CHAPITRE XVI.

De la malice des citoyens de la ville de Béziers; siége de leur

ville, sa prise et sa destruction.

La cité de Béziers comptait entre les plus nobles, mais était toute

infectée du poison de la perversité hérétique; et ses citoyens n'étaient

pas hérétiques seulement, mais bien plus; ravisseurs, iniques,

adultères, larrons des pires, et pleins de toutes sortes de péchés.

Qu'il ne soit à charge au lecteur si nous discourons plus spécialement

de leur malice.

Un certain prêtre de cette ville gagnait, par une nuit, aux approches du

jour, son église, pour y célébrer les divins mystères, portant le calice

dans ses mains. Quelques habitans de Béziers qui s'étaient embusqués,

saisissant ce prêtre et le frappant avec violence, le blessèrent

grièvement, lui rompirent un bras, et, prenant le calice qu'il tenait,

ils le découvrirent et pissèrent dedans, au mépris du corps et du sang

de Jésus-Christ. Une autre fois, les susdits gens de Béziers, comme de

méchans traîtres qu'ils étaient, occirent leur seigneur vicomte, ayant

nom Trencavel, dans l'église de la bienheureuse Marie Madeleine qui est

en leurs murs, et ils brisèrent les dents à leur évêque qui s'efforçait

de défendre ledit vicomte contre leur furie.

Un chanoine de Béziers ayant célébré la messe, sortait un jour de la

principale église. Oyant le grand bruit que faisaient des travailleurs

occupés à réparer les fossés de la ville, il demanda ce que c'était, et

il eut pour réponse de ceux qui se trouvaient là: «Ce bruit vient des

gens qui travaillent aux fossés, parce que nous fortifions notre ville

contre les Français qui arrivent déjà.» En effet, l'arrivée des pélerins

était imminente; et, pendant qu'ils parlaient ainsi, apparut un

vieillard d'âge vénérable, lequel dit: «Vous fortifiez la ville contre

les pélerins; mais qui pourra vous protéger d'en haut?» Il indiquait par

là que le Seigneur les accablerait du haut du ciel. À ces paroles, ils

furent violemment émus et troublés, et comme ils voulaient fondre sur

le vieillard il disparut, et ne put oncques être retrouvé. Maintenant

suivons notre sujet.

Avant que les Croisés parvinssent jusqu'à Béziers, le vicomte de cette

ville, nommé Raimond-Roger, homme de noble lignage, neveu du comte de

Toulouse, et grand imitateur de sa perversité, avait très-fermement

promis aux hérétiques de cette ville, qu'il n'avait jamais gênés en

aucune façon, de ne les abandonner du tout; et que persévérant jusqu'à

la mort, il attendrait dans leurs murs la venue des soldats du Christ.

Mais comme il eut appris que les nôtres approchaient, contempteur de ses

sermens et rompant la foi promise, il se réfugia à Carcassonne, autre

sienne ville noble, où il mena avec lui plusieurs des hérétiques de

Béziers.

Les nôtres donc, arrivant à Béziers, envoyèrent au devant l'évêque de

cette ville, qui était sorti à leur rencontre, à savoir, maître Renaud

de Montpellier, homme vénérable pour son âge, sa vie et science. Car

disaient les nôtres qu'ils étaient venus pour la perte des hérétiques;

et, à cette cause, ils mandèrent aux citoyens catholiques, s'il s'en

trouvait aucuns, de livrer en leurs mains les hérétiques, que ce même

vénérable évêque qui les connaissait bien, et même les avait couchés par

écrit, leur nommerait, ou que s'ils ne pouvaient faire ainsi, ils

eussent à sortir de la ville, abandonnant les hérétiques de peur de

périr avec eux. Lequel avis leur étant rapporté par ledit évêque, ils ne

voulurent y acquiescer; ains, s'élevant contre Dieu et l'Église, et

faisant pacte avec la mort, ils choisirent de mourir hérétiques plutôt

que de vivre chrétiens. Devant, en effet, que les nôtres les eussent

attaqués le moins du monde, quelques gens de Béziers sortirent de leurs

murailles, et commencèrent avec flèches et autres armes de jet, à

harceler vivement les assiégeans; ce que voyant nos servans d'armée,

lesquels sont dits vulgairement _ribauds_[44], ils abordent pleins

d'indignation les remparts de Béziers, et donnant l'assaut à l'insu des

gentilshommes de l'armée, qui n'étaient du tout prévenus, à l'heure

même, chose admirable, ils s'emparent de la ville. Que dirai-je? sitôt

entrés, ils égorgèrent presque tout, du plus petit jusqu'au plus grand,

et livrèrent la ville aux flammes. Et fut ladite ville prise le jour de

la fête de sainte Marie Madeleine (ô très-juste mesure de la volonté

divine!), laquelle, ainsi que nous l'avons dit au commencement, les

hérétiques disaient avoir été la concubine du Christ; outre qu'en son

église, située dans l'enceinte de leur ville, les citoyens de Béziers

avaient tué leur seigneur, et brisé les dents à leur évêque, comme nous

l'avons déjà rapporté. C'est juste donc s'ils furent pris et exterminés

au jour de la fête de celle dont ils avaient tenu tant de propos

injurieux, et de qui ces chiens très-impudens avaient souillé l'église

par le sang de leur seigneur vicomte, et celui de leur évêque. Même dans

cette église, où, comme il a été dit souvent, ils avaient occis leur

maître, il fut tué d'entre eux jusqu'à sept mille, le jour même de la

prise de Béziers.

[Note 44: Cette espèce de soldats figure, pour la première fois, sous le

règne de Philippe-Auguste. Ils avaient beaucoup de rapport avec ce qu'on

a appelé depuis _enfans perdus_. On les mettait à la tête des assauts et

on s'en servait ordinairement dans toutes les entreprises qui exigeaient

un coup de main hardi. La licence excessive à laquelle ils se livraient

a, par la suite, rendu leur nom infâme. Il y avait un chef des _ribauds_

qui portait le titre de _roi_; il avait des priviléges et des fonctions

qui passèrent au grand prévôt de l'hôtel lorsque cette charge fut créée

par Charles VI, après la suppression du nom de _roi des ribauds_. Entre

autres redevances affectées à cet officier, on comptait celle que lui

payait chaque femme adultère (cinq sous). On doit entendre par ces mots

_servans d'armée_ à peu près tous ceux qui, dans l'armée, n'étaient pas

nobles, et ceux même qui étaient a sa suite, sans en faire partie comme

soldats.]

Il est encore à remarquer grandement que, de même que la ville de

Jérusalem fut détruite par Tite et Vespasien l'an 42 de la passion de

Notre-Seigneur, ainsi la cité de Béziers fut dévastée par les Français

en l'an 42, après le meurtre de leur seigneur. Il ne faut non plus

omettre que ladite cité a été maintes fois saccagée pour même cause et

le même jour. C'est toujours en celui de la fête de sainte Madeleine,

dans l'église de qui un si grand forfait avait été commis, que la ville

de Béziers a reçu le digne châtiment de son crime.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 23 / 144 题