Siége de Termes.
Dans le même temps, survinrent de France un certain noble croisé, ayant
nom Guillaume, et d'autres pélerins, lesquels annoncèrent au comte la
venue d'une grande multitude de Bretons. Le comte, ayant donc tenu
conseil avec les siens, et se confiant dans le secours de Dieu,
conduisit son armée au siége du château de Termes[96]; et, comme il s'y
acheminait, les chevaliers qui étaient à Carcassonne firent sortir de la
ville les engins et machines de guerre qui s'y trouvaient renfermés,
pour les amener au comte qui se portait rapidement sur Termes. Ce
qu'ayant su ceux de nos ennemis qui étaient dans Cabaret, savoir, que
nos machines étaient placées hors de Carcassonne, ils vinrent au beau
milieu de la nuit en force et en armes pour essayer de les détruire à
coups de cognée. Mais, à leur approche, nos gens sortirent de la ville,
bien qu'ils fussent en très-petit nombre, et, se ruant sur eux
vaillamment, ils les mirent en déroute et les menèrent battans un bon
bout de chemin, fuyant de toutes parts. Pourtant la fureur de nos
ennemis n'en fut point refroidie, et au point du jour ils revinrent pour
tenter encore de démantibuler lesdites machines: ce que les nôtres
apercevant, ils sortirent derechef contre eux, et les poursuivirent plus
long-temps et plus bravement encore que la première fois; même, à deux
ou trois reprises, ils eussent pris Pierre de Roger, seigneur de
Cabaret, si, par peur, il ne se fût mis à crier avec les nôtres:
«Montfort! Montfort!» comme s'il était l'un d'entre eux; et, en telle
façon, s'esquivant et se sauvant par les montagnes, il ne rentra à
Cabaret que deux jours après.
[Note 96: En 1211.]
D'un autre côté, les Bretons dont nous avons fait mention ci-dessus,
s'avançant pour se joindre au comte, arrivèrent à Castelnaudary, dans le
territoire de Toulouse, et appartenant encore au comte Raimond. Mais les
bourgeois de Castelnaudary ne les voulurent recevoir dans le château,
et les firent demeurer pendant la nuit dans les jardins et champs des
alentours; et c'était pour autant que le comte de Toulouse mettait aux
affaires du Christ de secrets empêchemens du plus qu'il pouvait. Les
Bretons, passant de là à Carcassonne, transportèrent à la suite du comte
qui allait au siége de Termes les machines dont nous avons parlé plus
haut. Ce château était au territoire de Narbonne, et distant de cinq
lieues de Carcassonne; il était d'une force merveilleuse et incroyable,
si bien qu'au jugement humain il paraissait du tout inexpugnable, étant
situé au sommet d'une très-haute montagne, sur une grande roche vive
taillée à pic, entouré dans tout son pourtour d'abîmes très-profonds et
inaccessibles, d'où coulaient des eaux qui l'entouraient de toutes
parts. En outre, des rochers si énormes, et pour ainsi dire
inabordables, ceignaient ces vallées, que, si l'on voulait s'approcher
du château, il fallait se précipiter dans l'abîme; puis, pour ainsi
parler, ramper vers le ciel. Enfin, près du château, à un jet de pierre,
il y avait un roc, à la pointe duquel s'élevait une moindre
fortification garnie de tours, mais très-bien défendue, que l'on nommait
vulgairement Tumet. Dans cette position, le château de Termes n'était
abordable que par un endroit, parce que, de ce côté, les rochers étaient
moins hauts et moins inaccessibles.
Or, le seigneur de ce château était un chevalier nommé Raimond,
vieillard qui avait tourné à la réprobation, et notoire hérétique,
lequel, pour peindre en résumé sa malice, ne craignait ni Dieu ni les
hommes. En effet, il présumait tant de la force de son château qu'il
attaquait tantôt le roi d'Arragon, tantôt le comte de Toulouse, ou même
son propre seigneur, c'est-à-dire, le vicomte de Béziers. Ce tyran,
apprenant que notre comte se proposait d'assiéger Termes, ramassa le
plus de soldats qu'il put, et, se pourvoyant de vivres en abondance et
des autres choses nécessaires à la défense, il se prépara à résister.
Notre comte, arrivé en vue de Termes, l'assiégea; mais, n'ayant que peu
de monde, il ne put menacer qu'une petite partie du château. Aussi ceux
qui étaient dedans en grand nombre, et à l'abri de notre armée, ne
redoutant rien à cause de sa faiblesse, sortaient librement et
rentraient pour puiser de l'eau à la vue des nôtres qui ne pouvaient
l'empêcher. Et tandis que ces choses et autres semblables se passaient,
quelques pélerins français, arrivant de jour en jour au camp, et comme
goutte à goutte, sitôt qu'ils les voyaient venir, nos ennemis, montant
sur leurs murailles, pour faire affront aux nôtres qui se présentaient
en petit nombre et mal armés, s'écriaient par moquerie: «Fuyez de notre
présence, fuyez.» Mais bientôt commencèrent à venir en grandes troupes
et multitude des pélerins de France et d'Allemagne; et pour lors ceux de
Termes, tournant à la peur, se déportèrent de telles dérisions,
cessèrent de nous narguer, et devinrent moins présomptueux et moins
audacieux.
Cependant les gens de Cabaret, en ce temps principaux et très-cruels
ennemis de la religion chrétienne, s'approchant de Termes, battaient
nuit et jour les grands chemins, et tous ceux des nôtres qu'ils
pouvaient trouver, ils les condamnaient à la mort la plus honteuse, ou,
au mépris de Dieu et de nous, ils les renvoyaient à l'armée, après leur
avoir crevé les yeux et leur avoir coupé le nez et autres membres avec
une grande barbarie.