CHAPITRE VIII.

Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau qui succomba sous le

glaive des impies.

Ayant dit ce peu de mots touchant les prédicateurs de la parole divine,

arrivons, avec l'aide de Dieu, au martyre de cet homme vénérable, de cet

athlète très-courageux, frère Pierre de Castelnau; à quelle fin nous

pensons ne pouvoir mieux faire, ni plus authentiquement, qu'en insérant

dans notre narration les lettres du seigneur pape, adressées par lui aux

fidèles du Christ, et contenant plus au long le récit de ce martyre. La

teneur de ces lettres est ainsi qu'il suit:

«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos chers fils,

nobles hommes, comtes, barons et tous chevaliers établis dans les

provinces de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix et de Vienne: salut et

bénédiction apostolique.

«Nous avons ouï une chose que nous sommes forcés de croire et déduire

pour le deuil commun de toute l'Église, à savoir, que comme frère Pierre

de Castelnau, de sainte mémoire, moine et prêtre, homme vertueux entre

tous les hommes, illustre par sa vie, sa science et son renom, député

avec plusieurs autres pour évangéliser la paix et affermir la foi dans

la province d'Occitanie, travaillait louablement au ministère à lui

commis, et ne cessait de travailler encore, comme celui qui avait

pleinement appris en l'école du Christ ce qu'il enseignait; et, doué de

paroles selon la foi, avait moyen d'exhorter suivant la saine doctrine

celui qui est selon cette doctrine, et de repousser les contredisans,

toujours préparé à rendre raison à qui l'en sommait, ainsi que le

pouvait faire homme catholique, docte en la loi, éloquent en langage;

contre ledit frère donc fut suscité par le diable son ministre, le comte

Raimond de Toulouse: lequel, pour beaucoup et de grands excès commis

envers l'Église et envers Dieu, ayant souvent encouru la censure

ecclésiastique, et souvent (homme qu'il était de couleur changeante,

rusé, impossible à saisir et inconstant) s'étant fait absoudre par une

repentance simulée; ne pouvant enfin contenir la haine qu'il avait

conçue contre ledit saint personnage, pour autant qu'en sa bouche était

parole de vérité, pour réprimander et châtier les nations, et lui

surtout, comte Raimond, qui méritait d'être repris davantage à cause de

plus grands crimes, convoqua les légats du siége apostolique, savoir,

frère Pierre et son collègue, dans la ville de Saint-Gilles, leur

promettant de leur donner satisfaction sur tous les chefs pour lesquels

il était reproché. Mais comme eux se furent rendus en la susdite ville,

ledit comte, tantôt comme homme facile et de bonne foi, promettait de se

soumettre aux salutaires admonitions à lui faites, et tantôt, comme

homme double et endurci, refusait tout net de ce faire. Nos légats,

voulant enfin se retirer dudit lieu, Raimond les menaça publiquement de

mort, disant que par quelque endroit de la terre ou de l'eau qu'ils s'en

fussent, il observerait avec vigilance leur départ; et aussitôt,

accommodant les effets aux paroles, il envoya ses complices pour dresser

les embûches qu'il méditait.

«Comme donc, ni aux prières de notre cher fils l'abbé de Saint-Gilles,

ni aux instances des consuls et bourgeois, le délire de la rage ne le

pouvait adoucir, eux, en dépit du comte et à son grand déplaisir,

conduisirent les saints prédicateurs, à main armée, près des rivages du

Rhône, où, pressés par la nuit, ils se reposèrent, tandis que certains

satellites à eux du tout inconnus se venaient loger près d'eux;

lesquels, comme l'issue l'a fait voir, cherchaient leur sang.

«Le lendemain matin étant survenu, et la messe célébrée comme de

coutume, au moment où les innocens soldats du Christ se préparaient à

passer le fleuve, un de ces satellites de Satan, brandissant sa lance,

blessa entre les côtes inférieures le susdit Pierre de Castelnau (pierre

en effet fondée sur le Christ par immobile assiette), lequel ne se

méfiait pas d'une si grande trahison.

