Comment le comte Raimond partit pour Rome.
Les choses étant en tel état, le comte de Toulouse alla vers le roi de
France[77] pour voir s'il ne pourrait par quelque moyen obtenir de son
aide et sanction certains péages nouveaux auxquels il avait renoncé de
l'exprès commandement des légats. En effet, ledit comte avait outre
mesure accru les péages sur ses terres et domaines; pour quoi il avait
été très-souvent excommunié. Mais, comme à ce sujet il ne put en rien
profiter auprès du roi, il partit de la cour de France, et, s'approchant
du seigneur pape, il essaya s'il ne lui serait possible en quelque
manière d'avoir restitution du pays à lui appartenant que les légats du
seigneur pape avaient occupé pour gage de sûreté[78], ainsi qu'il a été
expliqué plus haut, et aussi de rentrer en grâce auprès du souverain
pontife. Pour quelle fin ce plus trompeur des hommes faisait grandement
parade d'entière humilité et soumission, promettant d'accomplir
soigneusement tout ce qu'il plairait au seigneur pape lui commander.
Mais ledit seigneur par tant de sanglans reproches le rabroua, et par
tant d'affronts, que réduit, pour ainsi parler, au désespoir, il ne
savoit plus que faire, traité qu'il étoit de mécréant, de persécuteur de
la paix, d'ennemi de la foi; et tel était-il bien réellement.
[Note 77: En 1210.]
[Note 78: Il s'agit ici des sept châteaux dont maître Théodise avait
pris possession au nom de l'Église romaine. (Voy. le chap. XI.)]
Toutefois, le seigneur pape, pensant que, tourné à désespoir, ledit
comte attaquerait plus cruellement et plus ouvertement l'Église qui,
dans la province de Narbonne, étoit à bien dire orpheline et mineure, il
lui enjoignit d'avoir à se purger de deux crimes dont il était plus
particulièrement accusé; savoir de la mort du légat, frère Pierre de
Castelnau, et du crime d'hérésie: et, au sujet de cette double
justification, le seigneur pape écrivit à l'évêque de Riez en Provence,
et à maître Théodise, leur mandant que, si le comte de Toulouse pouvoit
se purger suffisamment des deux crimes susdits, ils le reçussent à
résipiscence. Cependant maître Milon qui, comme nous l'avons dit plus
haut, usait de son titre de légat en la terre de Provence pour le bien
de la paix et de la foi, avait convoqué au pays d'Avignon un concile de
prélats, où furent excommuniés les citoyens de Toulouse, pour ce qu'ils
avaient méprisé de remplir leurs promesses faites aux légats et aux
Croisés touchant l'expulsion des hérétiques; et même le comte de
Toulouse fut pareillement excommunié dans ce concile, au cas toutefois
où il tenterait de recouvrer les péages auxquels il avait renoncé.