CHAPITRE III.

Quand et comment les prédicateurs vinrent au pays albigeois.

L'an du verbe incarné 1206, l'évêque d'Osma[8], nommé Diégue, homme

d'excellens mérites et bien digne qu'on l'exalte par magnifiques

louanges, vint en cour de Rome, poussé d'un désir véhément de résigner

son évêché, pour pouvoir plus librement se transporter chez les Païens,

et leur prêcher l'Évangile du Christ. Mais le seigneur pape Innocent III

ne voulut acquiescer au désir du saint homme; ains il lui commanda de

retourner dans son siége.

[Note 8: Il se nommait Diégue de Azebez. Osma (_Oxomuma_, _Uxama_),

ancienne ville d'Espagne, dans la Vieille-Castille. Elle tombe presqu'en

ruines.]

Or, il advint, comme il revenait de la cour du saint Père, qu'étant aux

entours de Montpellier, il rencontra le vénérable homme, Arnauld, abbé

de Cîteaux[9], père Pierre de Castelnau et frère Raoul, moines dudit

ordre, légats du siége apostolique; lesquels, par dégoût, voulaient

renoncer à la mission qui leur avait été enjointe, pour ce que leurs

prédications n'avaient en rien ou que très-peu réussi près des

hérétiques. Toutes fois, en effet, qu'ils avaient tenté de les prêcher,

ceux-ci leur avaient objecté la très-méchante conduite des clercs, et

qu'ainsi, s'ils ne voulaient amender leurs moeurs, ils devaient

s'abstenir de poursuivre leurs prédications.

[Note 9: Cîteaux (_Cistertium_), fameuse abbaye, chef d'ordre des

Bernardins, fondée en 1098, et située entre des marais, au diocèse de

Châlons-sur-Saône, à deux lieues de Nuits. L'église et le monastère

étaient magnifiques. Elle avait 120,000 livres de rentes. Cet ordre

comptait en France un grand nombre d'abbayes, toutes richement dotées.]

Dans une telle perplexité, le susdit évêque ouvrit un avis salutaire;

disant et conseillant aux légats du siége apostolique qu'abandonnant

tout autre soin, ils n'épargnassant ni sueurs ni peines pour répandre

avec plus d'ardeur la semence de la parole sainte, et que, pour fermer

la bouche aux méchans, ils marchassent en toute humilité, faisant et

enseignant à l'exemple du divin maître, allant à pied sans or ni argent;

bref, imitant en tout la manière apostolique. Mais eux, refusant de

prendre sur eux ces choses, en tant qu'elles semblaient une sorte de

nouveauté, répondirent que si une personne d'autorité suffisante

consentait à les précéder en telle façon, ils la suivraient

très-volontiers. Que dirai-je de plus? il s'offrit, cet homme plein de

Dieu, et renvoyant aussitôt sa suite à Osma, ne gardant avec lui qu'un

seul compagnon[10], et suivi des deux moines souvent indiqués, savoir

Pierre et Raoul, il s'en vint à Montpellier. Quant à l'abbé Arnauld, il

regagna Cîteaux, pour autant que le chapitre de l'ordre devait

très-prochainement se tenir, et partie pour le dessein qu'il avait, ce

chapitre terminé, de mener avec lui quelques-uns de ses abbés, qui

l'aidassent à poursuivre la tâche de prédication qui lui était

prescrite.

[Note 10: On verra plus loin que ce compagnon était le fameux saint

Dominique, né à Calahorra, au diocèse d'Osma, l'an 1170, d'une noble et

ancienne famille, mort à Bologne en 1221, et canonisé par Grégoire IX en

1234. Il fonda l'ordre des Frères-Prêcheurs, connu sous le nom de

Dominicains et sous celui de Jacobins, et approuvé en 1216 par Honorius

III.]

Au sortir de Montpellier, l'évêque d'Osma et les deux moines susdits

vinrent en un certain château de Carmaing[11], où ils rencontrèrent un

hérésiarque nommé Baudouin, et un certain Théodore, fils de perdition et

chaume d'éternel incendie: lequel, originaire de France, était de race

noble, et même avait eu canonicat à Nevers. Mais ensuite un homme

d'armes, qui était son oncle et des pires hérétiques, ayant été

condamné pour sa doctrine dans le concile de Paris[12], en présence

d'Octave, cardinal et légat du siége apostolique, il vit qu'il ne

pourrait se cacher lui-même plus long-temps, et gagna le pays de

Narbonne, où il fut en très-grand amour et très-haute vénération parmi

les hérétiques, tant pour ce qu'il semblait surpasser quelque peu les

autres en subtilité, que parce qu'ils se glorifiaient d'avoir pour leur

frère en iniquité, et défenseur de leur corruption, un homme de

France[13], qui est la source de la science et religion chrétienne. Et

il ne faut pas taire qu'il se faisait appeler Théodore, bien

qu'auparavant il eût nom Guillaume.

[Note 11: Carmaing (_Carmanum_), petite ville dans le haut Languedoc, à

six lieues de Toulouse.]

[Note 12: Sans doute dans le concile tenu dans cette ville en 1210, où

furent condamnés au feu tous les partisans des doctrines d'Amaury de

Chartres, docteur de l'université de Paris.]

