De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux envers le comte
Simon et ses chevaliers.
Durant que le comte Simon revenait de Montpellier vers Carcassonne,
Gérard de Pépieux, chevalier du Minervois, que le comte tenait en grande
affection et familiarité, et auquel il avait remis la garde de ses
châteaux aux entours de Minerve, ce méchant traître et cruel ennemi de
la foi, reniant Dieu, abjurant sa croyance, oubliant les bienfaits du
comte et son amitié, faillit à son attachement et à la foi qu'il lui
avait jurée. Que s'il n'avait devant les yeux Dieu et la religion, au
moins les bontés du comte auraient dû le détourner d'une si grande
cruauté. Ledit Gérard donc, venant avec d'autres chevaliers ennemis de
la foi, dans un certain château du comte au territoire de Béziers, dit
Puiserguier[69], prit deux chevaliers de Montfort qui gardaient le
château, ainsi qu'un grand nombre de servans, promettant avec serment
qu'il ne les occirait point, mais qu'il les conduirait vies et bagues
sauves jusqu'à Narbonne. Ce que le comte ayant appris, il vint audit
château du plus vite qu'il put, comme Gérard et ses compagnons s'y
trouvaient encore, et voulut assiéger la place; mais Amaury, seigneur de
Narbonne, qui était avec lui, et ses hommes déclarèrent ne vouloir
entreprendre le siége avec le comte, et s'en revinrent chez eux. Lors,
voyant qu'il restait quasi seul, le comte se retira pendant la nuit dans
un sien château voisin, nommé Capestang[70], avec dessein de revenir le
lendemain à l'aube du jour.
[Note 69: À deux lieues de Béziers.]
[Note 70: À quatre lieues de Narbonne.]
Or, il arriva à Puiserguier certain miracle que nous ne devons passer
sous silence. Lorsque Gérard y fut arrivé, et s'en fut rendu maître,
méprisant les promesses qu'il avait données, savoir qu'il conduirait
sans leur mal faire les prisonniers jusqu'à Narbonne, il jeta dans une
tour du château les servans du comte, dont il s'était saisi au nombre de
cinquante. Puis, comme dans la nuit même où le comte s'était retiré, il
songea à déguerpir sur l'heure de minuit, dans la crainte qu'il ne
revînt au lendemain l'assiéger en forme, ne pouvant par trop grande hâte
emmener ses captifs de la tour, il les précipita dans un fossé de cette
tour même, fit jeter par-dessus eux de la paille, du feu, des pierres,
et tout ce qu'il trouva sous la main; et bientôt quittant le château, il
gagna Minerve, traînant après lui les deux chevaliers qu'il avait en son
pouvoir. Ô bien cruelle trahison! au point du jour, le comte étant de
retour au susdit château, et le trouvant vide, le renversa de fond en
comble; et quant à ces gens gisans dans le fossé, lesquels avaient jeûné
pendant trois jours, il les en fit retirer, trouvés qu'ils furent, ô
grand miracle! ô chose du tout nouvelle! sans blessure ni brûlure
aucune.
Partant dudit lieu, le comte rasa jusqu'au sol plusieurs châteaux dudit
Gérard, et peu de jours après il rentra dans Carcassonne. Pour ce qui
est de ce traître et félon Gérard, il avait conduit les chevaliers de
Montfort à Minerve; et ne tenant cas de sa promesse, faussant son
serment, il ne les tua point, il est vrai, mais, ce qui est plus cruel
que la mort, il leur arracha les yeux; et, leur ayant amputé les
oreilles, le nez et la lèvre supérieure, il leur ordonna de retourner
tout nus vers le comte. Or, comme il les avait chassés en tel état
pendant la nuit, le vent et le gel faisant rage, car en ce temps-là
l'hiver était très-âpre, un d'eux, ce qu'on ne saurait ouïr sans larmes,
vint mourir en un bourbier; l'autre, ainsi que je l'ai entendu de sa
propre bouche, fut amené par un pauvre à Carcassonne. Ô scélératesse
infâme! ô cruauté inouïe! Mais n'était tout ceci que prélude à majeures
souffrances.