CHAPITRE XXXVII.

Siége de Minerve.

L'an 1210 de l'incarnation du Seigneur, aux environs de la fête de saint

Jean-Baptiste, les citoyens de Narbonne firent dire à notre comte

d'assiéger Minerve, et qu'eux-mêmes l'aideraient selon leur pouvoir: or,

ils projetaient de la sorte, parce que ceux de Minerve les désolaient

outre mesure; et à ce les poussait davantage l'amour de leur propre

utilité que le zèle de la religion chrétienne. Au demeurant, le comte

répondit à Amaury, seigneur de Narbonne, et à tous les habitans de cette

ville, que, s'ils étaient dans l'intention de lui porter aide mieux

qu'ils n'avaient fait jusqu'alors, et de persévérer avec lui jusqu'à la

prise de Minerve, lui, comte de Montfort, l'assiégerait. Ce qui lui

ayant été promis par ceux-ci, aussitôt il se hâta de marcher sur ladite

forteresse avec ce qu'il avait de soldats; et, lorsqu'ils y furent

arrivés tous ensemble, le comte assit son camp à l'orient: un sien

chevalier, nommé Gui de Lecq, avec les Gascons qui se trouvaient là,

plaça ses tentes à l'occident; au nord se porta Amaury de Narbonne avec

les siens, et certains autres étrangers au midi; car, dans toute cette

armée, il n'y avait nul homme prépondérant, hormis le comte et Amaury de

Narbonne.

Le château de Minerve était d'une force incroyable, entouré par nature

de vallées très-profondes, en telle sorte que chaque corps n'aurait pu,

en cas de besoin, venir sans grand risque au secours de l'autre.

Pourtant, tout étant ainsi disposé, on éleva du côté des Gascons une

machine, de celles qu'on nomme mangonneau[89], dans laquelle ils

travaillaient nuit et jour avec beaucoup d'ardeur. Pareillement, au

midi et au nord, on dressa deux machines, savoir, une de chaque côté:

enfin, du côté du comte, c'est-à-dire à l'orient, était une excellente

et immense perrière, qui chaque jour coûtait vingt et une livres pour le

salaire des ouvriers qui y étaient employés. Lorsque les nôtres eurent

passé quelque temps à battre le susdit château, une nuit de dimanche,

les ennemis sortant de leurs murailles vinrent au lieu où était la

perrière, et y appliquèrent des paniers remplis d'étoupes, de menu bois

sec, et d'appareils enduits de graisse, puis ils y mirent le feu.

Soudain une grande flamme se répandit dans les airs; car on était en été

et la chaleur était extrême, vu que c'était, comme on l'a dit, vers la

fête de saint Jean; mais il arriva, par la volonté de Dieu, qu'un de

ceux qui travaillaient dans la machine, s'était en ce moment retiré à

l'écart pour certain besoin[90]; lequel, ayant vu l'incendie, se prit à

pousser de grands cris, lorsque soudain un des boute-feux lui jetant sa

lance, le blessa grièvement. Le tumulte gagna notre armée, beaucoup

accoururent et défendirent si à point l'engin de guerre, et si

merveilleusement qu'il ne cessa de jouer, si ce n'est pour deux jets.

Puis, comme après quelques jours les machines eurent en grande partie

affaibli la place; et, en outre, les vivres venant à y manquer, l'envie

de se défendre faillit à ceux qui étaient au dedans. Que dirai-je de

plus? Les ennemis demandent la paix; le seigneur du château ayant nom

Guillaume de Minerve, en sort pour parler au comte; mais comme ils

étaient à parlementer, voilà que soudain et sans être attendus,

survinrent l'abbé de Cîteaux, et maître Théodise, dont nous avons fait

plus haut fréquente mention. Pour lors, notre comte, homme plein de

discrétion et faisant tout avec conseil, leur dit qu'il ne déciderait

rien touchant la reddition et l'occupation du château, sinon ce

qu'ordonnerait l'abbé de Cîteaux, maître de toutes les affaires du

Christ. À ces paroles, l'abbé fut grandement marri, pour le désir qu'il

avait que les ennemis du Christ fussent mis à mort, et n'osant cependant

les y condamner, vu qu'il était moine et prêtre.

