CHAPITRE X.

Comment maître Théodise fut délégué avec maître Milon.

En compagnie du susdit maître Milon fut envoyé un certain clerc, nommé

Théodise[36], chanoine de Gênes, lequel devait l'assister et aider dans

l'expédition des affaires de la foi. Or, ce Théodise était homme de

grande science, homme de constance admirable, homme d'exquise bonté, qui

se comporta très-bien pour les intérêts de Jésus-Christ. Quels dangers

il eut à courir dans sa mission, et quels travaux à endurer, c'est ce

que l'issue a fait voir, comme nous aurons soin par la suite de le

rapporter plus amplement.

[Note 36: Ou, selon d'autres auteurs, _Thédise_.]

Le seigneur pape avait donné commandement à maître Milon de disposer, en

tout ce qui touchait à la foi, et surtout au fait du comte de Toulouse,

selon l'avis de l'abbé de Cîteaux, vu que l'abbé connaissait à plein

l'état des affaires aussi bien que les fourberies de ce comte. Par quoi,

le seigneur pape avait dit expressément à maître Milon: «L'abbé de

Cîteaux sera de tout le faiseur, et toi, tu seras son organe; car le

comte de Toulouse le tient pour suspect, mais toi, tu ne lui seras point

tel.»

Maître Milon et maître Théodise étant donc venus en France, ils

trouvèrent l'abbé de Cîteaux à Auxerre. Là, maître Milon le consulta sur

plusieurs articles concernant les affaires de la foi; au sujet de quoi

l'abbé l'instruisant avec soin, lui délivra son avis écrit et scellé. Il

lui conseilla en outre de convoquer les archevêques, évêques et autres

prélats qu'il jugerait expédiens au bien de la chose, avant que

d'arriver au comte de Toulouse, de prendre leurs avis et opinions et de

s'y tenir. Il lui indiqua même spécialement et par leurs noms

quelques-uns d'entre les prélats aux conseils de qui il devait

particulièrement adhérer.

Après, l'abbé de Cîteaux et maître Milon, s'acheminèrent vers le roi de

France, Philippe, qui pour lors tenait une conférence solennelle avec

plusieurs de ses barons à Villeneuve[37], au territoire de Sens, où se

trouvaient le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Pol, et

beaucoup d'autres nobles et puissans personnages. Or, le seigneur pape

avait envoyé au roi lettres spéciales, l'avertissant et priant

d'employer secours opportun par lui-même, ou du moins par son fils

Louis, pour la défense de l'Église, qui courait grands risques en la

province de Narbonne. Mais le roi donna pour réponse au nonce du

seigneur pape, qu'il avait à ses flancs deux grands et terribles lions,

savoir Othon[38] qui était dit empereur, et le roi Jean

d'Angleterre[39]; lesquels, d'un et d'autre côté, travaillaient de

toutes leurs forces à porter le trouble dans le royaume de France; par

ainsi qu'il ne voulait sortir en aucune façon de France, ni même

envoyer son fils; mais que lui semblait assez pour le présent s'il

permettait à ses barons de marcher contre les perturbateurs de la paix

et de la foi dans la province de Narbonne.

[Note 37: Il y avait trois villes de ce nom auprès de Sens, savoir,

Villeneuve-la-Guyard, Villeneuve-l'Archevêque et Villeneuve-le-Roi ou

sur Yonne. C'est de cette dernière qu'il est question.]

[Note 38: Othon IV, surnommé le Superbe.]

[Note 39: Jean-sans-Terre.]

D'autre part, le souverain pontife avait adressé lettres circulaires à

tous prélats, comtes et barons, et au peuple entier du royaume de

France, pour rendre les peuples fidèles plus prompts à extirper la peste

d'hérésie; les admonestant efficacement et les exhortant de faire hâte à

venger, dans le pays de Narbonne, l'injure du Crucifix; leur faisant

savoir de plus que quiconque, enflammé du zèle de la foi orthodoxe,

s'emploirait à cette oeuvre de piété, obtiendrait rémission de tous ses

péchés devant Dieu et son vicaire, pourvu qu'il fût contrit et confessé.

Que dirai-je? Ladite indulgence est publiée en France, et une grande

multitude de fidèles s'arment du signe de la croix[40].

[Note 40: En 1209.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 17 / 144 题