CHAPITRE XLI.

De la venue au camp des catholiques des évêques de Chartres et de

Beauvais avec les comtes de Dreux et de Ponthieu.

Les choses en étaient là, quand de France survinrent les nobles et

puissans hommes, savoir, l'évêque de Chartres, Philippe, évêque de

Beauvais, ensemble Robert, comte de Dreux, et celui de Ponthieu, menant

avec eux une grande multitude de pélerins, dont la venue réjouit bien

fort le comte et tout son camp. On espérait en effet que ces puissans

auxiliaires agiraient efficacement, et mépriseraient les ennemis de la

foi chrétienne, se confiant dans la main de celui qui peut tout, et dans

le bras qui combat d'en haut. Mais celui qui abaisse les forts et

octroie la grâce aux humbles ne voulut permettre que rien de grand ni

d'honorable fût opéré par ces puissances, et cela par un secret jugement

à lui seul connu. Néanmoins, et pour autant que la raison humaine peut

l'éclaircir, on croit que le juste Juge en ordonna de la sorte, soit que

les nouveaux venus ne fussent dignes d'être choisis de Dieu pour

instrumens de grandes et glorieuses choses, glorieux et grand qu'il est

lui-même, soit parce que, si l'issue eût été amenée par de nombreuses

et magnifiques ressources, tout eût été imputé au pouvoir de l'homme, et

non à celui de Dieu. L'ordonnateur céleste disposa donc toutes choses

pour le mieux en réservant cette victoire aux pauvres, et en triomphant

par eux avec gloire, pour en donner une nouvelle à son glorieux nom.

Cependant notre comte avait fait dresser des machines, de celles qu'on

nomme perrières, qui, lançant des pierres sur le mur avancé du château,

aidaient chaque jour les nôtres aux progrès du siége. Or, il y avait

dans l'armée un vénérable personnage, savoir, Guillaume, archidiacre de

Paris, qui, enflammé d'amour pour la religion chrétienne, se donnait

tout entier aux travaux les plus pénibles pour le service du Christ. Il

prêchait à toute heure, faisait des collectes pour les frais des engins

de guerre, et remplissait avec constance et prévoyance tous les autres

soins de cette activité si nécessaire. Il allait très-souvent à la

forêt, menant avec lui une multitude de pélerins, et faisant emporter en

abondance du bois pour l'usage des perrières. Un jour même que les

nôtres voulaient dresser une machine près du camp, et qu'une profonde

vallée les en empêchait, cet homme d'une grande persévérance, cet homme

de ferveur incomparable, chercha et trouva le remède à un tel obstacle

dans sa sagesse et son audace. À donc, conduisant les pélerins à la

forêt, il ordonna qu'on en rapportât une grande quantité de bois, et la

fit servir à remplir cette vallée, où l'on jeta aussi de la terre et des

pierres: ce qui étant exécuté, les nôtres placèrent leurs machines sur

ce terre-plain. Au demeurant, comme nous ne pourrions rapporter tous les

expédiens et ingénieuses inventions inspirées par le zèle et l'adresse

dudit archidiacre, ni les travaux qu'il eut à endurer pendant le siége,

nous nous bornerons à dire que c'est à lui surtout, même à lui seul

après Dieu, qu'il faut en attribuer la conduite vigilante et diligemment

soutenue, aussi bien que la victoire et la prise du château. Il était,

en effet, illustre par sa sainteté, prévoyant dans le conseil, bien

résolu de coeur; et la divine Providence avait répandu sur lui une telle

grâce, et si abondante dans le cours de cette entreprise, qu'il était

regardé comme le plus habile pour toutes les choses qu'on jugeait

profitables au succès du siége. Il enseignait les ouvriers, instruisait

les charpentiers, et surpassait chaque artisan dans la direction de tout

ce qui intéressait le siége. Il faisait combler les vallées, comme nous

l'avons déjà dit; de même, lorsqu'il le fallait, il faisait abaisser de

hautes collines au niveau des vallées profondes.