[Note 89: Machine de guerre empruntée des Turcs, qui lançait des grêles

de cailloux.]

[Note 90: Le texte porte _secessit ad inquisita naturoe_; il faut lire

sans doute _ad requisita_. Plus loin l'auteur, pour exprimer la même

idée, se sert des mots _quæsita naturæ_ (chap. 44).]

Songeant donc à la manière dont il pourrait faire revenir, sur le

compromis qu'ils avaient passé entre eux, le comte ou ledit Guillaume,

qui s'était pareillement soumis à l'arbitrage de l'abbé touchant la

reddition du château, il ordonna que l'un et l'autre, savoir le comte et

Guillaume, rédigeassent la capitulation par écrit; et il faisait ainsi

afin que les conditions de l'un venant à déplaire à l'autre, chacun

résiliât l'engagement qu'il avait pris. Au fait, lorsqu'en présence du

comte fut récité ce qu'avait écrit Guillaume, il n'y acquiesça point;

mais bien dit au seigneur du château d'y rentrer et de se défendre comme

il pourrait, ce qu'il ne voulut pas faire, s'abandonnant en tout à la

volonté du comte.

Néanmoins, celui-ci voulut que tout fût fait suivant le bon plaisir de

l'abbé de Cîteaux. L'abbé donc ordonna que le seigneur du château, et

tous ceux qui s'y trouvaient, même les _croyans_ entre les hérétiques,

sortissent vivans s'ils voulaient se réconcilier avec l'Église et lui

obéir, la place restant ès mains du comte.

Davantage il permit que les hérétiques _parfaits_, desquels il y avait

là un grand nombre, s'en allassent aussi sains et saufs, s'ils voulaient

se convertir à la foi catholique. Ce qu'oyant un noble homme, et tout

entier à la foi catholique, Robert de Mauvoisin, qui était présent,

pensa que par là seraient délivrés les hérétiques, pour la ruine

desquels étaient accourus nos pélerins; et craignant que, poussés

peut-être par la peur, ils ne promissent, lorsqu'ils étaient déjà entre

nos mains, de faire tout ce que nous exigerions, résistant en face à

l'abbé, il lui dit que les nôtres ne souffriraient du tout que la chose

se terminât de la sorte. L'abbé lui répondit: «Ne crains rien; car je

crois que très-peu se convertiront.»

Cela fait, précédés de la croix et suivis de la bannière du comte, les

nôtres entrent dans la ville, et ils arrivent à l'église en chantant _Te

Deum laudamus_: laquelle ayant purifiée, ils arborent la croix du

Seigneur sur le sommet de la tour, et la bannière du comte en un autre

lieu. Le Christ en effet avait pris la ville, et il était juste que son

enseigne marchât devant en guise de sa bannière à lui, et que placée

dans le lieu le plus apparent, elle rendît témoignage de cette

chrétienne victoire. Pour ce qui est du comte, il ne fit alors son

entrée à Minerve.

Les choses ainsi disposées, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, qui était

au siége avec le comte, et qui embrassait la cause du Christ avec un

zèle unique, ayant appris qu'une multitude d'hérétiques étaient

assemblés dans une certaine maison de la ville, alla vers eux, leur

portant des paroles de paix et les avertissemens du salut, car il

désirait les amener à de meilleures voies. Mais eux l'interrompant lui

répondirent tout d'une voix: «Pourquoi venez-vous nous prêcher de

paroles? Nous ne voulons de votre foi, nous abjurons l'Église romaine:

vous travaillez en vain; et même pour vivre, nous ne renoncerons à la

secte que nous suivons.» À ces mots, le vénérable abbé sortit soudain de

cette maison, et se rendit à une autre, où les femmes étaient réunies,

afin de leur offrir le verbe de la sainte prédication: or, s'il avait

trouvé les hommes endurcis et obstinés, il trouva les femmes plus

obstinées encore et plus endurcies.