«Lors, regardant d'abord l'assassin, et suivant l'exemple de son maître

Jésus et du bienheureux Étienne, le martyr lui dit: «Que Dieu te

pardonne, car moi je te pardonne,» répétant à plusieurs fois ce mot de

piété et patience; ensuite, étant ainsi transpercé, il oublia l'amère

douleur de sa blessure par l'espérance des choses célestes; et, à

l'article de sa glorieuse mort, ne cessant d'ordonner, de concert avec

les compagnons de son ministère, en quelle façon ils répandraient la

paix et la foi, il s'endormit heureusement dans le Christ après les

pieuses oraisons dernières. Pierre donc ayant, pour la paix et la foi

(si justes causes de martyre qu'il n'y en a de plus justes), répandu son

sang, il aurait déjà brillé, ainsi que nous le croyons, par d'éclatans

miracles, si l'incrédulité des hérétiques ne l'eût empêché, à l'instar

de ceux dont il est dit dans l'Évangile que Jésus ne faisait point parmi

eux beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité. C'est pourquoi,

bien que la parole soit un signe nécessaire, non aux fidèles, mais aux

infidèles, le Sauveur étant présenté à Hérode qui, au témoignage de Luc,

se réjouit grandement de le voir, dans l'espoir qu'il ferait quelque

miracle, il dédaigna d'en faire et de répondre à qui l'interrogeait,

sachant que l'incrédulité qui demande des miracles n'est pas disposée à

croire, et qu'Hérode recherchait seulement une vaine surprise.

«Bien donc que cette méchante race perverse de Provençaux ne soit digne

que si promptement, comme elle le cherche peut-être, lui soit donné un

signe du martyre de frère Pierre, nous croyons cependant qu'il a fallu

qu'un seul mourût pour elle, à cette fin qu'elle ne pérît pas tout

entière, et qu'infectée par la contagion de l'hérésie, elle fût rappelée

de son erreur par l'intercession du sang du martyr.

«Tel est en effet le durable mérite du sacrifice de Jésus-Christ; tel

est l'esprit miraculeux du Sauveur, que, lorsqu'on le croit vaincu dans

les siens, c'est alors même qu'il est plus fortement victorieux en eux;

et de la même vertu par qui lui-même a détruit la mort en mourant, il

fait triompher de leurs triomphateurs ses serviteurs parfois abattus. À

moins que le grain de froment qui tombe en terre ne meure, il reste

seul; mais s'il meurt, il produit des fruits abondans. Espérant donc

qu'il doit provenir dans l'Église du Christ un fruit de cette semence

très-féconde, bien qu'assurément soit durement criminel et

criminellement dur celui dont l'âme n'a pas été percée par le glaive qui

a percé Pierre, et ne désespérant jamais entièrement, vu qu'une si

grande utilité doit être dans l'effusion de son sang, que Dieu accordera

les succès désirés aux nonces de sa prédication dans ladite province,

pour laquelle le martyr est tombé en la corruption de la mort, nous

jugeons devoir avertir plus soigneusement nos vénérables frères les

évêques et leurs suffragans, et les exhorter par le Saint-Esprit, leur

ordonnant strictement, en vertu de la sainte obédience, que, faisant

prendre force à la parole de paix et de foi, semée par ledit Pierre dans

ceux qui ont été abreuvés de sa prédication, pour combattre la

perversité hérétique, affermir la foi catholique, extirper les vices et

implanter les vertus, persistant dans les efforts d'un zèle infatigable,

ils dénoncent à tous, par leurs diocèses, le meurtrier dudit serviteur

de Dieu, ensemble tous ceux à l'aide, par l'oeuvre, conseil ou faveur de

qui il a accompli un si grand crime, plus ses receleurs ou défenseurs,

au nom du tout-puissant Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, ainsi que par

l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et la nôtre, comme

excommuniés et frappés d'anathême; et qu'ils fassent obtempérer à

l'interdit ecclésiastique tous les lieux auxquels le susdit meurtrier ou

autre précité apparaîtrait, voire même en leur présence, chaque jour de

dimanche et fête, au son des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à

