Bienveillance du comte Simon à l'égard des habitans de Zara, et
sa révérence singulière envers l'église romaine.
Un temps était où ce noble comte, et Gui abbé de Vaulx-Cernay, qui fut
ensuite évêque de Carcassonne, et dont nous avons souvent fait mention,
s'en allaient outre-mer avec certains barons de France[51]. Et comme les
nobles français furent arrivés dans la très-opulente cité de Venise, où
ils étaient pour monter à frais communs à bord des navires qui devaient
les transporter, ils durent les louer à fort grand prix. Là étaient
Baudouin[52] comte de Flandre, et Henri son frère, Louis comte de Blois,
le noble comte de Montfort, et beaucoup d'autres qu'il n'était aisé de
compter.
[Note 51: Il s'agit ici de la croisade entreprise en 1205, à
l'instigation de Foulques de Neuilly.]
[Note 52: Baudouin IX.]
Or, les citoyens de Venise, hommes rusés et pervers, s'apercevant que
nos pélerins étaient épuisés d'argent et quasi à sec, à cause du prix
immodéré des navires, bien plus, qu'ils ne pouvaient en grande partie
payer le dit naulage, saisissant l'occasion de ce que nos pélerins
étaient à leur merci et dans leur dépendance, ils les conduisirent à la
destruction d'une certaine ville chrétienne appartenant au roi de
Hongrie, laquelle était nommée Zara; et comme nos pélerins y furent
arrivés, selon la coutume des assiégeans, ils assirent leurs tentes près
des murs de la ville. Mais le comte de Montfort et l'abbé de Vaulx, ne
voulant suivre la multitude à mal faire, se refusèrent à camper avec les
autres, et se logèrent loin de la ville. Cependant le seigneur pape
envoya lettres à tous pélerins, et avec elles menaces très-strictes de
perdre l'indulgence qu'il leur avoit accordée, leur commandant, sous
peine de grave excommunication, de n'endommager en aucune façon ladite
cité de Zara.
Il advint que l'abbé de Vaulx, lisant un jour ces lettres aux nobles
hommes de l'armée, tous réunis au même lieu, les Vénitiens voulurent le
tuer. Lors, le noble comte de Montfort se leva au milieu de l'assemblée,
et s'opposant aux Vénitiens, il les empêcha de le tuer; puis s'adressant
aux citoyens de Zara qui étaient là présens pour demander la paix, le
noble comte, devant tous les barons, leur parla de cette sorte: «Ici ne
suis venu, dit-il, pour détruire les chrétiens, et ne vous ferai aucun
mal; et quoi que fassent les autres, pour ce qui est de moi et des
miens, je vous en assure.» Ainsi parla cet homme sans peur, et aussitôt
lui et les siens sortirent du lieu où se tenait la conférence. Que
tardons-nous davantage? Les barons de l'armée, ne déférant pas au
commandement apostolique, prennent et détruisent la ville: derechef, ils
sont excommuniés par le seigneur pape, misérablement et de façon
très-grave; et moi, qui étais là, je rends témoignage à la vérité, en ce
que j'ai vu et lu les lettres contenant l'excommunication apostolique.
Quant au comte, il n'acquiesça à l'avis de plusieurs, pour dévier de la
vraie route; ains, sortant de la compagnie des pécheurs, avec grand
ennui et dépens, il gagna, par une terre déserte et non frayée, la
très-noble ville de Brindes, après beaucoup d'angoisses et de travaux,
et là, finalement, ayant loué des navires, il s'achemina avec
promptitude outre-mer, où, durant une année, il fit mainte et mainte
prouesse dans la guerre contre les païens. Puis, avec honneur, il revint
sauf et en vie dans ses domaines, tandis que les barons qu'il avait
quittés près de Zara coururent grands périls, et presque tous moururent.
Dès ce temps donc il commença les triomphes qu'il a heureusement
consommés par la suite, et dès lors il mérita la gloire que, depuis, il
obtint en châtiant la perversité hérétique.
Nous ne pensons pas qu'il faille taire que ce comte étant tel et si
grand homme, Dieu pourvut à lui donner un aide semblable à lui, à
savoir, sa femme, qui, pour en dire peu de mots, était religieuse, sage
et pleine de zèle. Chez elle, en effet, la religion ornait le zèle et la
sagesse, la sagesse guidait la religion et le zèle, le zèle animait la
sagesse et la religion. De plus, Dieu avait béni ladite comtesse en
procréation de lignée; car le comte avait d'elle plusieurs et fort beaux
enfans. Ces choses déduites à la louange dudit comte, apprêtons-nous à
poursuivre l'ordre de notre narration.