Comment les évêques de Toulouse et de Conserans furent envoyés à
Rome pour exposer au souverain pontife l'état de l'Église dans la
province de Narbonne.
Les prélats de la province de Narbonne et autres que touchaient les
affaires de la paix et de la foi dans la province de Narbonne, voyant
qu'étaient morts les hommes de bien, l'évêque d'Osma, frère Pierre de
Castelnau et frère Raoul, lesquels avaient été en ladite terre les
promoteurs principaux et maîtres de la prédication; remarquant, de plus,
que cette prédication avait déjà accompli son cours pour majeure partie,
sans avoir beaucoup profité, ains qu'elle avait été du tout frustrée des
fruits désirés, ils délibérèrent d'en transmettre avis aux pieds du
souverain pontife.
À cette cause, les vénérables hommes Foulques, évêque de Toulouse, et
Navarre, évêque de Conserans, se ceignent et s'acheminent vers Rome,
pour supplier le seigneur pape qu'à la religion grandement périclitante
en la province de Narbonne, de Béziers et Bordeaux, et faisant dans ces
contrées presque entièrement naufrage, il tende une main secourable, et
pourvoie à la paix de l'Église.
Sur quoi, le seigneur pape Innocent, qui s'appliquait de toutes ses
forces à veiller aux nécessités de la foi catholique, porta remède à si
grand mal, envoyant en France lettres circulaires et efficaces sur telle
affaire, comme nous l'expliquerons mieux plus bas.
Ce qu'ayant ouï le comte de Toulouse, ou pour mieux dire ce comte de
fourberie[34], à savoir, que les susdits évêques s'en étaient allés à
Rome, craignant d'être châtié selon ses mérites, et voyant que ses bons
faits et gestes ne pouvaient passer impunis, après avoir député
plusieurs autres émissaires à Rome, il y envoya finalement deux hommes
méchans et exécrables, l'archevêque d'Auch et Raimond de Rabastens[35]
lequel avait été autrefois évêque de Toulouse, et pour ses mérites
déposé depuis; et par ces truchemens, il se plaignit au seigneur pape de
l'abbé de Cîteaux, qui à titre de légat traitait des choses de la foi,
assurant qu'il l'avait aigri contre lui, Raimond, avec trop d'âpreté, et
plus que de raison; promettant en outre ledit comte, que si le seigneur
pape lui adressait un légat à _latere_, il se rangerait en tout à ses
volontés: ce qu'il ne disait par désir qu'il eût de s'amender en aucune
façon, mais bien dans l'idée que si le seigneur pape lui envoyait
quelqu'un d'entre ses cardinaux, il pourrait le circonvenir, homme qu'il
était de couleur changeante et bien fort rusé.
[Note 34: _Comes_ Tolosanus, _imo dicamus melius_, dolosanus.]
[Note 35: Dans le haut Languedoc, à six lieues d'Albi. Il y a une autre
ville du même nom en Bigorre, à quatre lieues de Tarbes.]
Mais le Tout-Puissant, qui est scrutateur des coeurs, et les connaît
jusque dans leurs secrets, ne voulut permettre que la pureté apostolique
pût être induite à erreur, ni davantage que la perversité de ce comte
fût cachée plus long-temps. Il pourvut donc, en sa justice et
miséricorde, juge clément et équitable, à ce que ledit seigneur pape
satisfît à sa requête, comme s'il demandait chose juste, et à ce que sa
malice ne demeurât plus long-temps celée. En effet, le seigneur pape fit
passer en Provence un de ses propres clercs, ayant nom Milon, homme de
vie honnête assurément, illustre en science, disert en paroles, lequel
(pour en peu de mots figurer sa vertu et probité), ne put être épouvanté
par terreur, non plus que plier sous les menaces.
Toutefois, apprenant la venue de maître Milon, le comte se réjouit
grandement, pensant, comme il osait faire, que celui-ci s'accommoderait
en toutes choses à son bon plaisir; et, courant par ses domaines, il
commença à se glorifier, et à dire: «Voici qu'à cette heure je suis
bien, car j'ai un légat selon mon coeur. Voire, je serai moi-même
légat.»
Mais il advint pourtant au contraire de son souhait, ainsi qu'il sera
dit ci-après.