Adressé par l'Auteur au pape Innocent III.
Au très-saint père et très-bienheureux seigneur Innocent[4], par la
grâce de Dieu, souverain pontife de l'Église universelle, son humble
bien qu'indigne serviteur frère Pierre, quel qu'il puisse être, moine de
Vaulx-Cernay. Il baise, non seulement ses pieds, mais encore, et en
toute humilité, la trace de ses pas.
[Note 4: Innocent III, né à Agnano, de la maison des comtes de Segni,
appelé Lothaire avant son élection, succéda à Célestin III le 8 janvier
1198, à l'âge de 37 ans, et mourut à Pérouse le 16 ou le 17 juillet
1216.]
Béni soit le seigneur des armées, qui, de nos jours et tout récemment,
a, très-saint père, par la coopération de votre active sollicitude, et
par les mains de ses ministres, arraché miséricordieusement de la gueule
des lions son Église déjà près de faire naufrage complet dans les
régions de la Provence, au milieu des tempêtes que lui suscitaient les
hérétiques, et l'a délivrée de la griffe des bêtes féroces!
Mais pour qu'un acte si glorieux et si merveilleux ne puisse venir à
oubli par les successives révolutions des temps, et que les grandes
choses de notre Dieu deviennent notoires parmi les nations, j'offre,
très-bienheureux père, à votre majesté, la série des faits rédigée telle
quelle par écrit; la suppliant humblement de ne pas attribuer à
présomption qu'un enfant, borné aux premiers rudimens, ait mis la main à
si forte affaire, et osé prendre un faix au dessus de ses forces: car
mon dessein dans tel travail et mon motif pour écrire ont été que les
peuples connussent les oeuvres merveilleuses de Dieu, d'autant plus que
je ne me suis étudié, ainsi qu'il appert de ma manière de dire, à orner
ce même livre de paroles superflues, mais bien à exprimer simplement la
simple vérité.
Que votre dignité et sainteté tiennent donc pour assuré, bon père, que
si je n'ai eu pouvoir de présenter par ordre tous les faits que j'avais
à retracer, du moins ceux dont j'ai parlé sont vrais et sincères;
n'ayant rien dit nulle part que je n'aie vu de mes yeux, ou entendu de
personnes d'autorité grande et dignes d'une foi très-entière.
Dans la partie première de ce livre, je touche brièvement des sectes des
hérétiques, et dis comment les Provençaux ont été infectés dans les
temps passés de la ladrerie d'infidélité.
Après quoi, je raconte de quelle manière les susdits Provençaux
hérétiques ont été admonestés par les prédicateurs de la parole de Dieu
et ministres de votre sainteté, et plus que souvent requis pour qu'ils
eussent à retourner, prévaricateurs qu'ils étaient, au coeur et giron de
notre sainte mère l'Église.
Puis, autant que je puis, je représente par ordre la venue des Croisés,
les prises des cités et châteaux, et autres faits et gestes appartenant
au progrès des affaires de la foi.
Sauront les lecteurs qu'en plusieurs endroits de cette oeuvre, les
Toulousains, hérétiques des autres cités et châteaux, tout ainsi que
leurs défenseurs, sont généralement appelés _Albigeois_, vu qu'ainsi les
autres nations ont nommé les hérétiques de Provence.
Finalement, et pour que le lecteur puisse trouver plus à son aise en ce
livre ce qu'il y voudrait querir, il est averti que cet ouvrage est
ordonné en divers chapitres, selon les divers événemens et successions
des choses de la foi.