Des sectes des hérétiques.
Or, puisqu'en quelque manière l'occasion s'en présente en cet endroit,
il m'est avis de traiter brièvement et intelligiblement des hérésies et
des diverses sectes qui étaient parmi les hérétiques.
Et premièrement, il faut savoir que ces hérétiques établissaient deux
créateurs, l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le Dieu bénin,
l'autre des visibles, qu'ils appelaient le Dieu malin, attribuant au
premier le Nouveau-Testament, et l'Ancien au second; lequel
Ancien-Testament ils rejetaient en son entier, hormis certains textes
transportés de celui-ci dans le Nouveau, et que, par révérence pour ce
dernier, ils trouvaient bon d'admettre.
L'auteur de l'Ancien-Testament, ils le traitaient de menteur, pour
autant qu'il est dit en la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de
l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort;» et,
ainsi qu'ils disaient, pour ce qu'en ayant mangé ils ne moururent pas,
tandis pourtant qu'après avoir goûté du fruit défendu, ils ont été
sujets à la misère de mort. Ce même auteur, ils l'appelaient aussi
meurtrier, tant pour ce qu'il a brûlé les habitans de Sodome et
Gomorrhe, et effacé le monde sous les eaux diluviennes, que pour avoir
submergé Pharaon et les Égyptiens dans les flots de la mer.
Quant aux Pères de l'Ancien-Testament, ils les certifiaient tous dévolus
à damnation, et disaient que Jean-Baptiste était un des majeurs démons
et pires diables. Même disaient-ils entre eux que ce Christ qui est né
dans la Bethléem terrestre et visible, et qui a été crucifié à
Jérusalem, était homme de mal, que Marie Madelaine fut sa concubine, et
qu'elle est la femme surprise en adultère dont il est parlé dans
l'Évangile. Pour ce qui est du bon Christ, selon leur dire, il ne mangea
oncques, ni ne but, ni se reput de véritable chair, et ne fut jamais en
ce monde, sinon spirituellement au corps de Paul. Nous avons parlé d'une
certaine Bethléem terrestre et visible, d'autant que les hérétiques
feignaient qu'il fût une autre terre nouvelle et invisible, et qu'en
icelle, suivant aucuns d'entre eux, le bon Christ est né et a été
crucifié.
En outre ils disaient que le Dieu bon avait eu deux femmes, savoir,
_Collant_ et _Collibant_, et que d'elles il avait procréé fils et
filles.
Il se trouvait d'autres hérétiques qui reconnaissaient un seul créateur;
mais ils allaient de là à soutenir qu'il a eu deux enfans, l'un Christ
et diable l'autre. Ceux-ci ajoutaient que toutes créatures avaient été
bonnes dans l'origine; mais qu'elles avaient été corrompues toutes par
les filles dont il est fait mention dans la Genèse.
Lesquels, tous tant qu'ils étaient, membres de l'Antéchrist, premiers
nés de Satan, semence de méchanceté, enfans de scélératesse, parlant par
hypocrisie, et séduisant par mensonges les coeurs des simples, avaient
infecté la province narbonnaise du venin de leur perfidie.
Ils disaient de l'église romaine presque toute entière qu'elle était une
caverne de larrons, et la prostituée dont il est parlé dans
l'Apocalypse. Ils annulaient les sacremens de l'Église à tel point
qu'ils prêchaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne diffère
aucunement de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint corps du
Christ est la même chose que le pain laïque et d'usage commun;
distillant dans l'oreille des simples ce blasphème que le corps du
Christ, quand bien même il contiendrait en lui l'immensité des Alpes,
aurait été consommé depuis long-temps par ceux qui en mangent et
annihilé. Ils attestaient de plus que la confirmation et la confession
sont deux choses frivoles et du tout vaines, disant encore que le
sacrement de mariage est une prostitution, et que nul ne peut être sauvé
en lui en engendrant fils et filles. Désavouant aussi la résurrection de
la chair, ils forgeaient sur ce point certaines inventions inouïes;
prétendant que nos âmes sont ces esprits angéliques qui, précipités du
ciel comme apostats d'orgueil, ont laissé dans les airs leurs corps
glorieux; et que ces mêmes âmes, après une successive habitation en
sept corps quelconques et formes terrestres, doivent retourner aux
premiers, comme si était enfin parachevée leur pénitence.
Il faut savoir en outre que certains entre les hérétiques étaient dits
_parfaits_ ou _bons_, et d'autres _croyans_. Les _parfaits_ portaient
vêtemens noirs, se disaient faussement observateurs de chasteté,
détestaient l'usage des viandes, oeufs et fromage, et affectaient de
paraître ne pas mentir, tandis qu'ils mentaient tout d'une suite et de
toutes leurs forces en discourant de Dieu. Ils disaient encore qu'il
n'était raison aucune pour laquelle ils dussent jurer. Étaient appelés
_croyans_ ceux qui, vivant dans le siècle, et bien qu'ils ne
cherchassent à imiter les _parfaits_, espéraient, ce néanmoins, qu'ils
seraient sauvés en la foi de ceux-ci.