ce que, approchant du siége apostolique, ils méritent, par une digne

satisfaction, d'être absous, et fassent révoquer solennellement la

présente sentence. Leur mandons en outre que, quant à ceux qui, animés

du zèle de la foi orthodoxe, et pour venger le sang du juste qui ne

cesse de crier de la terre vers le ciel, jusqu'à ce que le Dieu des

vengeances descende du ciel sur la terre pour la confusion des pervertis

et pervertisseurs, quant à ceux, disons-nous, qui se seraient virilement

ceints et armés contre ces pestiférés qui s'attaquent tout d'une fois à

la paix et à la vérité, ils leur promettent en toute sûreté la

rémission de leurs péchés accordée par Dieu et son vicaire; à cette fin

que ce labeur leur suffise pour réparation des offenses à cause

desquelles ils auront offert à Dieu la contrition de leur coeur et une

confession véridique: le tout attendu que ces empestés Provençaux

tentent non seulement de ravir ce qui est nôtre, mais de nous renverser

nous-mêmes, et que, non contens d'aiguiser leurs langues pour la ruine

des âmes, ils mettent encore la main à la destruction des corps, devenus

qu'ils sont corrupteurs des unes et meurtriers des autres.

«Bien que le comte dont il est parlé plus haut soit depuis long-temps

frappé du couteau d'anathême à cause de nombreux et énormes crimes qu'il

serait trop long de raconter par le menu; vu cependant que, suivant des

indices assurés, il est présumé coupable de la mort du saint homme, non

seulement pour ce qu'il l'a menacé publiquement de le faire mourir, et

lui a dressé des embûches, mais encore en ce qu'il a admis en sa grande

familiarité le meurtrier dudit frère, voire l'a récompensé par riches

dons (sans parler des autres présomptions qui sont plus pleinement

notoires à plusieurs); à cette cause, voulons que les archevêques et

évêques le déclarent publiquement anathématisé. Et comme, selon les

sanctions canoniques des saints Pères, la foi ne doit pas être gardée à

qui ne la garde point envers Dieu, étant ledit comte séparé de la

communion des fidèles, et, pour ce, à éviter plutôt qu'à soutenir,

voulons encore qu'ils déclarent déliés, par l'autorité apostolique, tous

ceux qui sont astreints audit comte par sermens de fidélité, société,

alliance et autres semblables causes, et libre à tout catholique (sauf

le droit du seigneur suzerain[32]) non seulement de poursuivre sa

personne, mais encore d'occuper et de tenir ses terres et domaines,

afin, par ce moyen, d'arriver surtout à purger d'hérésie, par force et

savoir faire, le territoire qui, jusqu'à ce jour, a été honteusement

endommagé et souillé par la méchanceté dudit comte, étant juste en effet

que les mains de tous se lèvent contre celui dont la main a été contre

tous. Que si telle vexation ne lui donne enfin meilleur entendement,

nous aurons soin d'appesantir notre bras sur sa tête. Mais si, par aucun

moyen, il promet d'exhiber satisfaction, ores faudra-t-il qu'il

promette, pour signe de sa repentance, qu'il chassera de tout son

pouvoir les sectateurs de l'hérétique impiété, et qu'il s'empresse de se

réconcilier à la paix fraternelle, vu que c'est surtout pour la faute

qu'il est reconnu avoir commise en l'un et l'autre point, que la censure

ecclésiastique a été proférée contre lui. Bien que si Dieu voulait

prendre garde à toutes ses iniquités, à peine pourrait-il faire

satisfaction convenable, non seulement pour lui-même, mais encore pour

cette multitude qu'il a conduite dans les lacs de damnation. Mais pour

ce que, selon la sentence de vérité, ceux-là ne sont à craindre qui

tuent le corps, mais bien ceux qui peuvent envoyer le corps et l'âme en

la géhenne, nous nous confions et espérons en celui qui, afin d'ôter à

ses fidèles la crainte de la mort, mourut et ressuscita le troisième

jour, pour que le meurtre dudit homme de Dieu, frère Pierre de

Castelnau, non seulement n'imprime pas la crainte à notre vénérable

