CHAPITRE XXXIV.

Comment le comte Raimond se vit frustré de l'espoir qu'il avait

placé dans le roi de France.

Le comte de Toulouse, à son retour de la cour de Rome, s'en vint trouver

Othon[79], lequel était dit empereur, afin de se ménager ses bonnes

grâces, et d'implorer son secours contre le comte de Montfort; puis il

revint vers le roi de France, pour que le surprenant par de feintes

paroles il pût le faire pencher en faveur de sa cause. Mais le roi, qui

était homme plein de discrétion et de prudence, le reçut avec dédain,

pour autant qu'il était grandement méprisable.

[Note 79: Raimond était vassal de l'Empire à raison du comtat

Venaissin.]

Or le comte de Montfort, ayant appris que le comte de Toulouse s'était

acheminé en France, avait mandé à ses principaux vassaux en ce pays de

mettre à sa disposition ses terres et tout ce qu'il possédait, vu qu'ils

n'étaient pas encore ennemis déclarés; même le comte de Toulouse avait

promis par serment que son fils prendrait en mariage la fille du comte

de Montfort, ce qu'ensuite il se refusa de faire, au mépris de son

serment, trompeur et inconstant comme il était.

Voyant qu'il ne gagnait rien près du roi, le comte de Toulouse retourna

dans ses domaines avec sa courte honte. Pour nous, retournons à ce que

nous avons abandonné.

Le noble comte de Montfort, étant donc cerné de tous côtés par ses

rivaux acharnés, se replia sur lui-même, gardant durant cet hiver le peu

de pays qui lui était resté, et souvent même infestant ses ennemis. Nous

pouvons ajouter que, bien qu'il eût des adversaires à l'infini et

très-peu d'auxiliaires, ils n'osèrent jamais l'attaquer en rase

campagne. Enfin, vers les premiers jours de carême, on vint annoncer à

Montfort que la comtesse sa femme (il l'avait en effet appelée de

France) arrivait avec plusieurs chevaliers. À cette nouvelle, le comte

alla à sa rencontre jusqu'à un certain château dans le territoire

d'Agde, nommé Pézénas[80], où, l'ayant trouvée, il revint en hâte à

Carcassonne. Or, comme il s'approchait du château de Campendu[81], on

lui vint dire que les gens du château de Mont-Laur[82], près le

monastère de la Grasse[83], l'ayant trahi, étaient en train d'assiéger

en la tour du château les servans qui s'y trouvaient. Aussitôt le comte

avec ses chevaliers, renvoyant la comtesse dans un château voisin,

marche vers ledit lieu; et, trouvant les choses telles qu'on le lui

avait rapporté, il prit bon nombre de ces traîtres, et les pendit à des

gibets. Les autres, à la vue des nôtres, avaient décampé prestement.

[Note 80: À trois lieues d'Agde et quatre de Béziers.]

[Note 81: _Canis suspensus_, à trois lieues de Carcassonne.]

[Note 82: Petite ville à cinq lieues de Carcassonne, qu'il ne faut pas

confondre avec une autre du même nom, également située dans le

Languedoc, à trois lieues de Toulouse.]

[Note 83: Abbaye de bénédictins, appelée Notre-Dame de la Grasse, située

près de la petite ville de ce nom, à cinq lieues de Carcassonne.]

Le comte revint ensuite avec ses gens à Carcassonne, d'où, marchant vers

le bourg d'Alzonne[84], ils le trouvèrent désert; de là, s'avançant vers

le château de Brom qu'ils trouvèrent préparé à se défendre, ils

l'assiégèrent, et, au bout de trois jours, ils le prirent d'assaut sans

le secours de machines. Au demeurant, ils arrachèrent les yeux à plus de

cent hommes de ce château, et leur coupèrent le nez, laissant un oeil à

l'un d'eux pour qu'au grand opprobre des ennemis il conduisît les autres

à Cabaret. Le comte en agit de la sorte, non qu'une telle mutilation lui

fît plaisir, mais pour autant que ses adversaires avaient fait ainsi les

premiers, et qu'ils taillaient en pièces tous ceux des nôtres qu'ils

pouvaient prendre, comme des bourreaux féroces qu'ils étaient; et certes

il était juste que, tombant dans la fosse qu'ils avaient creusée, ils

bussent parfois au calice qu'ils avaient présenté aux autres. Le noble

comte, d'ailleurs, ne se délectait oncques dans aucun acte de cruauté

ou dans les souffrances de qui que ce fût, étant le plus doux des

hommes, et tel qu'à lui s'appliquait très-évidemment ce dire du poète:

[Note 84: À trois lieues de Carcassonne.]

«Ce prince, paresseux à punir, prompt à récompenser, qui est marri

toutes fois qu'il est forcé d'être sévère[85].»

[Note 85: Ovide, _de Ponto_, Eleg. 3.]

Dès ce moment, le Seigneur qui semblait s'être endormi tant soit peu, se

réveillant au secours de ses serviteurs, montra plus manifestement qu'il

agissait avec nous. En peu de temps nous nous emparâmes de tout le

territoire du Minervois, à l'exception de Minerve même et d'un certain

château nommé Ventalon.

Il advint un jour auprès de Cabaret un miracle que nous croyons devoir

rapporter. Les pélerins venus de France arrachaient les vignes de

Cabaret, suivant l'ordre du comte, lorsqu'un des ennemis, lançant d'un

jet de baliste une flèche contre l'un des nôtres, le frappa violemment à

la poitrine dans l'endroit où était placé le signe de la croix. Tout le

monde pensait qu'il était mort, attendu qu'il était entièrement dépourvu

de ses armes; cependant il resta tellement intact que le trait ne put

pénétrer même son vêtement pour si peu que ce fût, mais rebondit comme

s'il eût frappé contre la pierre la plus dure. Ô admirable puissance de

Dieu! ô vertu immense!

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 41 / 144 题