Sur ces entrefaites, notre comte étant entré dans le château, et venant

au lieu où tous les hérétiques étaient rassemblés, cet homme vraiment

catholique, voulant tous les sauver et les induire à reconnaître la

vérité, commença à leur conseiller de se convertir à la foi du Christ.

Mais comme il n'en obtint absolument rien, il les fit extraire du

château, et un grand feu ayant été préparé, cent quarante, ou plus[91],

de ceux des hérétiques _parfaits_ y furent jetés ensemble. Ni fut-il

besoin, pour bien dire, que les nôtres les y portassent, car, obstinés

dans leur méchanceté, tous se précipitaient de gaîté de coeur dans les

flammes. Trois femmes pourtant furent épargnées, lesquelles furent, par

la noble dame, mère de Bouchard de Marly[92] enlevées du bûcher et

réconciliées à la sainte Église romaine. Les hérétiques étant donc

brûlés, tous ceux qui restaient dans la ville furent pareillement

réconciliés à la sainte Église, après avoir abjuré l'hérésie[93]. Le

noble comte donna même à Guillaume, qui avait été seigneur de Minerve,

d'autres revenus près de Béziers. Mais lui bientôt après méprisant la

fidélité qu'il avait promise à Dieu et au comte, et abandonnant l'un et

l'autre, s'associa aux ennemis de la religion.

[Note 91: D'autres disent cent quatre-vingts. Le texte même n'explique

pas bien clairement si les _parfaits_ furent seuls brûlés, et la mention

qu'il fait plus bas de trois femmes semble supposer que tous les

hérétiques trouvés à Minerve furent livrés aux flammes.]

[Note 92: Celui dont il est question au chapitre 26.]

[Note 93: D'après ce que nous venons de dire, il faudrait entendre par

là le reste des habitans de Minerve qui renoncèrent au commerce des

hérétiques. En effet, l'auteur ne dit pas _combustis perfectis_, mais

bien _hæreticis_.]

Nous ne croyons pas devoir taire deux miracles qui arrivèrent pendant le

siége de Minerve. En effet, lorsque l'armée arriva pour assiéger ce

château, une source coulait près de la ville, laquelle était très-peu

abondante; mais la miséricorde divine la fit grossir si subitement, à la

venue des nôtres, qu'elle suffit et au-delà durant tout le siége aux

hommes et aux bêtes de l'armée: or, il dura sept semaines environ; puis,

les Croisés s'étant retirés, l'eau se retira de même et redevint

très-peu abondante, comme auparavant. Ô grandes choses de Dieu! ô bonté

du Rédempteur!

Item, autre miracle. Lorsque le comte partit de Minerve, les piétons de

l'armée mirent le feu à des cabanes que les pélerins avaient faites de

branches et de feuillages, et comme elles étaient très-sèches, elles

s'enflammèrent aussitôt; si bien qu'il s'éleva par toute la vallée une

flamme aussi grande que si une vaste cité eût été la proie d'un

incendie. Or, il y avait là une cabane faite aussi de feuillages, et

toute entourée des autres, où durant le siége un prêtre avait célébré

les saints mystères; laquelle fut si miraculeusement préservée du feu

que l'on ne découvrit en elle aucun vestige de la commune combustion,

ainsi que je l'ai ouï de la bouche de vénérables personnages qui étaient

présens. Soudain les nôtres courant à ce spectacle merveilleux

trouvèrent que les cabanes qui avaient été brûlées joignaient de toutes

parts, à la distance d'un demi-pied, celle qui était demeurée intacte. Ô

prodige immense!

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 44 / 144 题