on négociait sur ce pied, les évêques de Chartres
et de Beauvais, le comte Robert et le comte de Ponthieu firent dessein
de quitter l'armée. Le comte les supplia, tous les prièrent de rester
encore quelque peu de temps au siége; bien plus, comme ils ne pouvaient
être fléchis en aucune manière, la noble comtesse de Montfort se jeta à
leurs pieds, les suppliant affectueusement qu'en telle nécessité ils ne
tournassent le dos aux affaires du Seigneur, et qu'en un péril si
pressant ils secourussent le comte de Jésus-Christ qui chaque jour
s'exposait à la mort pour le bien de l'Église universelle; mais l'évêque
de Beauvais, le comte Robert et celui de Ponthieu ne voulurent
acquiescer aux instances de la comtesse, et dirent qu'ils partiraient le
lendemain sans différer aucunement, même d'un seul jour. Pour ce qui est
de l'évêque de Chartres, il promit de rester avec le comte encore un peu
de temps.