CHAPITRE XXXII.

Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte de Montfort.

Vers ce temps encore[73], le comte de Foix, qui, comme nous l'avons

rapporté plus haut, avait juré amitié au comte Simon, reprit par

trahison le château de Preissan qu'il lui avait livré, et, se retirant

de son alliance, il commença à le combattre avec acharnement. En effet,

peu de temps ensuite, le jour de la fête de Saint-Michel, le félon vint

de nuit à Fanjaux, et, ayant dressé des échelles contre le mur, il fit

entrer les siens, lesquels escaladèrent les murailles, et vinrent se

répandre dans la place. Ce qu'apprenant les nôtres qui étaient en

très-petit nombre dans le château, attaquant les ennemis, ils les

forcèrent de sortir en grande confusion, et de se précipiter dans le

fossé, après en avoir tué plusieurs. Ce n'est tout: il y avait auprès de

Carcassonne un noble château[74], nommé Mont-Réal, dont le seigneur

était un chevalier, nommé Amaury, lequel, dans tout le pays, ne

comptait, après les comtes, nul qui fût plus noble ou plus puissant que

lui. Or, cet Amaury, lors du siége de Carcassonne, avait, par peur des

nôtres, abandonné Mont-Réal; puis il était venu au comte, et pour un

temps se tint à sa suite et dans sa familiarité; mais, peu de jours

après, perfide à Dieu et à Montfort, il se retira. Il faut savoir que le

comte, voulant occuper Mont-Réal, en avait fié la garde à un certain

clerc originaire de France. Séduit néanmoins par une diabolique

suggestion, et pire qu'un infidèle, ledit clerc, par trahison bien

cruelle, livra presque aussitôt le château à ce même Amaury, et demeura

quelque temps avec nos ennemis. Mais, par la divine volonté du

très-juste Juge, le noble comte le prit bientôt après, en compagnie

d'autres adversaires de la foi, dans un château qu'il assiégeait auprès

de Mont-Réal, lequel a nom Brom[75], et le fit pendre, après qu'il eut

d'abord été dégradé par l'évêque de Carcassonne, et traîné par toute

cette ville à la queue d'un cheval, recevant ainsi le châtiment mérité

de son méfait.

[Note 73: Il s'agit toujours de la fin de l'an 1209.]

[Note 74: À quatre lieues de Carcassonne.]

[Note 75: Ou Bram.]

Que tardons-nous davantage? Saisis d'une même passion de malice, presque

tous les gens du pays rompirent pareillement avec le comte; en telle

façon qu'ayant en très-court espace perdu plus de quarante châteaux, il

ne lui resta que Carcassonne, Fanjaux, Saissac et le château de Limoux

(dont même on désespérait), Pamiers, Saverdun et la cité d'Albi avec un

château voisin nommé Ambialet[76]; et ne faut omettre que plusieurs de

ceux à qui le comte avait remis la garde de ses châteaux furent tués par

les traîtres ou mutilés. Le comte du Christ, qu'allait-il faire? Qui

n'aurait défailli en si grande adversité, et en tel danger perdu toute

espérance? Mais ce noble personnage, se jetant tout en Dieu, ne put être

abattu par le malheur, comme il n'avait su s'enorgueillir dans la

prospérité.

[Note 76: À trois lieues d'Albi.]

Or tout ceci se passait vers la nativité de Notre-Seigneur.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 39 / 144 题