CHAPITRE XL.

Siége de Termes.

Dans le même temps, survinrent de France un certain noble croisé, ayant

nom Guillaume, et d'autres pélerins, lesquels annoncèrent au comte la

venue d'une grande multitude de Bretons. Le comte, ayant donc tenu

conseil avec les siens, et se confiant dans le secours de Dieu,

conduisit son armée au siége du château de Termes[96]; et, comme il s'y

acheminait, les chevaliers qui étaient à Carcassonne firent sortir de la

ville les engins et machines de guerre qui s'y trouvaient renfermés,

pour les amener au comte qui se portait rapidement sur Termes. Ce

qu'ayant su ceux de nos ennemis qui étaient dans Cabaret, savoir, que

nos machines étaient placées hors de Carcassonne, ils vinrent au beau

milieu de la nuit en force et en armes pour essayer de les détruire à

coups de cognée. Mais, à leur approche, nos gens sortirent de la ville,

bien qu'ils fussent en très-petit nombre, et, se ruant sur eux

vaillamment, ils les mirent en déroute et les menèrent battans un bon

bout de chemin, fuyant de toutes parts. Pourtant la fureur de nos

ennemis n'en fut point refroidie, et au point du jour ils revinrent pour

tenter encore de démantibuler lesdites machines: ce que les nôtres

apercevant, ils sortirent derechef contre eux, et les poursuivirent plus

long-temps et plus bravement encore que la première fois; même, à deux

ou trois reprises, ils eussent pris Pierre de Roger, seigneur de

Cabaret, si, par peur, il ne se fût mis à crier avec les nôtres:

«Montfort! Montfort!» comme s'il était l'un d'entre eux; et, en telle

façon, s'esquivant et se sauvant par les montagnes, il ne rentra à

Cabaret que deux jours après.

[Note 96: En 1211.]

D'un autre côté, les Bretons dont nous avons fait mention ci-dessus,

s'avançant pour se joindre au comte, arrivèrent à Castelnaudary, dans le

territoire de Toulouse, et appartenant encore au comte Raimond. Mais les

bourgeois de Castelnaudary ne les voulurent recevoir dans le château,

et les firent demeurer pendant la nuit dans les jardins et champs des

alentours; et c'était pour autant que le comte de Toulouse mettait aux

affaires du Christ de secrets empêchemens du plus qu'il pouvait. Les

Bretons, passant de là à Carcassonne, transportèrent à la suite du comte

qui allait au siége de Termes les machines dont nous avons parlé plus

haut. Ce château était au territoire de Narbonne, et distant de cinq

lieues de Carcassonne; il était d'une force merveilleuse et incroyable,

si bien qu'au jugement humain il paraissait du tout inexpugnable, étant

situé au sommet d'une très-haute montagne, sur une grande roche vive

taillée à pic, entouré dans tout son pourtour d'abîmes très-profonds et

inaccessibles, d'où coulaient des eaux qui l'entouraient de toutes

parts. En outre, des rochers si énormes, et pour ainsi dire

inabordables, ceignaient ces vallées, que, si l'on voulait s'approcher

du château, il fallait se précipiter dans l'abîme; puis, pour ainsi

parler, ramper vers le ciel. Enfin, près du château, à un jet de pierre,

il y avait un roc, à la pointe duquel s'élevait une moindre

fortification garnie de tours, mais très-bien défendue, que l'on nommait

vulgairement Tumet. Dans cette position, le château de Termes n'était

abordable que par un endroit, parce que, de ce côté, les rochers étaient

moins hauts et moins inaccessibles.

Or, le seigneur de ce château était un chevalier nommé Raimond,

vieillard qui avait tourné à la réprobation, et notoire hérétique,

lequel, pour peindre en résumé sa malice, ne craignait ni Dieu ni les

hommes. En effet, il présumait tant de la force de son château qu'il

attaquait tantôt le roi d'Arragon, tantôt le comte de Toulouse, ou même

son propre seigneur, c'est-à-dire, le vicomte de Béziers. Ce tyran,

apprenant que notre comte se proposait d'assiéger Termes, ramassa le

plus de soldats qu'il put, et, se pourvoyant de vivres en abondance et

des autres choses nécessaires à la défense, il se prépara à résister.

Notre comte, arrivé en vue de Termes, l'assiégea; mais, n'ayant que peu

de monde, il ne put menacer qu'une petite partie du château. Aussi ceux

qui étaient dedans en grand nombre, et à l'abri de notre armée, ne

redoutant rien à cause de sa faiblesse, sortaient librement et

rentraient pour puiser de l'eau à la vue des nôtres qui ne pouvaient

l'empêcher. Et tandis que ces choses et autres semblables se passaient,

quelques pélerins français, arrivant de jour en jour au camp, et comme

goutte à goutte, sitôt qu'ils les voyaient venir, nos ennemis, montant

sur leurs murailles, pour faire affront aux nôtres qui se présentaient

en petit nombre et mal armés, s'écriaient par moquerie: «Fuyez de notre

présence, fuyez.» Mais bientôt commencèrent à venir en grandes troupes

et multitude des pélerins de France et d'Allemagne; et pour lors ceux de

Termes, tournant à la peur, se déportèrent de telles dérisions,

cessèrent de nous narguer, et devinrent moins présomptueux et moins

audacieux.

Cependant les gens de Cabaret, en ce temps principaux et très-cruels

ennemis de la religion chrétienne, s'approchant de Termes, battaient

nuit et jour les grands chemins, et tous ceux des nôtres qu'ils

pouvaient trouver, ils les condamnaient à la mort la plus honteuse, ou,

au mépris de Dieu et de nous, ils les renvoyaient à l'armée, après leur

avoir crevé les yeux et leur avoir coupé le nez et autres membres avec

une grande barbarie.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 47 / 144 题