CHAPITRE XXI.

Comment le comte de Nevers abandonna le camp des Croisés à cause

de certaines inimitiés.

Quand ledit comte eut été élu en la façon et l'ordre que nous avons

rapportés plus haut, aussitôt l'abbé de Cîteaux et lui-même s'en vinrent

trouver le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, les priant et

suppliant qu'ils daignassent rester encore quelque peu au service de

Jésus-Christ; car il y avait encore à enlever grand nombre de châteaux

très-forts ès mains des hérétiques; et pour ne parler d'autres

innombrables, il s'en trouvait trois bien munis autour de Carcassonne,

où se tenaient en ce moment les principaux ennemis de notre foi. D'un

côté était Minerve[53], le château de Termes[54] de l'autre, et enfin

Cabaret[55].

[Note 53: C'était une des plus fortes places du royaume, dans le diocèse

de Saint-Pons.]

[Note 54: _Castrum Finarum._ Nous avons traduit _Termes_, comme plus

bas, pour _Termarum_ et _Thermarum_, à quatre lieues de Carcassonne.]

[Note 55: Château qui a donné son nom au pays de Cabardès, dans le

diocèse de Carcassonne.]

Le duc de Bourgogne, homme très-bénin, acquiesça à leurs prières, et

promit de rester avec eux encore pour quelque temps. Mais le comte de

Nevers ne voulut du tout entendre à leurs suppliques, et retourna à

l'instant dans ses domaines. En effet, le duc et ce comte ne

s'accordaient pas bien ensemble, et le diable, ennemi de la paix, avait

aiguisé entre eux de telles inimitiés que les nôtres craignaient tous

les jours qu'ils ne s'entretuassent. Nos soldats jugeaient aussi que le

comte de Nevers n'avait pas assez de bonne volonté envers le comte

Simon, pour autant que celui-ci était l'ami du duc de Bourgogne, et avec

lui était venu du pays de France. Ô combien est grande la malice du

vieil ennemi qui, voyant et jalousant le progrès des affaires de

Jésus-Christ, voulut empêcher ce dont l'accomplissement le mit si fort

en peine! Or, l'armée des Croisés qui avait été au siége de Carcassonne

était si grande et si forte que, si elle avait voulu se porter plus

avant, et poursuivre avec concert les ennemis de la foi catholique, ne

trouvant aucune résistance, elle aurait pu s'emparer promptement de

toute la contrée. Mais autant que peut l'humaine raison s'en rendre

compte, autrement en ordonna la clémence divine, parce que, songeant au

salut du genre humain, elle a voulu réserver la conquête de ce pays aux

pécheurs. À donc, le bon maître ne voulut finir tout d'un coup cette

très-sainte guerre, pourvoyant par là à ce que les pécheurs pussent

gagner pardon, et au plus grand mérite des justes; ains, il voulut que

ses ennemis fussent subjugués peu à peu et successivement, afin que peu

à peu et successivement les pécheurs se prissent à venger l'injure de

Jésus-Christ, et que la guerre étant prolongée, le temps de grâce se

prolongeât aussi pour eux.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 28 / 144 题