CHAPITRE XVII.

Du siége de la ville de Carcassonne et de sa reddition.

Béziers donc étant pris et détruit, nos gens délibérèrent de marcher

droit sur Carcassonne; car étaient ses habitans de très-méchans

hérétiques et devant Dieu pécheurs outre mesure. Or, ceux qui se

tenaient dans les châteaux entre Béziers et Carcassonne, s'étaient

enfuis par crainte de notre armée, laissant leurs forts déserts; et

d'autres, qui n'appartenaient à la secte perverse, s'étaient rendus à

nous.

Le vicomte[45], apprenant que les Croisés s'avançaient pour faire le

siége de Carcassonne, ramassa tout ce qu'il put de soldats, et se

renfermant avec eux dans la ville, il se prépara à la défendre contre

les nôtres. N'oublions pas de dire que les citoyens de Carcassonne,

infidèles et méchans qu'ils étaient, avaient détruit le réfectoire et le

cellier des chanoines de leur ville, lesquels étaient chanoines

réguliers, et, ce qui est encore plus exécrable, les stalles même de

l'église; le tout pour fortifier leurs murailles. Ô profane dessein! ô

fortifications sans force, bien dignes d'être renversées, pour ce

qu'elles étaient construites en violation et destruction de l'immunité

sainte de la maison de Dieu! Les maisons des paysans demeurent en leur

entier, et celles des serviteurs de Dieu sont jetées à bas.

[Note 45: Le vicomte de Béziers.]

Les nôtres cependant, étant arrivés sur la ville, établirent leur camp

tout à l'entour, et en formèrent le siége. Mais les corps des hommes

d'armes ayant pris poste sur chaque point du circuit, il ne fut question

de combattre ni ce jour même ni le suivant.

Or, la cité de Carcassonne, placée à l'extrême issue d'une montagne,

était ceinte d'un double faubourg, et chacun était couvert pareillement

de remparts et de fossés. Le troisième jour, les nôtres espérant

emporter d'assaut et sans machines le premier faubourg, qui était tant

soit peu moins fort que l'autre, l'attaquèrent tous d'accord avec grande

impétuosité, tandis que les évêques et abbés réunis en choeur avec tout

le clergé, et chantant bien dévotement _Veni, sancte Spiritus_,

imploraient un prompt secours de Dieu. Les nôtres aussitôt prirent de

force le premier faubourg abandonné par les ennemis; et il ne faut

omettre que le noble comte de Montfort, attaquant ledit faubourg avec le

reste de l'armée, le premier de tous, voire même tout seul, se lança

audacieusement dans le fossé. Ce succès obtenu, nos gens comblèrent les

fossés, et mirent le faubourg au ras de terre.

Ayant vu que si facilement ils avaient pris le premier, les Croisés

jugèrent qu'ils pourraient également emporter d'assaut le second

faubourg qui était de beaucoup plus fort et mieux défendu[46]. Le jour

suivant donc ils s'en approchèrent; mais, durant qu'ils pressaient

l'attaque, le vicomte et les siens les repoussaient si vaillamment que,

par la grêle continuelle de pierres dont ils étaient assaillis, force

fut aux nôtres de ressauter hors du fossé où ils étaient entrés. Et

comme il advint dans ce conflit qu'un certain chevalier n'en pouvait

sortir, pour ce qu'il avait une jambe cassée, et que nul n'osait l'en

retirer à cause des pierres qu'on lançait toujours, un homme de haute

prouesse, c'était le comte de Montfort, se jeta dans le fossé, et sauva

le malheureux avec le secours d'un seul écuyer, non sans courir grand

risque pour sa propre vie.

[Note 46: L'auteur a dit tout à l'heure que le premier faubourg était

_tant soit peu moins fort, aliquantulum minus forte_. Cette

contradiction vient sans doute de ce que le premier faubourg fut pris et

conservé, tandis que dans le second, attaqué d'abord infructueusement,

les Croisés ne purent se maintenir après un nouvel assaut.]

