LA TOUR SUR L’OCÉAN

⸬ Tu ne dors pas, je le sais, avoue. Jamais plus nous ne dormirons. Tu

es l’immortelle Jeunesse. Je t’ajouterai ce nom à tous les autres...

Jouvence! La belle Jouvence! Que j’aime ton rire!

* * * * *

⸬ Trêve de fanfaronnades. Tu as un peu dormi. Et même tu as un peu rêvé,

un peu gémi. On te persécutait. J’hésitais entre me porter à ton secours

et troubler un Sommeil si joli. Dans le doute, je me suis endormi

moi-même, songeant que je venais de trouver la solution d’un fameux

problème. L’âne de Buridan placé entre une paille délectable et une eau

exquise, et il a pareillement soif, pareillement faim. Eh bien, il

s’endort.

* * * * *

⸬ J’étais sûr en fermant les yeux, que je te retrouverais me regardant.

Pas triste, Antiope! Voulez-vous bien, la belle fille! Pas triste.

* * * * *

⸬ Comme tu avais raison d’être gaie! Comme nous avions raison! C’est sur

le genre humain que nous avons refermé la porte. Là. Nous nous

enfermions dans notre tour.

* * * * *

⸬ Nous nous enfermions à double clef dans notre tour, pour être seuls au

milieu de la mer. Ce bruit qui a roulé toute la nuit sous nos fenêtres

n’est point le bruit de la ville. Tu ne l’as pas cru un instant. C’est

le bruit des vagues rompues par les rochers.

* * * * *

⸬ Personne ne pouvait plus te poursuivre. Et tu venais d’arrêter le

soleil. Tu l’avais charmé. Tu l’avais persuadé de ne plus revenir. De

bon gré, il était parti en exil. Tu avais gentiment regardé le destin,

et tu lui demandais _pouce_. Signé: Victor Hugo.

* * * * *

⸬ Je t’ai dû longtemps un aveu. Tu n’avais pas imaginé combien avait

servi ce que j’appelais mon cœur, sans avoir eu la bonne idée de

t’attendre. Tu n’as pas reçu cet aveu comme un renseignement futile,

inutile, ou comme un texte bon à enregistrer, par prévision.

* * * * *

⸬ Tu l’as reçu comme la dernière confidence que j’eusse à te faire,

comme le dernier repli que j’eusse à livrer. Après quoi, j’étais

transparent comme la goutte d’eau pure sous la plaque de verre du

microscope. Tu m’as regardé, touchée, confiante, adorable. Tu m’as serré

dans tes bras. Tu t’es portée encore plus près de moi.

* * * * *

⸬ Tu le sais bien, toi, que je ne suis pas un fat, puisque j’ai

désespéré de te plaire jamais. Trop pour toi, trop pour toi: ainsi me

parlait l’Amour, en te considérant.

* * * * *

⸬ Te rappelles-tu cette Diane qui se promenait dans les bois, par une

nuit si belle, dans un tel flot que tu pouvais lire toutes mes pensées?

* * * * *

⸬ Comment s’est-elle mise à trembler, quand je la croyais farouche et

invincible? Comment les larmes du bonheur nous ont-elles gagnés? A qui

aurait pour sa tête l’épaule de l’autre. Les larmes du bonheur. Et

j’avais cru aimer!

* * * * *

⸬ Don Juan avait moins d’inquiétude, plus de superbe. Il se contentait

de prendre, donnant aussi peu que rien. Ce qu’il donnait n’a jamais

consolé une femme. Par échappées, la vaine sympathie de la curiosité,

une espèce de grâce philosophique. Si courte et aride que lui-même en a

été surpris. Il a été réduit finalement à des calculs misérables, aux

pauvres plaisirs de l’amour-propre. Il les comptait. Les femmes

n’étaient plus que des péchés. Sa lassitude est quelque chose que tu ne

peux même concevoir.

* * * * *

⸬ Toi, l’idée que tu n’avais pas rencontré l’amour, que tu ne pouvais

plus le rencontrer sans faillir, te gardait inanimée, comme morte, mais

sereine dans ta droiture. Sais-tu bien comment tu parles? Écoute:

--_Malheureusement_, je vous aime.

* * * * *

⸬ Un soir j’ai entendu, sur la rive profonde d’un étang, j’ai entendu un

cygne pousser un cri étrange. Ce n’était pas un cygne sauvage. Il avait

l’habitude de saisir des morceaux de pain dans son bec. Mais il avait

quitté la plage où il était nourri, avait nagé, avait atteint les bords

encaissés. J’étais tapi, invisible. La nuit tombait. Tous les bruits

avaient disparu. Sorti de l’eau, il avait secoué ses ailes maladroites,

et c’est alors qu’il a jeté ce cri, dans la solitude, ce faible cri

d’une expression plaintive.

