LOIN D’ELLE

Il demeura deux jours, pour commencer, dans une torpeur affreuse. Il

avait peu de pensées. Il était stupide. Il souffrait seulement. Et non,

il n’en avait pas sujet. Il s’ennuyait. Ce qu’on appelle une âme en

peine.

Il la cherchait des yeux, des mains. Sans elle, il ne pouvait plus

s’endormir. Il demeura, ces deux mêmes jours, privé de bain, pour garder

la trace des précieuses parcelles: amande amère, lilas et frangipane.

Il reprit conscience par un retour de l’esprit sur ce trait. Il essaya

de se rappeler si quelqu’un en avait eu l’idée avant lui. Et se figura

qu’il était le premier, en se répétant dix fois dans une heure: «J’ai

retrouvé un cœur d’enfant.»

Depuis qu’il l’aimait, il avait cru à chaque instant que c’en était

fait, qu’il arrivait à l’extrême des sentiments dont il était capable.

Il était chaque fois surpris d’une intensité nouvelle, d’un surcroît

qu’il n’aurait pas cru possible. Il avait promis de donner tout son

être, croyait l’avoir remis, ne concevait pas quelle part de lui-même

avait pu échapper, inventait, rencontrait cette part, et s’estimait

donc, tous les jours, plus vaste et plus riche.

Deux êtres qui s’aiment, lorsqu’ils se vouent l’un à l’autre et se

livrent, ce n’est encore qu’une promesse. Tout ivres qu’ils soient, une

promesse seulement. Il leur reste à éprouver l’échange quotidien de leur

chaleur, de leur souffle, de leurs atomes, cette possession qui finit

par changer l’un en l’autre, comme il est dit dans le roman de Tristan

et d’Yseult.

Bien entendu, il pensait toujours à elle. C’est-à-dire qu’il avait

toujours deux pensées, une pensée quelconque, dans l’ordre des

circonstances, des obligations, des relations,--et son nom, comme un

grelot. Son nom, son visage. «Mon cœur bat, et c’est elle. A chaque

pulsation de mes veines: elle.»

Quelquefois cette image intérieure continuelle tournait à

l’hallucination, semblait s’évader, et lui être présentée du dehors. Il

l’entrevoyait avec un mouvement d’allégresse.

Il avait travaillé tard dans la nuit, dans l’amer silence de la

solitude, toutefois tranquille, résigné, _trottant_. Tout d’un coup, le

regret a été trop fort, il s’est levé, il est allé à sa bibliothèque, a

pris un livre, et lui a demandé, _à elle_, de chanter tout bas cet air

de Grieg: _O mon doux fiancé..._ Ou bien, elle viendra s’étendre près de

lui pour dormir. Il passe le bras sous son cou. Il a _vu_ les deux beaux

yeux bleus. Et elle s’est mise à parler, amante, belle amante. Quand

es-tu plus belle? Dans les serments? Dans les soupirs et dans ton cri?

Ou dans ces conseils de sœur que l’on écoute, affectueuse, calme et

lucide?

Plus les obstacles étaient grands, et plus il sentait croître l’amour,

comme l’eau d’une écluse. La délicieuse _banalité_ de l’amour vrai: «Si

j’étais séparé d’elle par une catastrophe, cinq ans, dix ans, elle me

retrouverait le même.» Et à douter d’elle un seul instant, il se

reprenait comme on cingle un cheval. Il s’interdisait de l’offenser si

bassement.

Stendhal écrit de Lucien Leuwen: «L’abandon était rare chez lui, il se

croyait obligé à beaucoup de prudence. Si tu te jettes à la tête d’une

femme, jamais elle n’aura de considération pour toi.»

Tous les livres sont pleins de ces conseils. Pour obtenir et garder une

femme, ils recommandent une profonde politique, un calcul de tous les

moments. «Mais moi, je n’ai eu qu’à aimer mon Antiope.» Cet amour vrai,

si rare au monde, celui que chantait Mozart, où l’on respire avec une

aisance divine, et si l’on y réfléchit, on défaille, parce qu’une telle

félicité paraît incroyable.

Loin d’elle, naturellement, lorsqu’il se décrivait le bonheur qu’il

avait, ce bonheur changeait en supplice. Quelles savantes aiguilles! Il

se la représentait rieuse, et tombait en mélancolie. Autre lieu commun

qui lui était délicieux: non pour la gaîté qu’elle pouvait sentir mais

de ne pouvoir la partager. Il se la représentait avec des boucles de

cerise aux oreilles, sous les ardents cheveux. Et de rêver à ce mystère

que fait, dans les réseaux d’une chair, le cours du sang, pour aboutir

au rire perlé d’une belle fille.

