Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des Albigeois.
Puis donc que l'occasion s'en présente, parlons un peu de la crédulité
de ce comte[16]. Il est à dire d'abord que, quasi dès son berceau, il
chérit toujours et choya les hérétiques, et les accueillant dans ses
terres, il les honora par toutes les faveurs qu'il put. Même jusqu'à ce
jour, ainsi qu'on l'assure, partout où il va, il mène avec lui
quelques-uns de ces hommes, cachés sous l'habit laïque, afin que, s'il
venait à mourir, il meure entre leurs mains. Il croyait en effet que,
sans faire aucunement pénitence, et si grand pécheur qu'il fût, il
serait sauvé, pourvu qu'à l'article de la mort il pût recevoir d'eux
l'imposition des mains. Il faisait aussi porter avec soi le
Nouveau-Testament, pour qu'au besoin il reçût des mains des infidèles
l'imposition et ledit livre. De vrai, l'Ancien-Testament est détestable
aux hérétiques: ils disent que ce Dieu, qui a institué la vieille loi,
est mauvais, l'appelant traître à cause de la spoliation d'Égypte, et
meurtrier pour le déluge et la submersion des Égyptiens. Ils ajoutent
que Moïse, Josué et David ont été les ministres de ce mauvais Dieu, et
routiers[17] à son service.
[Note 16: Raimond VI, arrière petit-fils du célèbre croisé Raimond IV,
petit-fils du roi Louis-le-Gros par Constance sa mère, et cousin-germain
de Philippe-Auguste alors régnant.]
[Note 17: On a donné à ce mot plusieurs étymologies. Sa signification la
plus naturelle paraît être voleur de _route_ ou de grand chemin, et il
serait exactement traduit par l'expression anglaise _high-way
gentleman_.]
Un jour le susdit comte dit aux hérétiques, comme le savons
certainement, qu'il voulait faire nourrir son fils à Toulouse parmi eux,
à cette fin qu'il s'instruisît davantage en leur foi, ou plutôt dans
leur infidélité. Il dit encore, une autre fois, qu'il donnerait
volontiers cent marcs d'argent pour qu'un de ses chevaliers embrassât
leur croyance, à laquelle il l'avait maintes fois appelé, et qu'il lui
faisait prêcher souvent. Outre cela, quantes fois les hérétiques lui
envoyaient des présens ou des provisions, il les recevait avec grande
reconnaissance, et les faisait conserver très-soigneusement, ne
souffrant pas que personne en mangeât, sinon lui et certains d'entre ses
familiers. Très-souvent aussi, comme nous l'avons appris de science
certaine, s'agenouillant, il adorait les hérétiques, requérait leurs
bénédictions, et les baisait.
Un jour qu'il était à attendre quelques gens qui devaient venir à lui,
comme ils ne venaient pas, il s'écria: «Il appert clairement que le
diable a fait ce monde, puisque rien ne nous succède à souhait.» Il dit,
en outre, au vénérable évêque de Toulouse, ainsi que nous l'avons ouï
dudit évêque, que les moines de Cîteaux ne pouvaient être sauvés pour
autant qu'ils avaient des ouailles adonnées au péché de luxure. Ô
hérésie inouïe!
Le même comte dit à cet évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son
palais, et que là il entendrait la prédication des hérétiques; par quoi
il est patent qu'il les entendoit souvent durant la nuit.
Étant un jour dans une église où étoit célébrée la messe, ce Raimond
avoit en sa compagnie un certain mime qui suivoit la mode des bouffons
de cette sorte, railloit les gens par grimaces et autres gestes
d'histrion: or, comme le prêtre célébrant se retournoit vers le peuple
en disant _Dominus vobiscum_, le très-scélérat comte commanda à son mime
de contrefaire l'officiant et le tourner en dérision. Il dit encore une
autre fois qu'il aimeroit mieux ressembler à un certain hérétique de
Castres au diocèse d'Alby, auquel on avait tranché les membres, et qui
vivait dans un état misérable, que d'être empereur ou roi.
Que ledit comte protégea toujours les hérétiques, nous en avons la
preuve très-convaincante en ce que jamais il ne put être induit par
aucun légat du siége apostolique à les chasser de son pays; bien que,
contraint par ces mêmes légats, il ait fait de fréquentes abjurations.
Il faisait en outre si peu de cas du sacrement de mariage que, toutes
fois et quantes sa propre épouse lui désagréait, la répudiant, il en
prenait une autre, si bien qu'il en eut quatre[18], dont trois vivent
encore. Il eut d'abord la soeur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix;
laquelle ayant répudiée, il prit la soeur du duc de Chypre[19]. Ayant
encore quitté celle-ci, il épousa la soeur du roi d'Angleterre[20], qui
lui était unie par conséquent au troisième degré; et cette dernière
étant morte, il reçut en mariage la soeur du roi d'Arragon[21], qui
pareillement était sa cousine au quatrième degré. On ne doit point taire
que, durant son premier mariage, il conseilla souvent à sa femme de
prendre l'habit religieux. Celle-ci, comprenant ce qu'il voulait dire,
exprès lui demanda s'il voulait qu'elle se fît religieuse de l'ordre de
Cîteaux; à quoi il répondit que non. Lors elle lui demanda s'il
entendait plutôt qu'elle entrât dans l'ordre de Fontevrault[22]; mais il
dit encore qu'il ne le voulait ainsi. Finalement elle lui demanda quelle
était sa volonté, et il lui dit que, si elle consentait à se faire
ermite, il pourvoierait à tous ses besoins, et il fut fait de la sorte.