frère l'évêque de Conserans ni à notre bien-aimé fils Arnauld, abbé de

Cîteaux, légat du siége apostolique, ni aux autres orthodoxes sectateurs

de la vraie foi, mais, du contraire, les enflamme d'amour, afin qu'à

l'exemple de celui qui a mérité heureusement la vie éternelle au prix

d'une mort temporelle, ils ne redoutent pas d'employer pour le Christ,

s'il est nécessaire, leur vie en si glorieux combat. C'est pourquoi nous

avons jugé bon de conseiller aux archevêques et évêques qu'admonestant

leurs ouailles, inculquant prières par préceptes et préceptes par

prières, et s'unissant efficacement aux avis salutaires et commandemens

de nos légats, ils assistent ceux-ci en toutes choses pour lesquelles

ils jugeraient devoir leur faire telles injonctions qu'il leur plairait,

ainsi que de braves compagnons d'armes; leur faisant savoir que la

sentence que cesdits légats auraient promulguée, non seulement contre

les rebelles, mais encore contre les paresseux, nous ordonnons qu'elle

soit tenue pour ratifiée et soit observée inviolablement.

[Note 32: Le roi de France, de qui relevait le comté de Toulouse.]

«Sus donc, soldats du Christ! sus donc, novices intrépides de la milice

chrétienne! que l'universel gémissement de l'Église vous émeuve, et

qu'un pieux zèle vous enflamme du désir de venger une si grande injure

faite à notre Dieu! Souvenez-vous que notre Créateur n'avait pas besoin

de nous alors qu'il nous fit, et que, bien que notre service ne lui soit

nécessaire, comme si, par ce concours, il se fatiguait moins dans

l'opération de ses oeuvres, et que son omnipotence fût moindre quand

notre assistance vient à lui faillir, il nous a néanmoins accordé en

telle circonstance l'occasion de le servir et de lui agréer.

«Puis donc qu'après le meurtre du susdit juste, il est dit que l'Église,

en les pays où vous êtes, siége dans la tristesse et la douleur, sans

appui ni consolateur, que la foi s'est évanouie, que la paix a péri, que

l'hérétique peste et la rage de l'ennemi ont plus fort prévalu; puis

aussi que si, dès l'origine de la tempête, on ne porte un puissant

secours à la religion, le vaisseau de l'Église sera vu presque

entièrement perdu en naufrage; nous vous avertissons tous soigneusement

et promptement exhortons, vous enjoignons, dans une telle urgence et si

grande nécessité, avec confiance et en vertu du Christ, vous donnant

rémission de tous péchés, pour que vous ne tardiez à courir au devant de

maux si énormes, et que vous fassiez en sorte de pacifier ces gens-là en

celui qui est un Dieu de paix et d'amour; finalement pour que vous vous

étudiez en vos régions à exterminer l'impiété et l'hérésie par tous les

moyens quelconques que Dieu vous aura révélés, combattant d'une main

forte et d'un bras au loin étendu leurs sectateurs plus sévèrement que

les Sarrasins, en ce qu'ils sont pires.

«D'ailleurs, vous mandons, si ledit comte Raimond (qui, par ainsi que

s'il eût fait pacte avec la mort, pèche et ne réfléchit sur son crime)

venait d'aventure à prendre meilleur entendement dans la vexation qui

lui est infligée, et que, la face couverte d'ignominie, il se prenne à

rechercher le nom de Dieu, pour nous donner satisfaction et à l'Église,

ou plutôt à Dieu, que vous ne vous désistiez pour cela de faire peser

sur lui le fardeau d'oppression qu'il s'est attiré, chassant lui et ses

fauteurs des châteaux du seigneur, et leur enlevant leurs terres,

auxquelles, après l'expulsion des hérétiques, aient à être subrogés les

habitans catholiques, qui, selon la discipline de notre foi orthodoxe,

servent devant Dieu en sainteté et justice.

«Donné à Latran, le 6 des ides de mars, de notre pontificat l'an

II[33].»

Ces choses étant rapportées touchant la mort du très-saint homme,

retournons à suivre notre narration.

[Note 33: Le 10 mars 1208.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 15 / 144 题