Comment des moines prêchèrent contre les hérésies de Toulouse.
En la province de Narbonne, où jadis avait fleuri la religion, l'ennemi
de la foi se prit à parsemer l'ivraie. Le peuple tourna à folie,
profanant les sacremens du Christ, qui est de Dieu la vraie saveur et
sagesse, se donnant au mensonge, déviant de la véritable sapience
divine, errant et divaguant d'erreurs en erreurs jusqu'en l'abîme,
marchant dans les voies perdues, et non plus dans le droit chemin.
Deux moines de Cîteaux[5], enflammés du zèle de la foi, à savoir, frère
Pierre de Castelnau et frère Raoul, par l'autorité du saint pontife
institués légats contre la peste de l'infidélité, déposant toute
négligence et remplissant avec ardeur la mission à eux prescrite,
vinrent en la ville de Toulouse, d'où découlait principalement le venin
qui infectait les peuples et les entraînait en défection de la science
du Christ, de la véridique splendeur, de la divine charité.
[Note 5: Ils étaient moines de Font-Froide, abbaye de Bernardins, fondée
vers 1130, et située à trois lieues de Narbonne.]
Or la racine d'amertume avait germé, ains avait pris force et profondeur
dans le coeur des hommes, et ne pouvait sans difficulté bien grande en
être extirpée. Il fut conseillé aux Toulousains, le fut souvent, et bien
fort, d'abjurer l'hérésie et de chasser les hérétiques. Si leur fut-il
conseillé par ces hommes apostoliques; mais très-peu furent-ils
persuadés: tant s'étaient pris à la mort ceux qui avaient détesté la
vie, affectés et infectés d'une méchante sagesse animale, terrestre,
diabolique, vides de cette sagesse qui vient d'en haut, docile et
consentant aux bonnes croyances.
Enfin, ces deux oliviers saints, ces deux candélabres resplendissans
devant le Seigneur, imprimant aux serfs une crainte servile, les
menaçant de déprédation, faisant tonner l'indignation des rois et des
princes, les décidèrent à l'abjuration de l'hérésie et à l'expulsion des
hérétiques; en telle sorte qu'ils craignirent l'offense et le malfaire,
plus par peur du châtiment que, selon l'expression du poète[6], par
amour de la vertu. Et bien l'ont-ils démontré par indices manifestes;
car, se parjurant aussitôt, et endurant de recheoir en leurs misères,
ils cachaient des hérétiques prêchant au beau milieu de la nuit, dans
leurs conventicules.
[Note 6: Horace.]
Hélas! combien il est difficile d'être arraché à l'habitude! Cette
Toulouse[7], toute pleine de dols, jamais ou bien rarement, ainsi qu'on
l'assure, et ce depuis sa première fondation, n'a été exempte de cette
peste ou épidémie détestable, de cette hérétique dépravation dont le
poison d'infidélité superstitieuse a découlé successivement des pères
sur les enfans. C'est pourquoi, et en châtiment d'un tel et si grand
crime, elle est dite avoir jadis souffert le fléau d'une juste
dépopulation vengeresse; à ce point que le soc aurait passé jusque par
le coeur de la ville, et y aurait porté le niveau des champs. Voire
même, un des plus illustres rois qui régnaient alors sur elle, lequel on
croit avoir eu nom Alaric, fut, pour plus grande ignominie, pendu à un
gibet au devant des portes de la ville.
[Note 7: L'auteur fait ici un jeu de mots sur le nom latin de Toulouse:
_hæc tolosa, tota dolosa_. Il le répète même plus loin au sujet du comte
Raimond, en forgeant exprès une expression latine: _comes tolosanus, imo
dicamus melius dolosanus_ (ch. 9). En général il se plaît, comme tous
les écrivains du temps, à opposer entre eux les mots analogues, et
souvent les mêmes mots.]
Toute gâtée par la lie de cette vieille glu d'hérésie, la génération des
Toulousains, véritable race de vipères, ne pouvait, même en nos jours,
être arrachée à sa perversité. Bien plus, ayant toujours souffert qu'en
elle vinssent derechef cette nature hérétique et souillure d'esclaves,
bien que chassées par la rigueur et violence de peines méritées, _elle a
soif d'agir en guise de ses pères, ne voulant entendre à en dégénérer_;
et ni plus ni moins _que le mal de l'un se gagne aux autres, et que le
troupeau tout entier périt par la ladrerie d'un seul, de même_, par
l'exemple de ce voisinage empesté, les hérésiarques venant à prendre
racine dans les villes et bourgs circonvoisins, ils étaient
merveilleusement et misérablement infectés des méchantes greffes
d'infidélité qui pullulaient dans leur sein; même les barons de la terre
provençale, se portant presque tous champions et receleurs d'hérétiques,
les aimaient plus vivement qu'à bon droit, et les défendaient contre
Dieu et l'Église.