Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre dans le diocèse
d'Albi.
Après qu'il eut passé peu de jours à Carcassonne, le noble comte en
sortit avec le duc et une bonne partie de l'armée, pour passer outre
avec l'aide du Seigneur, délaissé qu'il était par le plus grand nombre
des Croisés, qui avaient fait retraite avec le comte de Nevers. Marchant
donc de Carcassonne, ils campèrent le même jour auprès d'une certaine
ville nommée Alzonne[56].
[Note 56: Bourg à trois lieues de Carcassonne.]
Au lendemain, le duc donna conseil au comte d'aller vers un château
nommé Fanjaux[57], où étaient entrés quelques soldats arragonais du
parti de notre comte, et qu'ils avaient fortifié, ledit château ayant
été abandonné par les soldats et les habitans, pour la crainte qu'ils
avaient des nôtres; car plusieurs des plus nobles et plus puissantes
forteresses aux mains des ennemis avaient été laissées vides et
désertes, à cause de la terreur qu'inspiraient les Croisés. Le comte
ayant donc pris quelques hommes d'armes avec lui, et laissant le duc
avec le gros de l'armée, marcha vers le susdit château, et, l'ayant reçu
de ses gens, il l'occupa et le munit.
[Note 57: _Fanum jovis_; petite ville à quatre lieues de Mirepoix.]
Il ne faut pas taire que le comte de Toulouse, qui avait assisté au
siége de Carcassonne, et qui était envieux de nos bons succès, conseilla
à notre comte de détruire certains châteaux qui étaient voisins de ses
domaines à lui, comte de Toulouse; le même, sous prétexte de bien faire,
et suivant la volonté de notre comte, détruisit de fond en comble, et
brûla quelques castels, de peur, disait-il, qu'ils ne fissent tort aux
nôtres par la suite. Mais il en usait ainsi, cet homme plein de perfidie
et d'iniquité, parce qu'il voulait que tout ce pays fût saccagé, et que
nul ne fut en état de lui opposer résistance.
Comme ces choses se passaient, les bourgeois d'un très-noble château,
qu'on appelle Castres, au territoire Albigeois, vinrent vers notre
comte, prêts à le recevoir pour maître et à faire suivant sa volonté. Le
duc engagea le comte à s'y rendre, et à recevoir ladite forteresse,
parce qu'elle était comme la clef de tout le territoire Albigeois. Le
comte y alla donc avec un petit nombre des siens, laissant derrière le
duc avec l'armée. Or, il advint pendant qu'il était à Castres, et que
les habitans lui rendaient hommage et lui livraient le château,
qu'arrivèrent à lui des gens d'armes d'un certain autre château
très-noble, proche d'Albi, appelé Lombers[58], disposés à faire pour le
comte comme avaient fait ceux de Castres; mais le noble comte, voulant
retourner à l'armée, ne voulut les suivre pour l'instant, et seulement
prit leur ville sous sa protection, jusqu'à ce qu'il pût y aller en
temps plus opportun.
[Note 58: Bourg à trois lieues d'Albi.]
Nous n'oublierons pas de rapporter un miracle qui advint dans le château
de Castres en présence du comte. Comme on lui présenta deux hérétiques,
dont l'un était dit _parfait_ dans sa secte, et l'autre était comme
néophyte et disciple du premier, le comte, ayant tenu conseil, ordonna
que tous deux seraient brûlés; mais le second des deux, savoir, celui
qui était disciple de l'autre, ayant le coeur touché intérieurement
d'une vive douleur, commença à se convertir, et promit qu'il abjurerait
volontiers l'hérésie, et obéirait en tout à la sainte Église romaine: ce
qu'ayant entendu nos gens entrèrent en grande altercation; les uns
disant que, puisque celui-ci voulait faire selon notre volonté, il ne
devait être condamné à mort; les autres au contraire soutenant qu'il
méritait de mourir, tant pour ce qu'il était manifeste qu'il avait été
hérétique, que parce qu'il était à croire qu'il promettait plutôt par la
crainte pressante du bûcher, que par le désir de suivre la religion
chrétienne. Quoi plus? Le comte consentit qu'il fût brûlé, dans l'idée
que s'il était réellement converti, le feu lui serait en expiation de
ses péchés, et que s'il avait menti, il souffrirait le talion pour sa
perfidie. Ils furent donc liés tous les deux étroitement avec des liens
très-forts et très-durs, par les jambes, le ventre, le col, et leurs
mains attachées derrière le dos. Cela fait, on demanda au disciple en
quelle foi il entendait mourir, et il répondit: «J'abjure la méchanceté
hérétique, et veux mourir dans la foi de la sainte Église romaine,
priant que cette flamme me serve de purgatoire». Lors un grand feu fut
allumé autour du pal, et tandis que le parfait en hérésie fut consumé en
un moment, les liens qui attachaient l'autre s'étant rompus aussitôt,
tout forts qu'ils étaient, il sortit du feu tellement intact qu'il n'en
resta sur lui aucune trace, si ce n'est que le bout de ses doigts était
brûlé un petit.