Ces choses faites, les nôtres ne tardèrent à dresser des machines, de

celles qu'on nomme perrières, pour battre le faubourg, et quand le mur

en fut un peu ébranlé vers le faîte par le jet des pierres, y appliquant

à grand'peine un chariot à quatre roues couvert de peaux de boeuf[47],

ils placèrent dessous des pionniers pour saper la muraille. Lors, les

ennemis, dardant sans cesse des pierres, des bois et du feu sur le

chariot, l'eurent bientôt fracassé; mais les ouvriers s'étant retirés

sous la brèche déjà ouverte dans le mur, ils ne purent en aucune façon

les retarder dans leur travail. Quoi plus? le lendemain, au point du

jour, la muraille ainsi minée s'écroula, et nos gens étant entrés avec

un terrible fracas, les ennemis se retirèrent au plus haut de la ville;

puis, s'apercevant que nos soldats étaient sortis du faubourg et

retournés au camp, quittant la ville et forçant à la fuite tous ceux qui

y étaient demeurés, ils mirent le feu au faubourg, non sans avoir tué

plusieurs des assaillans que l'embarras des issues avait empêché de

s'échapper, et derechef ils se retranchèrent dans la ville haute.

[Note 47: Cette machine peut être comparée à ces galeries couvertes ou

_vignes_ construites avec des claies et du bois de chêne vert, qu'on

appelait aussi _chats_, et qui servaient également à mettre les

travailleurs, mineurs ou pionniers à l'abri des traits des assiégés.]

Il arriva pendant le siége une chose qu'il ne faut passer sous silence,

et qui peut à bon droit passer pour un notable miracle. On disait que

l'armée comptait jusqu'à cinquante mille hommes. Or, nos ennemis avaient

détruit tous les moulins des environs; si bien que les nôtres ne

pouvaient avoir de pain, fors d'un petit nombre de châteaux voisins, et

néanmoins le pain était au camp en telle abondance qu'il s'y vendait à

vil prix. D'où vient ce dire des hérétiques que l'abbé de Cîteaux était

sorcier, et qu'il avait amené des démons sous figure humaine, parce

qu'il leur paraissait que les nôtres ne mangeaient point.

Les choses étant à ce point, les Croisés tinrent conseil sur le fait de

savoir comment ils prendraient la ville. Mais remarquant que, s'ils

faisaient ici comme ils avaient fait à Béziers, la ville serait

détruite, et tous les biens qui étaient en icelle consumés, en sorte que

celui qu'on rendrait maître de ces domaines n'aurait de quoi vivre ni

entretenir chevaliers et servans pour les garder, pour ce fut-il, au

conseil des barons, traité de la paix en la façon que voici. Il fut

arrêté que tous sortiraient nus de la ville, et se sauveraient ainsi;

quant au vicomte, qu'il serait tenu sous bonne garde, et quant aux

biens, qu'ils resteraient en totalité à celui qui serait seigneur dudit

territoire, à cause des besoins plus haut indiqués: et il fut fait de la

sorte. Tous donc sortirent nus de la ville, n'emportant rien que leurs

péchés; et ainsi s'accomplirent les paroles du vénérable homme Bérenger,

qui avait été évêque de Carcassonne. Car, un jour qu'il prêchait dans sa

ville, et que, à son ordinaire, reprochant aux habitans leur hérésie,

ils ne voulaient l'écouter: «Vous ne voulez m'écouter, leur dit-il;

croyez-moi, je pousserai contre vous un si grand mugissement que des

lointaines parties du monde viendront gens qui détruiront cette ville.

Et soyez bien assurés que, vos murs fussent-ils de fer et de hauteur

extrême, vous ne pourrez vous défendre; ains, pour votre incrédulité et

malice, recevrez du très-équitable juge un digne châtiment.» Aussi,

pour telles menaces et autres semblables discours que ce saint

personnage faisait tonner à leurs oreilles, ceux de Carcassonne le

chassèrent un beau jour de leur ville, défendant très-expressément par

la voix du héraut, et sous peine d'une vengeance très-sévère, que nul,

pour acheter ou vendre, se hasardât à communiquer avec lui ou quelqu'un

des siens.

Maintenant poursuivons ce que nous avons commencé. La ville étant rendue

et tous ses habitans dehors, on fit choix de chevaliers pour garder

fidèlement les biens qui s'y trouvaient.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 24 / 144 题