*

* *

Il l’avait nommée Antiope. Ce bras levé qui porte la nuque, dans le

tableau du Titien, était le même. Mais l’Antiope vivante avait la hanche

plus belle.

Un peu plus tard, il l’avait nommée la Cyrénéenne, parce qu’elle

ressemblait aussi à cette Vénus prise dans un marbre qui a une lumière

d’albâtre. Les Dianes n’ont pas une jambe plus pure.

Il avait, un autre jour, trouvé une Léda, d’une main inconnue. Son

portrait, si le style de la peinture n’en avait trahi l’époque, 1870 ou

80.

Il avait chez lui cette Léda, qui intriguait. Il avait une image de la

Vénus de Cyrène, qu’il regardait sans cesse. Les visiteurs lui savaient

gré de tant aimer la statuaire, l’antique, le corps abstrait de la

beauté, et c’était le double fidèle de son amie. Il avait enfin

l’Antiope du Louvre, dont il lui avait expliqué la fable. Elle ne

comprenait pas comment une si belle reine, et dont les traits révélaient

tant d’innocence, avait pu céder à un être aussi grossier qu’un satyre,

une demi-bête.

--«Regardez-la mieux. Si elle n’était couleur de l’or, elle serait

blanche, liliale. Mais voyez ce menton. Dieu merci, le vôtre est plus

chaste! Si noble et pudique qu’elle fût dans la plupart de ses pensées,

elle en avait certaines que pouvaient séduire la brutalité, la violence.

Vous voyez qu’un Amour est perché là-haut, qui tend son arc. On a beau

figurer ces petits fauves d’une manière charmante. Ils sont toujours

armés, le plus souvent d’un fer, quelquefois d’une massue, pour

assommer. Quant au monstre, ne vous y trompez pas. N’y voyez qu’une

apparence. En réalité, c’était Jupiter, c’est-à-dire le maître des dieux

et des hommes, en fin de compte le sort. Il ne semble pas très juste

qu’ayant été le tentateur, ce dieu ait abandonné par la suite une

malheureuse aux conséquences de sa faute. Mais n’est-ce pas la même

sévérité qui a toujours régné sur les hommes? «Antiope: fille de Nyctée,

roi de Thèbes. Elle fut séduite par Jupiter métamorphosé en satyre, et

en eut deux fils, Zéthus et Amphion. Elle inspira aussi de l’amour à

Lycus, roi de Thèbes. Dircé, femme de ce prince, l’enferma pour se

venger d’elle dans une étroite prison, et lui fit souffrir de cruels

tourments.»

Suivit l’histoire d’Amphion et de ses terribles vengeances. Amphion

était musicien et poète, comme si les malheurs de sa mère et les siens,

avaient, dans son cœur, exalté la plainte jusqu’au chant. Il épousa

Niobé, dont vous savez les larmes, Apollon ayant tué la foule de ses

quatorze enfants... Tout paraît absurde. Hélas! tout a un sens.

L’Antiope vivante écoutait avec pitié. Elle aussi connaissait une

prison.

*

* *

Il lisait ses lettres une première fois d’un grand coup d’œil, en liseur

accoutumé à dévorer. Il les lisait une seconde fois. Elle chantait.

Lorsqu’il les savait par cœur, ayant imaginé de les détruire pour éviter

l’ombre d’un hasard, il ne les déchirait pas. Il les brûlait, et

regardait la flamme, et en riait peut-être, mais songeait aussi qu’il

avait bien raison. Il n’y avait pas de soin qu’un être aussi ravissant

ne méritât.

Elle respirait la générosité. Elle était de feu, et pleine de mesure, de

pondération. Pour plaire à celui qu’elle aimait, elle en réfléchissait

les meilleures parties. Il se reconnaissait un peu dans ses phrases et

s’y voyait uni à elle. L’amour avait-il un autre objet? Non contente

d’avoir donné un corps, une étreinte, elle donnait son esprit: cette âme

douce et enjouée, où même le bon sens gardait une qualité, une inflexion

poétiques.

Son fort était la description. Innocemment, elle appelait toutes les

beautés de la France à servir de théâtre à ses amours. Lui brillait en

marivaudant (mot à réhabiliter), c’est-à-dire dans cette ramification

précieuse dont la racine est une passion véritable, tandis qu’une foule

de sentiments fins et ornés donne le branchage. Ils s’adulaient ainsi,

se flattaient, se caressaient, mais se consolaient. Chacun voulait

toucher l’autre, l’effleurer ou l’émouvoir par un tendre calcul, par un

jeu où la sincérité et l’amour trouvaient satisfaction, puisque c’était

l’amour qui commandait de plaire et d’enchanter. Et peut-être qu’ils

s’exprimaient en nigauds. Il ne leur semblait pas. Ils considéraient

avec une affectueuse commisération tout le reste des hommes.

