CHAPITRE II.

Des sectes des hérétiques.

Or, puisqu'en quelque manière l'occasion s'en présente en cet endroit,

il m'est avis de traiter brièvement et intelligiblement des hérésies et

des diverses sectes qui étaient parmi les hérétiques.

Et premièrement, il faut savoir que ces hérétiques établissaient deux

créateurs, l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le Dieu bénin,

l'autre des visibles, qu'ils appelaient le Dieu malin, attribuant au

premier le Nouveau-Testament, et l'Ancien au second; lequel

Ancien-Testament ils rejetaient en son entier, hormis certains textes

transportés de celui-ci dans le Nouveau, et que, par révérence pour ce

dernier, ils trouvaient bon d'admettre.

L'auteur de l'Ancien-Testament, ils le traitaient de menteur, pour

autant qu'il est dit en la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de

l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort;» et,

ainsi qu'ils disaient, pour ce qu'en ayant mangé ils ne moururent pas,

tandis pourtant qu'après avoir goûté du fruit défendu, ils ont été

sujets à la misère de mort. Ce même auteur, ils l'appelaient aussi

meurtrier, tant pour ce qu'il a brûlé les habitans de Sodome et

Gomorrhe, et effacé le monde sous les eaux diluviennes, que pour avoir

submergé Pharaon et les Égyptiens dans les flots de la mer.

Quant aux Pères de l'Ancien-Testament, ils les certifiaient tous dévolus

à damnation, et disaient que Jean-Baptiste était un des majeurs démons

et pires diables. Même disaient-ils entre eux que ce Christ qui est né

dans la Bethléem terrestre et visible, et qui a été crucifié à

Jérusalem, était homme de mal, que Marie Madelaine fut sa concubine, et

qu'elle est la femme surprise en adultère dont il est parlé dans

l'Évangile. Pour ce qui est du bon Christ, selon leur dire, il ne mangea

oncques, ni ne but, ni se reput de véritable chair, et ne fut jamais en

ce monde, sinon spirituellement au corps de Paul. Nous avons parlé d'une

certaine Bethléem terrestre et visible, d'autant que les hérétiques

feignaient qu'il fût une autre terre nouvelle et invisible, et qu'en

icelle, suivant aucuns d'entre eux, le bon Christ est né et a été

crucifié.

En outre ils disaient que le Dieu bon avait eu deux femmes, savoir,

_Collant_ et _Collibant_, et que d'elles il avait procréé fils et

filles.

Il se trouvait d'autres hérétiques qui reconnaissaient un seul créateur;

mais ils allaient de là à soutenir qu'il a eu deux enfans, l'un Christ

et diable l'autre. Ceux-ci ajoutaient que toutes créatures avaient été

bonnes dans l'origine; mais qu'elles avaient été corrompues toutes par

les filles dont il est fait mention dans la Genèse.

Lesquels, tous tant qu'ils étaient, membres de l'Antéchrist, premiers

nés de Satan, semence de méchanceté, enfans de scélératesse, parlant par

hypocrisie, et séduisant par mensonges les coeurs des simples, avaient

infecté la province narbonnaise du venin de leur perfidie.

Ils disaient de l'église romaine presque toute entière qu'elle était une

caverne de larrons, et la prostituée dont il est parlé dans

l'Apocalypse. Ils annulaient les sacremens de l'Église à tel point

qu'ils prêchaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne diffère

aucunement de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint corps du

Christ est la même chose que le pain laïque et d'usage commun;

distillant dans l'oreille des simples ce blasphème que le corps du

Christ, quand bien même il contiendrait en lui l'immensité des Alpes,

aurait été consommé depuis long-temps par ceux qui en mangent et

annihilé. Ils attestaient de plus que la confirmation et la confession

sont deux choses frivoles et du tout vaines, disant encore que le

sacrement de mariage est une prostitution, et que nul ne peut être sauvé

en lui en engendrant fils et filles. Désavouant aussi la résurrection de

la chair, ils forgeaient sur ce point certaines inventions inouïes;

prétendant que nos âmes sont ces esprits angéliques qui, précipités du

ciel comme apostats d'orgueil, ont laissé dans les airs leurs corps

glorieux; et que ces mêmes âmes, après une successive habitation en

sept corps quelconques et formes terrestres, doivent retourner aux

premiers, comme si était enfin parachevée leur pénitence.

Il faut savoir en outre que certains entre les hérétiques étaient dits

_parfaits_ ou _bons_, et d'autres _croyans_. Les _parfaits_ portaient

vêtemens noirs, se disaient faussement observateurs de chasteté,

détestaient l'usage des viandes, oeufs et fromage, et affectaient de

paraître ne pas mentir, tandis qu'ils mentaient tout d'une suite et de

toutes leurs forces en discourant de Dieu. Ils disaient encore qu'il

n'était raison aucune pour laquelle ils dussent jurer. Étaient appelés

_croyans_ ceux qui, vivant dans le siècle, et bien qu'ils ne

cherchassent à imiter les _parfaits_, espéraient, ce néanmoins, qu'ils

seraient sauvés en la foi de ceux-ci.

