CHAPITRE IX.

Comment les évêques de Toulouse et de Conserans furent envoyés à

Rome pour exposer au souverain pontife l'état de l'Église dans la

province de Narbonne.

Les prélats de la province de Narbonne et autres que touchaient les

affaires de la paix et de la foi dans la province de Narbonne, voyant

qu'étaient morts les hommes de bien, l'évêque d'Osma, frère Pierre de

Castelnau et frère Raoul, lesquels avaient été en ladite terre les

promoteurs principaux et maîtres de la prédication; remarquant, de plus,

que cette prédication avait déjà accompli son cours pour majeure partie,

sans avoir beaucoup profité, ains qu'elle avait été du tout frustrée des

fruits désirés, ils délibérèrent d'en transmettre avis aux pieds du

souverain pontife.

À cette cause, les vénérables hommes Foulques, évêque de Toulouse, et

Navarre, évêque de Conserans, se ceignent et s'acheminent vers Rome,

pour supplier le seigneur pape qu'à la religion grandement périclitante

en la province de Narbonne, de Béziers et Bordeaux, et faisant dans ces

contrées presque entièrement naufrage, il tende une main secourable, et

pourvoie à la paix de l'Église.

Sur quoi, le seigneur pape Innocent, qui s'appliquait de toutes ses

forces à veiller aux nécessités de la foi catholique, porta remède à si

grand mal, envoyant en France lettres circulaires et efficaces sur telle

affaire, comme nous l'expliquerons mieux plus bas.

Ce qu'ayant ouï le comte de Toulouse, ou pour mieux dire ce comte de

fourberie[34], à savoir, que les susdits évêques s'en étaient allés à

Rome, craignant d'être châtié selon ses mérites, et voyant que ses bons

faits et gestes ne pouvaient passer impunis, après avoir député

plusieurs autres émissaires à Rome, il y envoya finalement deux hommes

méchans et exécrables, l'archevêque d'Auch et Raimond de Rabastens[35]

lequel avait été autrefois évêque de Toulouse, et pour ses mérites

déposé depuis; et par ces truchemens, il se plaignit au seigneur pape de

l'abbé de Cîteaux, qui à titre de légat traitait des choses de la foi,

assurant qu'il l'avait aigri contre lui, Raimond, avec trop d'âpreté, et

plus que de raison; promettant en outre ledit comte, que si le seigneur

pape lui adressait un légat à _latere_, il se rangerait en tout à ses

volontés: ce qu'il ne disait par désir qu'il eût de s'amender en aucune

façon, mais bien dans l'idée que si le seigneur pape lui envoyait

quelqu'un d'entre ses cardinaux, il pourrait le circonvenir, homme qu'il

était de couleur changeante et bien fort rusé.

[Note 34: _Comes_ Tolosanus, _imo dicamus melius_, dolosanus.]

[Note 35: Dans le haut Languedoc, à six lieues d'Albi. Il y a une autre

ville du même nom en Bigorre, à quatre lieues de Tarbes.]

Mais le Tout-Puissant, qui est scrutateur des coeurs, et les connaît

jusque dans leurs secrets, ne voulut permettre que la pureté apostolique

pût être induite à erreur, ni davantage que la perversité de ce comte

fût cachée plus long-temps. Il pourvut donc, en sa justice et

miséricorde, juge clément et équitable, à ce que ledit seigneur pape

satisfît à sa requête, comme s'il demandait chose juste, et à ce que sa

malice ne demeurât plus long-temps celée. En effet, le seigneur pape fit

passer en Provence un de ses propres clercs, ayant nom Milon, homme de

vie honnête assurément, illustre en science, disert en paroles, lequel

(pour en peu de mots figurer sa vertu et probité), ne put être épouvanté

par terreur, non plus que plier sous les menaces.

Toutefois, apprenant la venue de maître Milon, le comte se réjouit

grandement, pensant, comme il osait faire, que celui-ci s'accommoderait

en toutes choses à son bon plaisir; et, courant par ses domaines, il

commença à se glorifier, et à dire: «Voici qu'à cette heure je suis

bien, car j'ai un légat selon mon coeur. Voire, je serai moi-même

légat.»

Mais il advint pourtant au contraire de son souhait, ainsi qu'il sera

dit ci-après.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 16 / 144 题