Les machines étant donc placées près du camp, lesquelles jouaient sans

cesse contre les murs du château, et les nôtres regardant que la

première muraille était ébranlée par l'effet de leur batterie

continuelle, ils s'armèrent pour prendre d'assaut le premier faubourg:

ce que voyant les ennemis, à l'approche des nôtres, ils y mirent le feu,

et se retirèrent dans le faubourg supérieur; puis, comme les assiégeans

pénétraient dans le premier, sortant contre eux et les obligeant d'en

sortir, ils les en chassèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.

La chose en était là, quand les nôtres s'apercevant que la tour voisine

du château (dont nous avons déjà parlé, et qu'on appelle Tumet), toute

garnie de soldats, portait grandement obstacle à la prise du château,

ils songèrent au moyen de s'en emparer. Ils placèrent donc au pied de

cette tour, qui, comme nous l'avons dit, était sise au haut d'une roche,

un guet, pour le cas où ceux de la tour voudraient venir sur notre camp,

et où ceux du château chercheraient à donner aide à la garnison de la

tour, si le besoin les en pressait. Peu de jours après, entre le château

de Termes et la tour susdite, dans un lieu inaccessible et avec grande

peine et danger, ils dressèrent une machine, de celles dites

mangonneaux; mais les assiégés, élevant aussi un mangonneau, jetaient de

grosses pierres sur le nôtre, sans toutefois qu'ils pussent le détruire;

et notre machine travaillant continuellement contre la tour, et ceux qui

s'y trouvaient voyant qu'ils étaient cernés, sans que les gens du

château pussent en aucune façon les secourir, ils cherchèrent pendant la

nuit, et craignant la lumière du jour, leur salut dans la fuite,

déguerpirent, et laissèrent la tour vide. De quoi les servans de

l'évêque de Chartres, qui faisaient la garde au bas, s'étant aperçus,

ils y pénétrèrent aussitôt, et plantèrent la bannière dudit évêque au

plus haut des remparts.

