CHAPITRE XXVI.

Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de Montfort à

prestation d'hommage comme il lui était dû à raison de la ville

de Carcassonne. Inutiles instances dudit comte à ce sujet.

Le roi d'Arragon, Pierre, dans le domaine duquel entrait la cité de

Carcassonne, ne voulut en aucune façon recevoir l'hommage du comte, mais

bien voulait avoir la ville même. Or, un jour qu'il voulait aller à

Montpellier[65], et qu'il n'osait, il envoya vers le comte, et lui manda

qu'il eût à venir à sa rencontre à Narbonne. La chose faite, le roi et

notre comte s'en vinrent ensemble à Montpellier, où, comme ils eurent

demeuré sept jours, le roi ne put être amené à recevoir l'hommage du

comte. Bien plus, il ordonna secrètement, ainsi qu'on le sut ensuite, à

tous les nobles des vicomtés de Béziers et de Carcassonne, qui

résistaient encore à la sainte Église et à notre comte, de ne point

faire composition avec lui, leur promettant que lui-même l'attaquerait

de concert avec eux.

[Note 65: Ce prince était aussi seigneur de Montpellier.]

Quant au comte de Montfort, il advint qu'à son retour de Montpellier,

gens vinrent à lui qui lui dirent qu'un grand nombre des chevaliers des

diocèses de Béziers, de Carcassonne et d'Albi, avaient rompu la foi

qu'ils lui avaient promise: et de fait il en était ainsi. En outre,

certains félons avaient assiégé deux chevaliers du comte dans la tour

d'un château près de Carcassonne, savoir, Amaury et Guillaume de

Pissiac. Ce qu'oyant le comte, il fit hâte afin de pouvoir arriver au

château devant que ses hommes d'armes fussent pris. Mais ne pouvant

traverser la rivière de l'Aude, vu qu'elle était débordée, force lui fut

de gagner Carcassonne, parce qu'autrement il n'aurait pu la passer; et

comme il était en route, il fut informé que lesdits chevaliers étaient

tombés au pouvoir des traîtres.

Il advint, tandis que le comte était à Montpellier, que Bouchard de

Marly et Gobert d'Essignac, ensemble quelques autres chevaliers, qui

étaient en un certain château de Saissac[66], lieu très-fort au diocèse

de Carcassonne, que le comte avait donné audit Bouchard, poursuivirent

un jour les ennemis jusqu'à Cabaret. Or, cette forteresse, située près

de Carcassonne, était presque inexpugnable et garnie d'un grand nombre

de soldats. Plus que toutes les autres, elle résistait à la chrétienté

et au comte, et c'est là qu'était la source de l'hérésie, son seigneur,

Pierre Roger[67], vieux de méchans jours, étant hérétique et ennemi

reconnu de l'Église. Comme donc ledit Bouchard et ses compagnons se

furent approchés de Cabaret, les chevaliers de ce château s'étant mis en

embuscade se levèrent tout à coup, les entourèrent et se saisirent de

Bouchard. Pour Gobert, lui ne voulant d'autant se rendre, ils le

tuèrent; et menant Bouchard dans Cabaret, ils le jetèrent dans une tour

du château où ils le tinrent aux fers pendant seize mois.

[Note 66: À quatre lieues de Carcassonne.]

[Note 67: Il était parent du vicomte de Béziers.]

Au même temps, avant que le comte revînt de Montpellier, vint à mourir

de maladie Raimond-Roger, vicomte de Béziers, lequel était retenu à

Carcassonne dans le palais[68]. Retournons maintenant à la suite de

l'autre récit.

[Note 68: Le 10 novembre 1209; il est à peu près hors de doute qu'il

mourut de mort violente, et non de maladie.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 33 / 144 题