CHAPITRE XVIII.

Comment le comte de Montfort fut élu prince du territoire et

domaine du comte Raimond[48].

[Note 48: Il faut entendre par là Raimond, vicomte de Béziers, et non le

comte Raimond de Toulouse.]

Toutes ces choses achevées, les barons tinrent conseil entre eux pour

aviser de celui qu'ils devaient faire seigneur dudit domaine; et d'abord

il fut offert au comte de Nevers, puis au duc de Bourgogne, mais ils le

refusèrent. Pour lors, furent choisis dans toute l'armée deux évêques et

quatre chevaliers, ensemble l'abbé de Cîteaux, légat du siége

apostolique, pour donner un maître à ce territoire, lesquels promirent

fermement d'élire celui qu'ils jugeraient meilleur selon Dieu et selon

le siècle. Ces sept personnes donc, par la coopération des sept dons du

Saint-Esprit et le regard de miséricorde qu'il jette sur la terre,

choisissent un homme fidèle, catholique, honnête en ses moeurs et fort

en armes, savoir le comte Simon de Montfort. Aussitôt l'abbé de Cîteaux,

légat du siége apostolique, père et maître de cette sainte négociation,

plus le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, viennent audit comte,

l'avertissant, priant et engageant pour qu'il eût à accepter ce fardeau

et cet honneur tout ensemble; et, comme le susdit personnage tout plein

de discrétion s'y refusait très-instamment, se disant insuffisant, voire

même indigne, soudain l'abbé de Cîteaux et le duc se jettent à ses

pieds, le suppliant d'accéder à leur prière. Mais le comte persistant

dans son refus, l'abbé, usant de son autorité de légat, lui enjoignit

très-étroitement, par vertu d'obéissance, de faire ce qu'ils lui

demandaient. Le comte donc prit le gouvernement des susdites terres pour

la gloire de Dieu, l'honneur de l'Église et la ruine de l'hérétique

méchanceté.

Il faut placer ici un fait bien digne d'être rapporté, lequel advint peu

auparavant en France au noble comte de Montfort. Un jour que le

vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, dont il est parlé plus haut, qui,

du mieux qu'il pouvait, avançait les affaires de la foi contre les

hérétiques, revenait d'auprès le duc de Bourgogne, portant lettres de ce

duc, par lesquelles il priait le comte de Montfort de se préparer avec

lui à la guerre pour Jésus-Christ contre les infidèles, et lui offrant

de grands dons s'il voulait en cela acquiescer à son désir, il arriva

que ledit abbé rencontra le comte dans une église d'un sien château,

dit Rochefort[49], occupé à certaines affaires. Or, comme l'abbé l'eut

pris à part pour lui montrer la missive du duc, le comte, passant par le

choeur de l'église, saisit le livre du psautier qu'il trouva sur le

pupitre, et, tenant son doigt sur la première ligne, il dit à l'abbé:

expliquez-moi ce passage: «Dieu a commandé à ses anges de vous garder

dans toutes vos voies; ils vous porteront dans leurs mains, de peur que

vous ne heurtiez votre pied contre la pierre[50];» ce qui, indiqué de la

sorte par disposition divine, fut très-manifestement prouvé par l'issue

des choses.

[Note 49: Il est probablement question de la petite ville de ce nom,

située en Beauce, à deux lieues de Dourdan.]

[Note 50: Psaume 90, v. 11, 12.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 25 / 144 题