Pendant ce temps, nos perrières battaient sans cesse d'autre part les

murs du château; mais nos ennemis, vaillans et matois qu'ils étaient, à

mesure que nos machines avaient abattu quelque endroit de leurs murs,

construisaient aussitôt derrière avec des pierres et du bois une autre

barrière: d'où il suivait que toutes fois et quantes les nôtres

abattaient un pan de muraille, arrêtés par la barrière que l'ennemi

avait relevée, ils ne pouvaient davantage avancer; et comme nous ne

pouvons détailler toutes les circonstances de ce siége, nous dirons, en

quelques mots, que les ennemis ne perdirent jamais une portion de leurs

murs sans bâtir à l'instant un autre mur intérieur, de la façon que nous

avons expliquée ci-dessus. Cependant les nôtres dressèrent un mangonneau

sur une roche, auprès du rempart, dans un lieu inaccessible; et, lorsque

cette machine était en action, elle ne faisait pas peu de mal à

l'ennemi. Notre comte avait envoyé pour la garder trois cents servants

et cinq chevaliers; car on craignait beaucoup pour elle, tant parce

qu'on pensait que nos ennemis mettraient tous leurs soins à la détruire,

vu qu'elle leur portait grand dommage, que parce que l'armée n'aurait

pu, en cas de besoin, secourir les gardiens de ce mangonneau, car il

était placé dans un lieu inabordable. Or, sortant un jour du château, au

nombre de quatre-vingts, les assiégés, armés de leurs écus, firent mine

de se ruer sur la machine: ils étaient suivis d'une infinité d'autres

portant du bois, du feu, et autres matières inflammables. À cette vue,

les trois cents servants de garde auprès du mangonneau, saisis de

terreur panique, prirent tous la fuite; si bien qu'il ne resta pour le

défendre que les cinq chevaliers. Quoi plus? À l'approche des ennemis

ceux-là même s'enfuirent à leur tour, hors un seul qui s'appelait

Guillaume d'Escuret: lequel, en voyant les ennemis s'avancer, se prit à

grand'peine à gravir par dessus la roche pour les attendre de pied

ferme; et comme ils se furent tous précipités sur lui, il se défendit

avec beaucoup d'adresse et de valeur. Les ennemis, s'apercevant qu'ils

ne pourraient le prendre, le poussèrent avec leurs lances sur notre

mangonneau, et jetèrent après lui du bois sec et du feu. Mais ce preux

garçon se relevant aussitôt, aussitôt dispersa les brandons: de telle

sorte que le mangonneau resta intact; puis, il grimpa de nouveau pour

les combattre; eux le précipitèrent derechef, comme ils avaient fait

d'abord, et lancèrent du feu sur lui... Que dirai-je? Il se relève

encore, et les aborde; ils le poussent une troisième fois sur la

machine, et ainsi de suite jusqu'à quatre reprises différentes.

Finalement, les nôtres voyant que ce vaillant homme, au demeurant, ne

pourrait s'échapper, parce qu'il n'était possible à personne d'aller à

son aide, ils s'approchèrent du château comme pour l'attaquer par un

autre endroit; ce qu'apprenant ceux qui molestaient de la sorte le brave

Guillaume, ils se retirèrent dans la place. Pour lui, bien que

grandement affaibli, il échappa la vie sauve, et, grâce à son

incomparable prouesse, notre mangonneau demeura en son entier.

En ce temps-là le noble comte de Montfort était en proie à une telle

pauvreté et si urgente détresse que, le pain même venant souvent à lui

manquer, il n'avait rien à mettre sous la dent; si bien que

très-souvent, ainsi que nous l'avons appris avec toute certitude, quand

l'instant du repas approchait, ledit comte s'absentait de fait exprès,

et n'osait, par vergogne, retourner à son pavillon, parce qu'il était

heure de manger, et qu'il n'avait pas même de pain. Quant au vénérable

archidiacre Guillaume, il instituait des confréries, faisait, comme nous

avons dit, de fréquentes collectes, et tout ce qu'il pouvait extorquer,

exacteur vertueux et pieux ravisseur, il le dépensait curieusement pour

les engins et autres objets concernant le siége.

Les choses étaient à ce point quand l'eau vint à manquer à nos ennemis.

En effet, depuis long-temps les nôtres ayant fermé toutes les issues,

ils ne pouvaient plus sortir pour puiser de l'eau, et, en étant privés,

ils perdirent aussi courage et l'envie de résister. Quoi plus? Ils

entrent en pourparler avec les assiégeans et traitent de la paix de la

manière suivante: Raimond, seigneur du château, promettait de le livrer

au comte, sous la condition que celui-ci lui abandonnerait un autre

domaine; de plus, qu'il lui rendrait le château de Termes aussitôt après

Pâques. Or, pendant qu'on négociait sur ce pied, les évêques de Chartres

et de Beauvais, le comte Robert et le comte de Ponthieu firent dessein

de quitter l'armée. Le comte les supplia, tous les prièrent de rester

encore quelque peu de temps au siége; bien plus, comme ils ne pouvaient

être fléchis en aucune manière, la noble comtesse de Montfort se jeta à

leurs pieds, les suppliant affectueusement qu'en telle nécessité ils ne

tournassent le dos aux affaires du Seigneur, et qu'en un péril si

pressant ils secourussent le comte de Jésus-Christ qui chaque jour

s'exposait à la mort pour le bien de l'Église universelle; mais l'évêque

de Beauvais, le comte Robert et celui de Ponthieu ne voulurent

acquiescer aux instances de la comtesse, et dirent qu'ils partiraient le

lendemain sans différer aucunement, même d'un seul jour. Pour ce qui est

de l'évêque de Chartres, il promit de rester avec le comte encore un peu

de temps.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 48 / 144 题