* * * * *

⸬ Je sais des cris de toi que nul n’a entendus... Par toutes tes veines

court un feu qui te tient languissante, palpitante, et qui va devenir

déchirant. On te hacherait sur place.

* * * * *

⸬ Allonge, avance ton beau bras, Antiope. J’ai la page de Taine dont je

t’ai parlé, à te lire ici, aujourd’hui. Je l’ai copiée pour te la

donner.

_Quand Mozart est gai, il ne cesse jamais d’être noble. Ce n’est pas un

bon vivant, un simple épicurien... Il ne se moque point de ses

sentiments, il ne se contente point de l’allégresse vulgaire; il y a une

finesse suprême dans sa gaieté; s’il y arrive, c’est par intervalles,

parce que son âme est flexible..._

C’est toi. Reconnais-toi.

_Mais son fonds est l’amour absolu de la beauté accomplie et heureuse;

il ne se divertira pas avec sa maîtresse, il l’adorera, il demeurera

longuement le regard attaché sur ses yeux comme sur ceux d’une créature

divine, il sentira devant elle son cœur se fondre..._

Qu’on cherche au monde une autre qui ait mené plus loin, dans cet océan

de l’amour vrai, celui qui l’aimait, qu’on cherche au monde une autre

Toi!

* * * * *

⸬ Écoute. _Je sais_ que d’autres peuvent être plus jolies. Mais imagine

quelqu’un qui vienne doctoralement me montrer un défaut de ton visage.

Je m’entends rire! Comme elle est, c’est elle que j’aime. N’essayez pas

de lui faire peur. Elle se plaignait naguère de son nez, de son front.

Elle n’avait pas encore saisi que je l’aimais, elle, dans sa vie même,

dans son être. Son identité. A présent, elle est tranquille, vous pouvez

parler. Vous voyez bien qu’elle m’écoute, heureuse, heureuse.

Laissez-nous, par conséquent, à nos torrents, à nos incendies. Elle et

moi, jusqu’à la fin du monde. Excusez, monsieur, mes déclamations.

* * * * *

⸬ Comme il me serait interdit de te soigner, je décide que tu ne seras

jamais malade. Que tu es belle! Si j’avais le droit de te soigner je

voudrais que fût un peu malade (d’un petit rhume) cette effigie de la

Santé. Tu savourerais. Ou bien, ce serait moi. Dans les deux cas, on

verrait l’autre veiller, s’ingénier, et vaincre par des procédés

magiques inconnus, au nom des mystères de la Tour.

* * * * *

⸬ Reviens, ou sinon je me lève aussi, je te pousse contre ce mur, tu

résisteras, et comme nous sommes de force égale, et tous deux brisés,

nous nous affronterons jusqu’à tomber morts par terre, ensemble.

* * * * *

⸬ Je te vois la sylphide qui, dans les chansons de Rimsky Korsakov,

danse, et on lui donne son cœur au passage. On ne peut refuser. Chante

aussi. _Si ré si si la la sol sol mi sol..._ Attends. Il faut que tu

n’aies plus ton menton sur ta gorge.

* * * * *

⸬ Tu n’oublies pas que nous nous sommes déjà rencontrés il y a cinq

mille ans, dix mille ans, je ne sais, que tu as déjà été ma femme ou ma

sœur, je ne sais, ou l’un et l’autre, en Égypte, sous les Pharaons.

* * * * *

⸬ Te rappelles-tu le jour que nous avons pris mesure l’un de l’autre, et

que nous nous sommes trouvé tant de nombres pareils? Le cercle du

mollet, le cercle de l’avant-bras... N’est-ce pas notre parenté ciselée?

Et si tu me regardes, je vois ta pensée; si je te regarde, tu sais la

mienne.

* * * * *

⸬ Souviens-toi même que nous nous étions déjà retrouvés une fois.

J’étais soldat dans les légions de Provence, et tu étais une Gauloise

qui venait voir la Méditerranée. Car tu es blonde depuis le IIe siècle

de notre ère.

* * * * *

⸬ Ce moment, que chacun regarde l’autre encore plus profondément. Si

l’on pouvait fondre tous deux, se confondre à jamais, et renaître

ensemble, sous un même tissu, comme un seul être nouveau, comme un

oiseau enchanté.

* * * * *

⸬ Regarde comme l’Aube a froid, à Paris. Comme elle a les doigts bleus.

Les chambres du plaisir · 第 43 / 46 题