CHAPITRE XXXVIII.

Comment des croix, en forme d'éclairs, apparurent sur les murs du

temple de la Vierge mère de Dieu à Toulouse.

C'est ici que nous pensons devoir placer mêmement un autre miracle qui

advint à Toulouse, durant que notre comte était au siége de Minerve. En

cette cité, et proche le palais du comte de Toulouse, est une église

fondée en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, dont les murailles

avaient été nouvellement blanchies en dehors. Un jour, sur le vêpre, un

nombre infini de croix commencèrent d'apparaître sur les murs de cette

église et de tous côtés; lesquelles semblaient comme d'argent, et plus

blanches que les murailles mêmes. De plus, elles étaient en perpétuel

mouvement, se laissant voir tout à coup, puis tout à coup disparaissant;

de telle sorte que beaucoup les voyaient, et ne pouvaient les montrer à

d'autres. Devant en effet qu'aucun pût lever le doigt, la croix qu'il

pensait indiquer avait disparu; vu qu'elles se montraient tout ainsi que

des éclairs, tantôt plus grandes, tantôt moyennes ou plus petites.

Cette vision se maintint quasi durant quinze jours, chaque journée et à

l'heure du soir: aussi le peuple presque entier de Toulouse en fut-il

témoin. Et pour qu'il ajoute foi à notre récit, saura le lecteur que

Foulques, évêque de Toulouse, Rainaud, évêque de Béziers, l'abbé de

Cîteaux, légat du siége apostolique, et maître Théodise, qui se trouvait

pour lors à Toulouse, ont vu la chose et me l'ont racontée en détail.

D'ailleurs, il arriva par la disposition de Dieu, que le chapelain de

ladite église ne put d'abord voir les croix en question. Entrant donc

par une nuit dans l'église, il se mit en prière, suppliant le Seigneur

qu'il daignât lui montrer ce que presque tous avaient vu: et soudain il

vit des croix innombrables, non plus sur les murailles, mais bien

éparses dans l'air, entre lesquelles une était plus grande et plus haute

que tout le reste. Bientôt celle-ci sortant de l'église, toutes

sortirent après elle, et se prirent à tendre en droite course vers les

portes de la ville. Pour ce qui est du prêtre, à tel spectacle bien

véhémentement stupéfait, il suivit les croix lumineuses; et comme elles

étaient sur le point de sortir de la ville, il lui sembla qu'un quidam

d'un air respectable et de bel aspect, entrant dans Toulouse, une épée

dégainée à la main, tuait, secouru par ces mêmes croix, un homme de

grande taille, lequel en sortait, et ce à l'issue même de la ville.

Pour quoi, le susdit prêtre, quasi mort de peur, courut vers le seigneur

évêque d'Uzès[94], et tombant à ses pieds, il lui conta le tout par

ordre.

[Note 94: Raimond III, évêque d'Uzès; il ne faut pas le confondre avec

deux évêques d'Uzès du même nom qui l'avaient précédé; celui-ci succéda,

en 1208, à l'évêque d'Uzès Éverard.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 45 / 144 题