Comment des croix, en forme d'éclairs, apparurent sur les murs du
temple de la Vierge mère de Dieu à Toulouse.
C'est ici que nous pensons devoir placer mêmement un autre miracle qui
advint à Toulouse, durant que notre comte était au siége de Minerve. En
cette cité, et proche le palais du comte de Toulouse, est une église
fondée en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, dont les murailles
avaient été nouvellement blanchies en dehors. Un jour, sur le vêpre, un
nombre infini de croix commencèrent d'apparaître sur les murs de cette
église et de tous côtés; lesquelles semblaient comme d'argent, et plus
blanches que les murailles mêmes. De plus, elles étaient en perpétuel
mouvement, se laissant voir tout à coup, puis tout à coup disparaissant;
de telle sorte que beaucoup les voyaient, et ne pouvaient les montrer à
d'autres. Devant en effet qu'aucun pût lever le doigt, la croix qu'il
pensait indiquer avait disparu; vu qu'elles se montraient tout ainsi que
des éclairs, tantôt plus grandes, tantôt moyennes ou plus petites.
Cette vision se maintint quasi durant quinze jours, chaque journée et à
l'heure du soir: aussi le peuple presque entier de Toulouse en fut-il
témoin. Et pour qu'il ajoute foi à notre récit, saura le lecteur que
Foulques, évêque de Toulouse, Rainaud, évêque de Béziers, l'abbé de
Cîteaux, légat du siége apostolique, et maître Théodise, qui se trouvait
pour lors à Toulouse, ont vu la chose et me l'ont racontée en détail.
D'ailleurs, il arriva par la disposition de Dieu, que le chapelain de
ladite église ne put d'abord voir les croix en question. Entrant donc
par une nuit dans l'église, il se mit en prière, suppliant le Seigneur
qu'il daignât lui montrer ce que presque tous avaient vu: et soudain il
vit des croix innombrables, non plus sur les murailles, mais bien
éparses dans l'air, entre lesquelles une était plus grande et plus haute
que tout le reste. Bientôt celle-ci sortant de l'église, toutes
sortirent après elle, et se prirent à tendre en droite course vers les
portes de la ville. Pour ce qui est du prêtre, à tel spectacle bien
véhémentement stupéfait, il suivit les croix lumineuses; et comme elles
étaient sur le point de sortir de la ville, il lui sembla qu'un quidam
d'un air respectable et de bel aspect, entrant dans Toulouse, une épée
dégainée à la main, tuait, secouru par ces mêmes croix, un homme de
grande taille, lequel en sortait, et ce à l'issue même de la ville.
Pour quoi, le susdit prêtre, quasi mort de peur, courut vers le seigneur
évêque d'Uzès[94], et tombant à ses pieds, il lui conta le tout par
ordre.
[Note 94: Raimond III, évêque d'Uzès; il ne faut pas le confondre avec
deux évêques d'Uzès du même nom qui l'avaient précédé; celui-ci succéda,
en 1208, à l'évêque d'Uzès Éverard.]