Différens qu'ils étaient dans la manière de voir, bien étaient-ils unis
en croyance et infidélité. Les _croyans_ étaient adonnés à usures,
rapines, homicides, plaisirs de la chair, parjures et toutes façons de
perversités; et ne péchaient-ils que plus sûrement et sans frein,
pensant, comme ils faisaient, qu'ils seraient sauvés sans restitution
des choses ravies, sans confession ni pénitence, pourvu qu'à l'article
de la mort ils pussent dire une patenôtre et recevoir l'imposition des
mains de leurs maîtres. Entre les parfaits, ils choisissaient leurs
magistrats, qu'ils appelaient diacres et évêques, desquels l'imposition
des mains était nécessaire, à ce qu'ils pensaient, pour le salut de
quiconque, parmi les croyans, était en point de mourir. Mais ceux-ci
avaient-ils opéré ladite imposition sur aucun moribond, tant méchant
fût-il, pourvu qu'il pût dire sa patenôtre, ils l'assuraient sauvé; et,
selon leur expression vulgaire, _consolé_; à telles enseignes que, sans
nulle satisfaction ni autre remède, il s'envolait aussitôt devers le
ciel. Sur quoi nous avons ouï compter le fait ridicule que voici, et bon
à rapporter.
Un certain croyant, à l'article de la mort, reçut consolation d'un sien
maître par l'imposition des mains, mais ne put dire sa patenôtre, et
expira sur ces entrefaites, pour quoi le consolateur ne savait qu'en
dire. En effet, il semblait sauvé par l'imposition et damné faute
d'avoir récité l'oraison dominicale. Que dirai-je? les hérétiques
consultèrent sur tel cas difficile un certain homme d'armes, ayant nom
Bertrand de Saissac, hérétique lui-même, pour savoir de lui ce qu'ils
devaient penser à l'occasion du mort; lequel homme d'armes donna son
sentiment et fit réponse comme il suit: «Pour cettuy-ci, dit-il, nous le
tiendrons sauvé; mais tous les autres, s'ils ne disent _Pater noster_ à
leur dernier moment, nous les déclarons en damnation.»
Autre fait pour rire. Un autre _croyant_ légua, près de mourir, trois
cents sous aux hérétiques, et commanda à son fils qu'il eût à leur
bailler ladite somme. Mais comme eux, après la mort du père, l'eurent
requise du fils, il leur répondit: «Je veux que d'abord me disiez en
quel point est mon père.--Sache de certitude, reprirent-ils, qu'il est
sauvé et colloqué déjà aux cieux.--Je rends grâce, dit-il lors en
souriant, à Dieu et à vous. Puis donc que mon père est déjà dans la
gloire, aumônes ne font plus besoin à son âme; et pour vous je vous
sais assez benins que de ne l'en vouloir retirer. Par ainsi n'aurez
aucun denier de moi.»
Je ne crois pas devoir taire qu'aussi certains hérétiques prétendaient
que nul ne pouvait pécher depuis l'ombilic et plus bas. Ils traitaient
d'idolâtrie les images qui sont en les églises, assurant, sur le sujet
des cloches, qu'elles sont trompettes du diable. Bien plus, ils disaient
qu'on ne pèche davantage en dormant avec sa mère ou sa soeur qu'avec
toute autre femme quelconque. Finalement, au nombre de leurs plus
grandes fadaises et sottes crédulités, faut-il bien compter cette
opinion, que si quelqu'un entre les _parfaits_ venait à commettre péché
mortel en mangeant chair, oeufs ou fromage, ou autre chose à eux
interdite, pour peu que ce pût être, tous ceux qu'il avait consolés
perdaient l'esprit saint, et qu'il fallait les consoler derechef; et
quant à ceux qui étaient déjà sauvés, que, pour le péché du maître, ils
tombaient incontinent du ciel.
Il y avait encore d'autres hérétiques appelés _Vaudois_, du nom d'un
certain _Valdo_, Lyonnais. Ceux-ci étaient mauvais; mais, comparés aux
autres hérétiques, ils étaient beaucoup moins pervers, car ils
s'accordaient en beaucoup de choses avec nous, ne différant que sur
quelques-unes.
Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs erreurs, elles
consistaient principalement en quatre points, à savoir: porter des
sandales à la manière des apôtres; dire qu'il n'était permis en aucune
façon de jurer ou de tuer, et en cela, surtout, qu'ils assuraient que le
premier venu d'entre eux pouvait, en cas de besoin et pour urgence,
consacrer le corps du Christ sans avoir reçu les ordres de la main de
l'évêque, pourvu toutefois qu'il portât sandales.
Qu'il suffise de ce peu que j'ai dit touchant les sectes des hérétiques.
Lorsque quelqu'un se rend à eux, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si
tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à la foi toute entière,
telle que la tient l'Église de Rome.» Il répond: «Oui, j'y
renonce.--Reçois donc l'Esprit saint des bons.» Et lors il lui souffle
sept fois dans la bouche. «Renonces-tu, lui dit-il encore, à cette croix
qu'en ton baptême le prêtre t'a faite sur la poitrine, les épaules et la
tête, avec l'huile et le chrême?» Et il répond: «Oui, j'y
renonce.--Crois-tu que cette eau baptismale opère pour toi le
salut?--Non, répond-il, je ne le crois pas.--Renonces-tu à ce voile que
le prêtre a posé sur ta tête en te donnant le baptême?» Il répond: «Oui,
j'y renonce.» Et c'est en cette sorte qu'il reçoit le baptême des
hérétiques, et renie celui de l'Église. Tous alors lui imposent les
mains sur le chef, le baisent, le revêtent de la robe noire; et dès
l'heure, il est comme un d'entre eux.