Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de Montfort à
prestation d'hommage comme il lui était dû à raison de la ville
de Carcassonne. Inutiles instances dudit comte à ce sujet.
Le roi d'Arragon, Pierre, dans le domaine duquel entrait la cité de
Carcassonne, ne voulut en aucune façon recevoir l'hommage du comte, mais
bien voulait avoir la ville même. Or, un jour qu'il voulait aller à
Montpellier[65], et qu'il n'osait, il envoya vers le comte, et lui manda
qu'il eût à venir à sa rencontre à Narbonne. La chose faite, le roi et
notre comte s'en vinrent ensemble à Montpellier, où, comme ils eurent
demeuré sept jours, le roi ne put être amené à recevoir l'hommage du
comte. Bien plus, il ordonna secrètement, ainsi qu'on le sut ensuite, à
tous les nobles des vicomtés de Béziers et de Carcassonne, qui
résistaient encore à la sainte Église et à notre comte, de ne point
faire composition avec lui, leur promettant que lui-même l'attaquerait
de concert avec eux.
[Note 65: Ce prince était aussi seigneur de Montpellier.]
Quant au comte de Montfort, il advint qu'à son retour de Montpellier,
gens vinrent à lui qui lui dirent qu'un grand nombre des chevaliers des
diocèses de Béziers, de Carcassonne et d'Albi, avaient rompu la foi
qu'ils lui avaient promise: et de fait il en était ainsi. En outre,
certains félons avaient assiégé deux chevaliers du comte dans la tour
d'un château près de Carcassonne, savoir, Amaury et Guillaume de
Pissiac. Ce qu'oyant le comte, il fit hâte afin de pouvoir arriver au
château devant que ses hommes d'armes fussent pris. Mais ne pouvant
traverser la rivière de l'Aude, vu qu'elle était débordée, force lui fut
de gagner Carcassonne, parce qu'autrement il n'aurait pu la passer; et
comme il était en route, il fut informé que lesdits chevaliers étaient
tombés au pouvoir des traîtres.
Il advint, tandis que le comte était à Montpellier, que Bouchard de
Marly et Gobert d'Essignac, ensemble quelques autres chevaliers, qui
étaient en un certain château de Saissac[66], lieu très-fort au diocèse
de Carcassonne, que le comte avait donné audit Bouchard, poursuivirent
un jour les ennemis jusqu'à Cabaret. Or, cette forteresse, située près
de Carcassonne, était presque inexpugnable et garnie d'un grand nombre
de soldats. Plus que toutes les autres, elle résistait à la chrétienté
et au comte, et c'est là qu'était la source de l'hérésie, son seigneur,
Pierre Roger[67], vieux de méchans jours, étant hérétique et ennemi
reconnu de l'Église. Comme donc ledit Bouchard et ses compagnons se
furent approchés de Cabaret, les chevaliers de ce château s'étant mis en
embuscade se levèrent tout à coup, les entourèrent et se saisirent de
Bouchard. Pour Gobert, lui ne voulant d'autant se rendre, ils le
tuèrent; et menant Bouchard dans Cabaret, ils le jetèrent dans une tour
du château où ils le tinrent aux fers pendant seize mois.
[Note 66: À quatre lieues de Carcassonne.]
[Note 67: Il était parent du vicomte de Béziers.]
Au même temps, avant que le comte revînt de Montpellier, vint à mourir
de maladie Raimond-Roger, vicomte de Béziers, lequel était retenu à
Carcassonne dans le palais[68]. Retournons maintenant à la suite de
l'autre récit.
[Note 68: Le 10 novembre 1209; il est à peu près hors de doute qu'il
mourut de mort violente, et non de maladie.]