Comment le comte de Nevers abandonna le camp des Croisés à cause
de certaines inimitiés.
Quand ledit comte eut été élu en la façon et l'ordre que nous avons
rapportés plus haut, aussitôt l'abbé de Cîteaux et lui-même s'en vinrent
trouver le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, les priant et
suppliant qu'ils daignassent rester encore quelque peu au service de
Jésus-Christ; car il y avait encore à enlever grand nombre de châteaux
très-forts ès mains des hérétiques; et pour ne parler d'autres
innombrables, il s'en trouvait trois bien munis autour de Carcassonne,
où se tenaient en ce moment les principaux ennemis de notre foi. D'un
côté était Minerve[53], le château de Termes[54] de l'autre, et enfin
Cabaret[55].
[Note 53: C'était une des plus fortes places du royaume, dans le diocèse
de Saint-Pons.]
[Note 54: _Castrum Finarum._ Nous avons traduit _Termes_, comme plus
bas, pour _Termarum_ et _Thermarum_, à quatre lieues de Carcassonne.]
[Note 55: Château qui a donné son nom au pays de Cabardès, dans le
diocèse de Carcassonne.]
Le duc de Bourgogne, homme très-bénin, acquiesça à leurs prières, et
promit de rester avec eux encore pour quelque temps. Mais le comte de
Nevers ne voulut du tout entendre à leurs suppliques, et retourna à
l'instant dans ses domaines. En effet, le duc et ce comte ne
s'accordaient pas bien ensemble, et le diable, ennemi de la paix, avait
aiguisé entre eux de telles inimitiés que les nôtres craignaient tous
les jours qu'ils ne s'entretuassent. Nos soldats jugeaient aussi que le
comte de Nevers n'avait pas assez de bonne volonté envers le comte
Simon, pour autant que celui-ci était l'ami du duc de Bourgogne, et avec
lui était venu du pays de France. Ô combien est grande la malice du
vieil ennemi qui, voyant et jalousant le progrès des affaires de
Jésus-Christ, voulut empêcher ce dont l'accomplissement le mit si fort
en peine! Or, l'armée des Croisés qui avait été au siége de Carcassonne
était si grande et si forte que, si elle avait voulu se porter plus
avant, et poursuivre avec concert les ennemis de la foi catholique, ne
trouvant aucune résistance, elle aurait pu s'emparer promptement de
toute la contrée. Mais autant que peut l'humaine raison s'en rendre
compte, autrement en ordonna la clémence divine, parce que, songeant au
salut du genre humain, elle a voulu réserver la conquête de ce pays aux
pécheurs. À donc, le bon maître ne voulut finir tout d'un coup cette
très-sainte guerre, pourvoyant par là à ce que les pécheurs pussent
gagner pardon, et au plus grand mérite des justes; ains, il voulut que
ses ennemis fussent subjugués peu à peu et successivement, afin que peu
à peu et successivement les pécheurs se prissent à venger l'injure de
Jésus-Christ, et que la guerre étant prolongée, le temps de grâce se
prolongeât aussi pour eux.