Comment les hérétiques désirant que le roi d'Arragon se mît à
leur tête en furent refusés, et pourquoi.
En ce temps, Pierre de Roger, seigneur de Cabaret, Raimond de Termes et
Amaury, seigneur de Mont-Réal, ensemble d'autres chevaliers qui
résistaient à l'Église et au comte, firent dire au roi d'Arragon qui
était en ces quartiers, de venir à eux, qu'ils l'établiraient leur
seigneur, et lui bailleraient tout le pays: ce qu'ayant appris notre
comte, il tint conseil avec ses chevaliers sur ce qu'il devait faire;
et, après différens avis de divers d'entre eux, le comte et les siens
tombèrent d'accord d'assiéger une certaine forteresse près de Mont-Réal.
Or était-ce à Mont-Réal qu'étaient rassemblés les susdits seigneurs,
attendant la venue du roi; et par là notre comte voulait leur donner à
connaître qu'il ne les craignait pas plus de près que de loin, bien
qu'il eût alors un très-petit nombre de soldats. Quoi plus? les nôtres
s'acheminèrent sur la susdite forteresse, laquelle avait nom
Bellegarde[87].
[Note 87: Il ne faut pas confondre ce lieu avec la place forte du même
nom, située sur la frontière de Catalogne.]
Le lendemain, le roi d'Arragon vint près de Mont-Réal, et les
chevaliers qui l'avaient appelé, et avaient employé plusieurs jours à
ramasser force vivres, en sortirent et allèrent à lui, le priant d'y
rentrer avec eux pour qu'ils lui fissent hommage, ainsi qu'ils lui
avaient mandé; ce qu'ils voulaient faire, afin que par là ils pussent
chasser le comte de Montfort de ce territoire. Mais le roi, aussitôt
leur arrivée, exigea qu'ils lui livrassent le fort de Cabaret; il leur
dit en outre qu'il les recevrait à hommage, moyennant qu'ils lui
livreraient leurs forteresses toutes les fois qu'il le voudrait. Eux,
ayant tenu conseil, prièrent itérativement le roi d'entrer à Mont-Réal,
disant qu'ils feraient comme ils avaient promis. Le roi pourtant n'y
voulut venir en aucune façon, à moins qu'ils ne fissent d'abord ce qu'il
demandait; ce qu'ayant refusé, chacun d'eux s'en retourna avec confusion
du lieu de la conférence. Quant au roi, il députa au comte de Montfort,
et lui manda, durant qu'il était occupé au siége de Bellegarde, qu'il
donnât trève au comte de Foix jusqu'à Pâques; ce qui fut fait. Furent
pris par les ennemis...[88].
[Note 88: Il se trouve ici une phrase qui n'est pas achevée, et dont les
seuls mots imprimés sont _capta sunt ab hostibus_. Sorbin a traduit sur
son manuscrit: _Pendant lequel temps la forteresse fut abandonnée des
ennemis et saisie des nôtres._]