De la malice des citoyens de la ville de Béziers; siége de leur
ville, sa prise et sa destruction.
La cité de Béziers comptait entre les plus nobles, mais était toute
infectée du poison de la perversité hérétique; et ses citoyens n'étaient
pas hérétiques seulement, mais bien plus; ravisseurs, iniques,
adultères, larrons des pires, et pleins de toutes sortes de péchés.
Qu'il ne soit à charge au lecteur si nous discourons plus spécialement
de leur malice.
Un certain prêtre de cette ville gagnait, par une nuit, aux approches du
jour, son église, pour y célébrer les divins mystères, portant le calice
dans ses mains. Quelques habitans de Béziers qui s'étaient embusqués,
saisissant ce prêtre et le frappant avec violence, le blessèrent
grièvement, lui rompirent un bras, et, prenant le calice qu'il tenait,
ils le découvrirent et pissèrent dedans, au mépris du corps et du sang
de Jésus-Christ. Une autre fois, les susdits gens de Béziers, comme de
méchans traîtres qu'ils étaient, occirent leur seigneur vicomte, ayant
nom Trencavel, dans l'église de la bienheureuse Marie Madeleine qui est
en leurs murs, et ils brisèrent les dents à leur évêque qui s'efforçait
de défendre ledit vicomte contre leur furie.
Un chanoine de Béziers ayant célébré la messe, sortait un jour de la
principale église. Oyant le grand bruit que faisaient des travailleurs
occupés à réparer les fossés de la ville, il demanda ce que c'était, et
il eut pour réponse de ceux qui se trouvaient là: «Ce bruit vient des
gens qui travaillent aux fossés, parce que nous fortifions notre ville
contre les Français qui arrivent déjà.» En effet, l'arrivée des pélerins
était imminente; et, pendant qu'ils parlaient ainsi, apparut un
vieillard d'âge vénérable, lequel dit: «Vous fortifiez la ville contre
les pélerins; mais qui pourra vous protéger d'en haut?» Il indiquait par
là que le Seigneur les accablerait du haut du ciel. À ces paroles, ils
furent violemment émus et troublés, et comme ils voulaient fondre sur
le vieillard il disparut, et ne put oncques être retrouvé. Maintenant
suivons notre sujet.
Avant que les Croisés parvinssent jusqu'à Béziers, le vicomte de cette
ville, nommé Raimond-Roger, homme de noble lignage, neveu du comte de
Toulouse, et grand imitateur de sa perversité, avait très-fermement
promis aux hérétiques de cette ville, qu'il n'avait jamais gênés en
aucune façon, de ne les abandonner du tout; et que persévérant jusqu'à
la mort, il attendrait dans leurs murs la venue des soldats du Christ.
Mais comme il eut appris que les nôtres approchaient, contempteur de ses
sermens et rompant la foi promise, il se réfugia à Carcassonne, autre
sienne ville noble, où il mena avec lui plusieurs des hérétiques de
Béziers.
Les nôtres donc, arrivant à Béziers, envoyèrent au devant l'évêque de
cette ville, qui était sorti à leur rencontre, à savoir, maître Renaud
de Montpellier, homme vénérable pour son âge, sa vie et science. Car
disaient les nôtres qu'ils étaient venus pour la perte des hérétiques;
et, à cette cause, ils mandèrent aux citoyens catholiques, s'il s'en
trouvait aucuns, de livrer en leurs mains les hérétiques, que ce même
vénérable évêque qui les connaissait bien, et même les avait couchés par
écrit, leur nommerait, ou que s'ils ne pouvaient faire ainsi, ils
eussent à sortir de la ville, abandonnant les hérétiques de peur de
périr avec eux. Lequel avis leur étant rapporté par ledit évêque, ils ne
voulurent y acquiescer; ains, s'élevant contre Dieu et l'Église, et
faisant pacte avec la mort, ils choisirent de mourir hérétiques plutôt
que de vivre chrétiens. Devant, en effet, que les nôtres les eussent
attaqués le moins du monde, quelques gens de Béziers sortirent de leurs
murailles, et commencèrent avec flèches et autres armes de jet, à
harceler vivement les assiégeans; ce que voyant nos servans d'armée,
lesquels sont dits vulgairement _ribauds_[44], ils abordent pleins
d'indignation les remparts de Béziers, et donnant l'assaut à l'insu des
gentilshommes de l'armée, qui n'étaient du tout prévenus, à l'heure
même, chose admirable, ils s'emparent de la ville. Que dirai-je? sitôt
entrés, ils égorgèrent presque tout, du plus petit jusqu'au plus grand,
et livrèrent la ville aux flammes. Et fut ladite ville prise le jour de
la fête de sainte Marie Madeleine (ô très-juste mesure de la volonté
divine!), laquelle, ainsi que nous l'avons dit au commencement, les
hérétiques disaient avoir été la concubine du Christ; outre qu'en son
église, située dans l'enceinte de leur ville, les citoyens de Béziers
avaient tué leur seigneur, et brisé les dents à leur évêque, comme nous
l'avons déjà rapporté. C'est juste donc s'ils furent pris et exterminés
au jour de la fête de celle dont ils avaient tenu tant de propos
injurieux, et de qui ces chiens très-impudens avaient souillé l'église
par le sang de leur seigneur vicomte, et celui de leur évêque. Même dans
cette église, où, comme il a été dit souvent, ils avaient occis leur
maître, il fut tué d'entre eux jusqu'à sept mille, le jour même de la
prise de Béziers.
[Note 44: Cette espèce de soldats figure, pour la première fois, sous le
règne de Philippe-Auguste. Ils avaient beaucoup de rapport avec ce qu'on
a appelé depuis _enfans perdus_. On les mettait à la tête des assauts et
on s'en servait ordinairement dans toutes les entreprises qui exigeaient
un coup de main hardi. La licence excessive à laquelle ils se livraient
a, par la suite, rendu leur nom infâme. Il y avait un chef des _ribauds_
qui portait le titre de _roi_; il avait des priviléges et des fonctions
qui passèrent au grand prévôt de l'hôtel lorsque cette charge fut créée
par Charles VI, après la suppression du nom de _roi des ribauds_. Entre
autres redevances affectées à cet officier, on comptait celle que lui
payait chaque femme adultère (cinq sous). On doit entendre par ces mots
_servans d'armée_ à peu près tous ceux qui, dans l'armée, n'étaient pas
nobles, et ceux même qui étaient a sa suite, sans en faire partie comme
soldats.]
Il est encore à remarquer grandement que, de même que la ville de
Jérusalem fut détruite par Tite et Vespasien l'an 42 de la passion de
Notre-Seigneur, ainsi la cité de Béziers fut dévastée par les Français
en l'an 42, après le meurtre de leur seigneur. Il ne faut non plus
omettre que ladite cité a été maintes fois saccagée pour même cause et
le même jour. C'est toujours en celui de la fête de sainte Madeleine,
dans l'église de qui un si grand forfait avait été commis, que la ville
de Béziers a reçu le digne châtiment de son crime.