[Note 18: Raimond VI eut cinq femmes; l'historien oublie ici la
première, Ermesinde de Pelet.]
[Note 19: Bourgogne, fille d'Amaury, roi de Chypre.]
[Note 20: Jeanne, soeur de Richard-Coeur-de-Lion.]
[Note 21: Éléonore, soeur de Pierre II. Une autre soeur du même roi,
nommée Sancie, devint aussi la femme du fils de Raimond VI.]
[Note 22: Célèbre abbaye de filles, chef d'ordre, fondée par Robert
d'Arbrissel, située dans l'Anjou, à trois lieues de Saumur.]
Il y avait à Toulouse un détestable hérétique nommé Hugues Fabri, qui
jadis était tombé dans une telle démence qu'il avait profané l'autel
d'une église de la manière la plus immonde, et qu'au mépris de Dieu, il
s'était servi salement du poêle qui couvrait ledit autel[23]. Ô forfait
inouï! le même hérétique avait dit un jour qu'au moment où le prêtre
reçoit dans la messe le sacrement de l'Eucharistie, c'est le démon qu'il
fait passer dans son propre corps. Or le vénérable abbé de Cîteaux, qui
était alors abbé de Granselve[24] dans le territoire de Toulouse, ayant
rapporté tout ceci au comte, et lui ayant indiqué qui avait commis un si
grand crime, celui-ci répondit qu'à telle cause il ne punirait
aucunement un citoyen de ses domaines. Le seigneur abbé de Cîteaux, qui
était pour lors archevêque de Narbonne, a raconté ces abominations à
environ vingt évêques, moi présent, au concile de Lavaur.
[Note 23: Voici la phrase textuelle: _Juxta altare cujusdam ecclesiæ
purgavit ventrem, et in contemptum Dei, cum palla altaris tersit
posteriora sua._]
[Note 24: Abbaye d'hommes de l'ordre de Cîteaux, fondée en 1144.]
En outre, ledit comte fut à tel point luxurieux et débauché que, comme
nous l'avons appris avec certitude, il abusait de sa propre soeur, au
mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance[25], il recherchait
avec grand empressement les concubines de son père, et couchait avec
elles dans des transports d'ardeur extrême, à ce point qu'à peine une
femme pouvait lui plaire s'il ne savait qu'elle fût entrée d'abord au
lit de son père; d'où suit que celui-ci, tant à cause de son hérésie que
pour cette énormité, lui annonçait souvent qu'il perdrait son héritage.
[Note 25: Le texte porte _ab infantia_.]
Davantage, ledit Raimond se prit d'une merveilleuse affection pour des
pillards et routiers, à l'aide desquels il dépouillait les églises,
détruisait les monastères, et dépossédait tous ceux de ses voisins qu'il
pouvait.
C'est en cette façon qu'il se comporta toujours comme un membre du
diable, fils de perdition, premier né de Satan, ennemi de la croix et
persécuteur de l'Église, champion des hérétiques, oppresseur des
catholiques, ministre de damnation, apostat de la foi, rempli de crimes,
et vrai magasin de toute espèce de péchés.
Un jour qu'il jouait aux échecs avec un chapelain, il lui dit tout en
jouant: «Le Dieu de Moïse en qui vous croyez ne pourra vous aider à ce
jeu; et quant à moi, ajouta-t-il, que jamais ce Dieu ne me soit en
aide!»
Une autre fois, comme il devait marcher du pays de Toulouse contre
quelques ennemis à lui qui étaient en Provence, se levant au beau milieu
de la nuit, il vint à la maison où les hérétiques toulousains étaient
assemblés, et il leur dit: «Seigneurs et frères, divers sont les
événemens de la guerre. Quoi qu'il arrive de moi, je recommande en vos
mains mon âme et mon corps.» Ce qu'ayant dit, il emmena, pour plus de
précaution, avec lui, des hérétiques en habit commun, pour que si,
d'aventure, il venait à mourir, au moins ce pût être entre leurs bras.
Un jour ce maudit comte était malade en Arragon; et, comme son mal
augmentait, il se fit construire une litière, et, dans cette litière,
transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait
porter en si grande hâte à Toulouse, affligé qu'il était d'une si grave
maladie, il répondit, le misérable: «C'est pour ce qu'il n'y a point en
cette terre de bons hommes entre les mains desquels je puisse mourir;»
car étaient les hérétiques nommés _bons hommes_ par leurs fauteurs. Pour
finir, par bien d'autres signes et paroles il s'avouait hérétique. «Je
sais bien, disait-il, que je dois être déshérité pour ces gens de bien;
mais si suis-je prêt à endurer non seulement l'exhérédation, bien plus,
à perdre la tête pour eux.»
Qu'il suffise de ce que nous avons dit touchant l'incrédulité et malice
de ce malheureux. Maintenant retournons à notre propos.