Différens qu'ils étaient dans la manière de voir, bien étaient-ils unis

en croyance et infidélité. Les _croyans_ étaient adonnés à usures,

rapines, homicides, plaisirs de la chair, parjures et toutes façons de

perversités; et ne péchaient-ils que plus sûrement et sans frein,

pensant, comme ils faisaient, qu'ils seraient sauvés sans restitution

des choses ravies, sans confession ni pénitence, pourvu qu'à l'article

de la mort ils pussent dire une patenôtre et recevoir l'imposition des

mains de leurs maîtres. Entre les parfaits, ils choisissaient leurs

magistrats, qu'ils appelaient diacres et évêques, desquels l'imposition

des mains était nécessaire, à ce qu'ils pensaient, pour le salut de

quiconque, parmi les croyans, était en point de mourir. Mais ceux-ci

avaient-ils opéré ladite imposition sur aucun moribond, tant méchant

fût-il, pourvu qu'il pût dire sa patenôtre, ils l'assuraient sauvé; et,

selon leur expression vulgaire, _consolé_; à telles enseignes que, sans

nulle satisfaction ni autre remède, il s'envolait aussitôt devers le

ciel. Sur quoi nous avons ouï compter le fait ridicule que voici, et bon

à rapporter.

Un certain croyant, à l'article de la mort, reçut consolation d'un sien

maître par l'imposition des mains, mais ne put dire sa patenôtre, et

expira sur ces entrefaites, pour quoi le consolateur ne savait qu'en

dire. En effet, il semblait sauvé par l'imposition et damné faute

d'avoir récité l'oraison dominicale. Que dirai-je? les hérétiques

consultèrent sur tel cas difficile un certain homme d'armes, ayant nom

Bertrand de Saissac, hérétique lui-même, pour savoir de lui ce qu'ils

devaient penser à l'occasion du mort; lequel homme d'armes donna son

sentiment et fit réponse comme il suit: «Pour cettuy-ci, dit-il, nous le

tiendrons sauvé; mais tous les autres, s'ils ne disent _Pater noster_ à

leur dernier moment, nous les déclarons en damnation.»

Autre fait pour rire. Un autre _croyant_ légua, près de mourir, trois

cents sous aux hérétiques, et commanda à son fils qu'il eût à leur

bailler ladite somme. Mais comme eux, après la mort du père, l'eurent

requise du fils, il leur répondit: «Je veux que d'abord me disiez en

quel point est mon père.--Sache de certitude, reprirent-ils, qu'il est

sauvé et colloqué déjà aux cieux.--Je rends grâce, dit-il lors en

souriant, à Dieu et à vous. Puis donc que mon père est déjà dans la

gloire, aumônes ne font plus besoin à son âme; et pour vous je vous

sais assez benins que de ne l'en vouloir retirer. Par ainsi n'aurez

aucun denier de moi.»

Je ne crois pas devoir taire qu'aussi certains hérétiques prétendaient

que nul ne pouvait pécher depuis l'ombilic et plus bas. Ils traitaient

d'idolâtrie les images qui sont en les églises, assurant, sur le sujet

des cloches, qu'elles sont trompettes du diable. Bien plus, ils disaient

qu'on ne pèche davantage en dormant avec sa mère ou sa soeur qu'avec

toute autre femme quelconque. Finalement, au nombre de leurs plus

grandes fadaises et sottes crédulités, faut-il bien compter cette

opinion, que si quelqu'un entre les _parfaits_ venait à commettre péché

mortel en mangeant chair, oeufs ou fromage, ou autre chose à eux

interdite, pour peu que ce pût être, tous ceux qu'il avait consolés

perdaient l'esprit saint, et qu'il fallait les consoler derechef; et

quant à ceux qui étaient déjà sauvés, que, pour le péché du maître, ils

tombaient incontinent du ciel.

Il y avait encore d'autres hérétiques appelés _Vaudois_, du nom d'un

certain _Valdo_, Lyonnais. Ceux-ci étaient mauvais; mais, comparés aux

autres hérétiques, ils étaient beaucoup moins pervers, car ils

s'accordaient en beaucoup de choses avec nous, ne différant que sur

quelques-unes.

Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs erreurs, elles

consistaient principalement en quatre points, à savoir: porter des

sandales à la manière des apôtres; dire qu'il n'était permis en aucune

façon de jurer ou de tuer, et en cela, surtout, qu'ils assuraient que le

premier venu d'entre eux pouvait, en cas de besoin et pour urgence,

consacrer le corps du Christ sans avoir reçu les ordres de la main de

l'évêque, pourvu toutefois qu'il portât sandales.

Qu'il suffise de ce peu que j'ai dit touchant les sectes des hérétiques.

Lorsque quelqu'un se rend à eux, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si

tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à la foi toute entière,

telle que la tient l'Église de Rome.» Il répond: «Oui, j'y

renonce.--Reçois donc l'Esprit saint des bons.» Et lors il lui souffle

sept fois dans la bouche. «Renonces-tu, lui dit-il encore, à cette croix

qu'en ton baptême le prêtre t'a faite sur la poitrine, les épaules et la

tête, avec l'huile et le chrême?» Et il répond: «Oui, j'y

renonce.--Crois-tu que cette eau baptismale opère pour toi le

salut?--Non, répond-il, je ne le crois pas.--Renonces-tu à ce voile que

le prêtre a posé sur ta tête en te donnant le baptême?» Il répond: «Oui,

j'y renonce.» Et c'est en cette sorte qu'il reçoit le baptême des

hérétiques, et renie celui de l'Église. Tous alors lui imposent les

mains sur le chef, le baisent, le revêtent de la robe noire; et dès

l'heure, il est comme un d'entre eux.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 9 / 144 题