[Note 13: Ce nom ne comprenait pas encore les contrées du midi de la

France. Il ne leur fut appliqué que plus tard et à mesure que la

domination royale s'étendit directement sur elles.]

Ayant disputé pendant huit jours avec ces deux hommes, à savoir,

Baudouin et Théodore, nos prédicateurs convertirent tout le peuple du

susdit château, par leurs salutaires avertissemens, à la haine des

hérétiques: si bien qu'il eût de lui-même, et très-volontiers, expulsé

lesdits hérétiques, n'était que le seigneur du lieu, infecté du poison

de perfidie, les avait faits ses familiers et amis. Il serait trop long

de rapporter tous les termes de cette dispute; j'ai cru seulement devoir

en recueillir ceci que, lorsque par la discussion le vénérable évêque

eut poussé Théodore jusqu'aux dernières conséquences: «Je sais, dit

celui-ci, je sais de quel esprit tu es; car tu es venu dans l'esprit

d'Élie.» À cela le saint répondit: «Si je suis venu dans l'esprit

d'Élie, tu es venu, toi, dans celui de l'Antéchrist.» Ayant donc passé

là huit jours, ces vénérables hommes furent suivis par le peuple, à leur

sortie du château, pendant une lieue environ.

Poursuivant droit leur chemin, ils arrivèrent en la cité de Béziers, où,

prêchant et disputant durant quinze jours, ils affermissaient dans la

foi le peu de catholiques qui s'y trouvaient, et confondaient les

hérétiques. C'est alors que le vénérable évêque d'Osma et frère Raoul

conseillèrent à frère Pierre de Castelnau de s'éloigner d'eux pendant un

temps: car ils craignaient que Pierre ne fût tué, parce qu'à lui surtout

s'attaquait la haine des hérétiques; pour un temps donc, frère Pierre

quitta l'évêque et frère Raoul.

Ceux-ci étant sortis de Béziers arrivèrent heureusement à Carcassonne,

où ils demeurèrent huit jours, poursuivant leurs disputes et

prédications. En ce temps-là, il arriva près de Carcassonne un miracle

que l'on ne doit point passer sous silence. Comme les hérétiques

faisaient leur moisson, le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste

(lequel ils ne tenaient point pour prophète, mais bien pour un démon

très-malin), un d'eux, regardant à sa main, vit que la gerbe était toute

sanglante; ce que voyant, il crut que sa main était blessée: mais la

trouvant saine et entière, il cria à ses compagnons. Quoi plus! Chacun

d'eux, regardant la gerbe qu'il tenait la trouva pareillement souillée

de sang, sans que sa main fût aucunement atteinte. Le vénérable Gui,

abbé de Vaulx-Cernay, qui était alors en cette terre, vit une de ces

gerbes sanglantes, et c'est lui-même qui m'a raconté ceci.

Comme il serait trop long de réciter par ordre comment ces hommes

apostoliques (je veux parler de nos prédicateurs) allaient de çà et de

là, de château en château, évangélisant et disputant en tous lieux,

omettons ces choses, et arrivons aux plus notables.

Un jour se réunirent tous les hérésiarques dans un certain château, au

diocèse de Carcassonne, que l'on nomme Mont-Réal[14], pour disserter

d'accord contre les susdits personnages. Frère Pierre de Castelnau qui,

comme nous l'avons dit tout à l'heure, les avait quittés à Béziers,

revint pour assister à cette dispute, où furent pris pour juges aucuns

d'entre ceux que les hérétiques nommaient _croyans_. Or, l'argumentation

dura quinze jours, et fut rédigé par écrit tout ce qui s'y était traité,

et remis en la main des juges, pour qu'ils prononçassent la sentence

définitive; mais eux, voyant que les leurs étaient manifestement battus,

ne voulurent la rendre, non plus que les écrits qu'ils avaient reçus des

nôtres, de peur qu'ils ne vinssent à publicité, et les livrèrent aux

hérétiques.

[Note 14: Mont-Réal (_mons Regalis_), ville du Languedoc, à quatre

lieues de Carcassonne.]

Ces choses faites, frère Pierre de Castelnau, laissant de nouveau ses

compagnons, s'en alla en Provence, et travailla à réunir les nobles,

dans le dessein d'extirper les hérétiques du pays de Narbonne, à l'aide

de ceux qui avaient juré la paix; mais le comte de Toulouse, nommé

Raimond, ennemi de cette trève, ne voulut y acquiescer, jusqu'à tant

qu'il fût forcé de la jurer, tant par suite des guerres que lui

suscitèrent les nobles de la province, par la médiation et industrie de

l'homme de Dieu, que par l'excommunication qu'il lança contre ledit

comte[15].

[Note 15: En 1206.]

Mais lui qui avait reçu la foi, et qui était pis qu'un infidèle,

n'obéissant oncques à son serment, jura souvent, et souvent fut parjure.

Pour quoi le reprit avec grande vertu d'esprit le très-saint frère

Pierre, abordant sans peur le tyran, lui résistant en face, pour ce

qu'il était répréhensible, voire même bien fort damnable; et cet homme

de grande constance et de conscience sans tache le confondait à ce point

de lui reprocher qu'il était en tout parjure, comme de vrai il l'était.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 10 / 144 题