Comment le comte Raimond se vit frustré de l'espoir qu'il avait
placé dans le roi de France.
Le comte de Toulouse, à son retour de la cour de Rome, s'en vint trouver
Othon[79], lequel était dit empereur, afin de se ménager ses bonnes
grâces, et d'implorer son secours contre le comte de Montfort; puis il
revint vers le roi de France, pour que le surprenant par de feintes
paroles il pût le faire pencher en faveur de sa cause. Mais le roi, qui
était homme plein de discrétion et de prudence, le reçut avec dédain,
pour autant qu'il était grandement méprisable.
[Note 79: Raimond était vassal de l'Empire à raison du comtat
Venaissin.]
Or le comte de Montfort, ayant appris que le comte de Toulouse s'était
acheminé en France, avait mandé à ses principaux vassaux en ce pays de
mettre à sa disposition ses terres et tout ce qu'il possédait, vu qu'ils
n'étaient pas encore ennemis déclarés; même le comte de Toulouse avait
promis par serment que son fils prendrait en mariage la fille du comte
de Montfort, ce qu'ensuite il se refusa de faire, au mépris de son
serment, trompeur et inconstant comme il était.
Voyant qu'il ne gagnait rien près du roi, le comte de Toulouse retourna
dans ses domaines avec sa courte honte. Pour nous, retournons à ce que
nous avons abandonné.
Le noble comte de Montfort, étant donc cerné de tous côtés par ses
rivaux acharnés, se replia sur lui-même, gardant durant cet hiver le peu
de pays qui lui était resté, et souvent même infestant ses ennemis. Nous
pouvons ajouter que, bien qu'il eût des adversaires à l'infini et
très-peu d'auxiliaires, ils n'osèrent jamais l'attaquer en rase
campagne. Enfin, vers les premiers jours de carême, on vint annoncer à
Montfort que la comtesse sa femme (il l'avait en effet appelée de
France) arrivait avec plusieurs chevaliers. À cette nouvelle, le comte
alla à sa rencontre jusqu'à un certain château dans le territoire
d'Agde, nommé Pézénas[80], où, l'ayant trouvée, il revint en hâte à
Carcassonne. Or, comme il s'approchait du château de Campendu[81], on
lui vint dire que les gens du château de Mont-Laur[82], près le
monastère de la Grasse[83], l'ayant trahi, étaient en train d'assiéger
en la tour du château les servans qui s'y trouvaient. Aussitôt le comte
avec ses chevaliers, renvoyant la comtesse dans un château voisin,
marche vers ledit lieu; et, trouvant les choses telles qu'on le lui
avait rapporté, il prit bon nombre de ces traîtres, et les pendit à des
gibets. Les autres, à la vue des nôtres, avaient décampé prestement.
[Note 80: À trois lieues d'Agde et quatre de Béziers.]
[Note 81: _Canis suspensus_, à trois lieues de Carcassonne.]
[Note 82: Petite ville à cinq lieues de Carcassonne, qu'il ne faut pas
confondre avec une autre du même nom, également située dans le
Languedoc, à trois lieues de Toulouse.]
[Note 83: Abbaye de bénédictins, appelée Notre-Dame de la Grasse, située
près de la petite ville de ce nom, à cinq lieues de Carcassonne.]
Le comte revint ensuite avec ses gens à Carcassonne, d'où, marchant vers
le bourg d'Alzonne[84], ils le trouvèrent désert; de là, s'avançant vers
le château de Brom qu'ils trouvèrent préparé à se défendre, ils
l'assiégèrent, et, au bout de trois jours, ils le prirent d'assaut sans
le secours de machines. Au demeurant, ils arrachèrent les yeux à plus de
cent hommes de ce château, et leur coupèrent le nez, laissant un oeil à
l'un d'eux pour qu'au grand opprobre des ennemis il conduisît les autres
à Cabaret. Le comte en agit de la sorte, non qu'une telle mutilation lui
fît plaisir, mais pour autant que ses adversaires avaient fait ainsi les
premiers, et qu'ils taillaient en pièces tous ceux des nôtres qu'ils
pouvaient prendre, comme des bourreaux féroces qu'ils étaient; et certes
il était juste que, tombant dans la fosse qu'ils avaient creusée, ils
bussent parfois au calice qu'ils avaient présenté aux autres. Le noble
comte, d'ailleurs, ne se délectait oncques dans aucun acte de cruauté
ou dans les souffrances de qui que ce fût, étant le plus doux des
hommes, et tel qu'à lui s'appliquait très-évidemment ce dire du poète:
[Note 84: À trois lieues de Carcassonne.]
«Ce prince, paresseux à punir, prompt à récompenser, qui est marri
toutes fois qu'il est forcé d'être sévère[85].»
[Note 85: Ovide, _de Ponto_, Eleg. 3.]
Dès ce moment, le Seigneur qui semblait s'être endormi tant soit peu, se
réveillant au secours de ses serviteurs, montra plus manifestement qu'il
agissait avec nous. En peu de temps nous nous emparâmes de tout le
territoire du Minervois, à l'exception de Minerve même et d'un certain
château nommé Ventalon.
Il advint un jour auprès de Cabaret un miracle que nous croyons devoir
rapporter. Les pélerins venus de France arrachaient les vignes de
Cabaret, suivant l'ordre du comte, lorsqu'un des ennemis, lançant d'un
jet de baliste une flèche contre l'un des nôtres, le frappa violemment à
la poitrine dans l'endroit où était placé le signe de la croix. Tout le
monde pensait qu'il était mort, attendu qu'il était entièrement dépourvu
de ses armes; cependant il resta tellement intact que le trait ne put
pénétrer même son vêtement pour si peu que ce fût, mais rebondit comme
s'il eût frappé contre la pierre la plus dure. Ô admirable puissance de
Dieu! ô vertu immense!