_Inconnue dormant._
Retour des théâtres à plus de minuit. Elle dormait.
Les cheveux entre le châtain et le blond, et travaillés raidis par le
fer. Le visage un peu grenelé et d’un ovale long. Ce grand corps léger.
Seulette, comme on s’ennuie!
Sa tête posée dans la main, et le tout contre la vitre. Son bras gauche
prenant le torse, et la main de ce bras dans le pli de l’autre. Un
manteau de beau lapin, avec des manchettes et un col d’une fourrure plus
noble, et sur ce col deux roses feintes, un peu passées,--elles aussi.
Fatiguée, à coup sûr, mais digne, et dans ses gants. Elle savait qu’elle
ne soufflerait pas, qu’elle ne grognerait pas. Le sommeil lui laisse sa
courtoisie. Ce grand corps léger.
Par la disposition des signes du souvenir autour du nez et de la bouche,
on ne sait quel air canin: l’aspect, l’attrait, la tristesse d’un bon
grand chien affectueux.
--Bonsoir, madame (en moi-même). Compagne de l’homme, ô patiente, ô
prudente, ô attentive. Vous dormiez déjà ainsi entre les planches de
votre cabane lacustre, sur les pilotis. Il y avait déjà longtemps que le
monde était monde. Vous aviez déjà beaucoup de civilité. Figurez-vous à
présent!
A présent que les mâles ne savent plus profiter de votre songe (comme
Jupiter) pour vous embrasser. Et vous n’oubliez pas cependant de vous
défier un peu.
Vos yeux sont bleus. Très bien: la surprise du réveil, on ne l’affiche
pas, on la déguise.
_Téléphone._
Toi, tu as mal à ton cœur. Tu trouves que le monde est mal fait, que les
hommes sont méchants.
Comment je l’ai vu? C’est lorsque vous êtes revenue du téléphone, et que
vous avez relevé votre petit chapeau en arrière, une seconde fois, après
que vous l’aviez machinalement remis en place. Puisqu’on relève son
chapeau au téléphone, quand on est une femme à la mode, et que l’on est,
en conséquence, à moitié sourde entre ses deux mèches, dans son bibi.
Ce chapeau relevé une seconde fois, quand vous alliez vous rasseoir dans
la salle pleine de monde. Vous ne vouliez pas me montrer votre front,
n’est-ce pas? Vous ne pensiez pas à moi. Car, en ce cas, vous l’eussiez
retiré entièrement. Au lieu qu’ainsi, vous êtes coiffée à la _Je m’en
èfe..._
Je sais aussi que vous n’êtes pas Espagnole, que vous êtes Américaine du
Sud, probablement Argentine. Je le sais pour vous avoir entendu parler
espagnol au téléphone. Votre ramage après votre plumage.
Je sais enfin que vous êtes jolie, comme dit la chanson, mais que je ne
vous le dirai pas, que je ne courrai pas ma chance, que je resterai coi.
Fidèle, fidèle.
_Le bel adieu._
Ces couples, à la fin de la journée, qui se fient à la foule, ou qui
comptent, dans l’ombre de la nuit, sur la solitude des rues et la
bienveillance du hasard.
Ils ont peine à se diviser. L’un accompagne l’autre jusqu’au bout
(jusqu’au pied du tram, où il faudra prendre un air indifférent, jusqu’à
la bouche du métro).
De l’homme et de la femme, on cherche qui est lié ailleurs, qui a des
contraintes ou des devoirs plus forts, auxquels il se plie, en
s’assombrissant. Mais c’est toujours la femme qui a plus de peine à
s’éloigner, plus vaincue, plus soumise à la mémoire de l’amour, aux
regrets, plus rebelle aux commandements qui viennent du dehors.
Elle tend dix fois son visage. L’autre est parti qu’elle le retient
encore, qu’elle le choie. Amante qui sait à peine elle-même ce qu’elle
choie, un homme, un amour, un enfant, une rêverie, un vœu, le berceau du
monde.
Cet heureux était ainsi chéri. Elle le saisissait, elle lui baisait sa
face, et le repoussait fébrilement, pour le contempler avec une
tendresse désespérée... La colonnade du Louvre dans la clarté de la
lune.
_L’Invoquée._
La calme beauté que bercent tes rêves
A sa bouche pourprée, aux blanches dents,
L’éclat de sa chair est brillant de sève,
Sa face au front pur a les yeux riants.
Elle a porté vingt noms, c’est toujours elle.
Femme et déesse, qui le sait? Un chant
Toujours le même, honorant l’Immortelle,
Court de l’enfant choyé au tendre amant.
Les fruits de son corps ont nourri le monde.
Ève ou Démèter, sa main a pitié.
Bonheur d’un instant ou douleur profonde,
Tout est suspendu à son amitié.
Voilà sa gorge et son cou qui respirent,
Tu vois refluer ta vie et ton sang.
Dans le beau sein pâle et veiné, admire
L’orbe terrestre et les cieux innocents,
Le mouvement et la candeur des voiles,
Le miracle des générations,
Le miel, l’anis, le ruisseau des étoiles,
La substance des constellations.