Comment le comte Raimond fut séparé de la communion des fidèles
par le légat du siége apostolique.
Vers le même temps, le comte de Toulouse, lequel, comme il a été dit,
s'était approché du seigneur pape, était revenu de la cour de Rome. Or,
ledit seigneur, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, avait mandé à
l'évêque de Riez et à maître Théodise comme quoi il lui avait été
enjoint de se purger principalement de deux crimes, savoir, la mort de
frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique, et le crime
d'hérésie. Pour lors maître Théodise vint à Toulouse, où nous avons vu,
dans le récit du précédent miracle, qu'il se trouvait, tandis que les
nôtres étaient occupés au siége de Minerve, à telle fin que de consulter
l'abbé de Cîteaux sur la justification prescrite audit comte, et pour
absoudre, du commandement du souverain pontife, les citoyens de Toulouse
selon la forme, c'est-à-dire, moyennant qu'ils s'engageraient par
serment d'obéir aux ordres de l'Église. Mais l'évêque de Toulouse les
avait déjà reçus à absolution dans la forme susdite, prenant en outre
pour otages et sûreté dix des plus considérables de la ville.
À son arrivée à Toulouse, maître Théodise eut un secret colloque avec
l'abbé de Cîteaux touchant l'admission du comte Raimond à se purger,
ainsi qu'il a été expliqué ci-dessus. Or, maître Théodise, homme tout
plein de circonspection, de prévoyance et de sollicitude pour les
affaires de Dieu, ne désirait rien tant que de pouvoir à bon droit
repousser le comte de la justification qu'il avait à lui prescrire, et
en cherchait tous les moyens. Il voyait bien en effet que, s'il
l'admettait à ce faire, et que l'autre, au moyen de quelques dols et
faussetés, parvînt à en tirer parti, c'en serait fait de l'Église en ces
contrées, et que la foi y périrait tout ainsi que la dévotion
chrétienne. Tandis qu'il se tourmentait de ces appréhensions, et qu'il
en délibérait en lui-même, le Seigneur lui ouvrit une voie pour sortir
d'embarras, lui insinuant de quelle manière il pourrait refuser au comte
de se justifier. Par ainsi, il eut recours aux lettres du seigneur pape,
où, entre autres choses, le souverain pontife disait: _Nous voulons que
le comte de Toulouse accomplisse nos commandemens._ Or, était-il que
beaucoup avaient été faits à ce comte, comme d'expulser les hérétiques
de ses terres, de délaisser les nouveaux péages dont nous avons parlé,
et maintes autres injonctions qu'il avait en tout dédaigné d'accomplir.
Adonc, maître Théodise, d'accord avec son compagnon, savoir l'évêque de
Riez, et pour qu'ils ne parussent molester le comte ni lui faire tort,
lui fixèrent un jour pour l'admettre à justification dans la ville de
Saint-Gilles; et là se rendit ledit comte, ainsi que plusieurs
archevêques, évêques et autres prélats des églises, qui y avaient été
convoqués par l'évêque de Riez et maître Théodise; puis, comme Raimond
s'efforçait tant bien que mal de se purger de la mort du légat et du
crime d'hérésie, maître Théodise lui dit, de l'avis du prélat, que sa
justification ne serait reçue, pour autant qu'il n'avait en rien
accompli ce qui lui avait été enjoint selon les ordres du souverain
pontife, bien qu'il eût tant de fois juré de s'y conformer. En effet,
cedit maître avançait, ce qui était vraisemblable, voire même
très-manifeste, que si le comte n'avait tenu ses sermens pour choses
plus légères, il ne ferait difficulté de se parjurer pour soi et ses
complices, afin de se purger de crimes aussi énormes que la mort du
légat et le crime d'hérésie, ains qu'il s'y donnerait de grand coeur. Ce
qu'entendant le comte de Toulouse, par malice en lui innée, il se prit à
verser des larmes. Mais ledit maître, sachant bien que ces pleurs
n'étaient pleurs de dévotion et repentance, mais plutôt de méchanceté et
douleur, il lui dit: «Quand les grandes eaux inonderont comme dans un
déluge, elles n'approcheront point du Seigneur[95]. Et sur-le-champ, du
commun avis et assentiment des prélats, pour moultes et
très-raisonnables causes, le très-scélérat comte de Toulouse fut
derechef excommunié sur la place, ensemble tous ses fauteurs, et qui lui
baillerait aide.
[Note 95: Psaume 31, v. 8.]
Il ne faut pas oublier de dire qu'avant l'événement de toutes ces
choses, maître Milon, légat du siége apostolique, était mort à
Montpellier en l'hiver passé. Retournons maintenant à la suite de notre
narration.
Le château de Minerve étant donc tombé en son pouvoir aux environs de la
fête de la bienheureuse Marie Madeleine, notre comte vit venir à lui un
chevalier, seigneur d'un château qu'on appelle Ventalon, lequel se
rendit au comte, lui et son fort; et le comte, pour les grands maux que
les Chrétiens avaient soufferts à l'occasion de ce château, y alla, et
en renversa la tour de fond en comble. Finalement Amaury, seigneur de
Mont-Réal, et ceux de ce château, apprenant la perte de Minerve, et
craignant pour eux-mêmes, députèrent vers le comte, le priant de leur
accorder la paix dans la forme qui suit: Amaury promettait de lui livrer
Mont-Réal, pourvu qu'il lui donnât un autre domaine à sa convenance,
mais ouvert et sans défense: à quoi consentit le comte, et il fit comme
Amaury avait demandé. Pourtant ledit Amaury, comme un très-méchant
traître, rompant ensuite le pacte entre eux conclu, et se séparant du
comte, se joignit aux ennemis de la croix.