Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte de Montfort.
Vers ce temps encore[73], le comte de Foix, qui, comme nous l'avons
rapporté plus haut, avait juré amitié au comte Simon, reprit par
trahison le château de Preissan qu'il lui avait livré, et, se retirant
de son alliance, il commença à le combattre avec acharnement. En effet,
peu de temps ensuite, le jour de la fête de Saint-Michel, le félon vint
de nuit à Fanjaux, et, ayant dressé des échelles contre le mur, il fit
entrer les siens, lesquels escaladèrent les murailles, et vinrent se
répandre dans la place. Ce qu'apprenant les nôtres qui étaient en
très-petit nombre dans le château, attaquant les ennemis, ils les
forcèrent de sortir en grande confusion, et de se précipiter dans le
fossé, après en avoir tué plusieurs. Ce n'est tout: il y avait auprès de
Carcassonne un noble château[74], nommé Mont-Réal, dont le seigneur
était un chevalier, nommé Amaury, lequel, dans tout le pays, ne
comptait, après les comtes, nul qui fût plus noble ou plus puissant que
lui. Or, cet Amaury, lors du siége de Carcassonne, avait, par peur des
nôtres, abandonné Mont-Réal; puis il était venu au comte, et pour un
temps se tint à sa suite et dans sa familiarité; mais, peu de jours
après, perfide à Dieu et à Montfort, il se retira. Il faut savoir que le
comte, voulant occuper Mont-Réal, en avait fié la garde à un certain
clerc originaire de France. Séduit néanmoins par une diabolique
suggestion, et pire qu'un infidèle, ledit clerc, par trahison bien
cruelle, livra presque aussitôt le château à ce même Amaury, et demeura
quelque temps avec nos ennemis. Mais, par la divine volonté du
très-juste Juge, le noble comte le prit bientôt après, en compagnie
d'autres adversaires de la foi, dans un château qu'il assiégeait auprès
de Mont-Réal, lequel a nom Brom[75], et le fit pendre, après qu'il eut
d'abord été dégradé par l'évêque de Carcassonne, et traîné par toute
cette ville à la queue d'un cheval, recevant ainsi le châtiment mérité
de son méfait.
[Note 73: Il s'agit toujours de la fin de l'an 1209.]
[Note 74: À quatre lieues de Carcassonne.]
[Note 75: Ou Bram.]
Que tardons-nous davantage? Saisis d'une même passion de malice, presque
tous les gens du pays rompirent pareillement avec le comte; en telle
façon qu'ayant en très-court espace perdu plus de quarante châteaux, il
ne lui resta que Carcassonne, Fanjaux, Saissac et le château de Limoux
(dont même on désespérait), Pamiers, Saverdun et la cité d'Albi avec un
château voisin nommé Ambialet[76]; et ne faut omettre que plusieurs de
ceux à qui le comte avait remis la garde de ses châteaux furent tués par
les traîtres ou mutilés. Le comte du Christ, qu'allait-il faire? Qui
n'aurait défailli en si grande adversité, et en tel danger perdu toute
espérance? Mais ce noble personnage, se jetant tout en Dieu, ne put être
abattu par le malheur, comme il n'avait su s'enorgueillir dans la
prospérité.
[Note 76: À trois lieues d'Albi.]
Or tout ceci se passait vers la nativité de Notre-Seigneur.