* * * * *

_D’Elle à Lui, dans le flottement des premiers jours, à cause des deux

voyages qui les éloignaient l’un de l’autre. La délicatesse de ses

pensées a retrouvé _l’Ami_ des romans du moyen âge._--Seul mon silence a

été cause du silence de mon ami...

* * * * *

_Lui à Elle, qui lui avait envoyé en arrivant une image de sa

maison._--Je vais regarder d’un crépuscule à l’autre la fenêtre où tu

parais le matin, disant bonjour aux choses, au temps, à ces lointains où

tes yeux me cherchent...

* * * * *

_D’Elle, dans sa gaîté, dans son courage, dans les transports où la

jetaient les beautés du monde._--Mes enfants lapins ne sont pas encore

nés. Je suis anxieuse de les voir... Je suis allée à M... à bicyclette.

J’étais fatiguée et déçue. Mais pour revenir j’ai pris un chemin

merveilleux, dans un soleil resplendissant. Imagine M... perché sur la

montagne. La route l’enlace plusieurs fois, si bien que l’on perd et que

l’on retrouve la belle vieille ville (comme toi, méchant). On longe

ensuite la rivière d’un côté et de l’autre des rochers. C’était

délicieux de respirer cet air pur rempli des odeurs des fleurs des

champs. Je contemplais les bois, je me redisais que je n’étais pas si

malheureuse, puisque tu m’aimais. Et je formais toutes sortes de

projets, mais n’osais sauter de joie, de peur de faire comme Perrette.

* * * * *

_Lui à Elle, qui lui demandait l’emploi de son temps, et il finissait

par le lui dire, avec l’exactitude de la confession, mais d’abord_:--Dès

que j’ouvre un œil, le matin, c’est pour te voir, et sur le point de

m’endormir, je te vois encore. Je continue et j’ouvre de cette manière

les rêves de la nuit, suite des songes de la journée. Hier après-midi,

j’ai donné tous mes soins à l’herbe dans laquelle tu te roules et fais

la folle. Le matin, c’est de l’eau que je me suis occupé, où tu te

baignes dans l’ombre. Je n’ai pas non plus négligé la terrasse. J’en ai

chassé tout le monde pour être seul à t’écouter lorsque tu chantes, et

que ta voix embellit la lumière de l’espace. Puis, j’ai pensé à te faire

changer cette robe qui effraye les troupeaux, mais à la réflexion j’ai

pensé que ton regard avait suffi pour apaiser les monstres, ou bien ton

doux regard irrésistible, ou bien l’autre, celui que tu adresses aux

vilains.

* * * * *

_D’Elle à Lui, qui l’avait taquinée sur la monomanie de l’ordre, où tout

son loisir pouvait être perdu, et c’était faux, puisqu’elle trouvait

ainsi le temps de tout faire, au lieu qu’il n’avait jamais le temps de

rien, avec ses songeries._--Liste des biens, meubles et divers, qui

appartenaient originairement à l’ami d’Antiope, et désormais détenus par

elle, dans leurs titres et jouissance: les jours de cet ami--ses

heures--son sommeil--son travail--son ambition--ses souvenirs--son

front, qui pense à elle--ses yeux qui veulent la voir--son cœur qui bat

pour elle--son sang--son système nerveux--son amitié--sa fraternité--sa

tendresse--sa passion--son désir--son bonheur, etc., etc.

* * * * *

_Lui à Elle, pour la consoler d’une langueur, et parce qu’elle lui avait

demandé de décrire à son tour._--Le fleuve et deux rideaux d’arbres sur

l’autre rive. L’un de peupliers, l’autre d’une essence que j’ignore, en

citadin boueux: méprise-moi. Ciel bleu et blanc. Le vent agace les

cimes, et les feuillages bougent, mais non point la nuée, dont cependant

la forme change, on ne sait comment. D’où je suis, je ne vois pas mon

rivage. Il est caché par le bord inférieur de la fenêtre, de telle sorte

que mon tableau est absolument fluvial. Croquis ci-joint. La maisonnette

au double toit d’ardoise est un moulin, dont les palettes battent le

flot par un mouvement dont il paraît à peine troublé, mais qui ne cesse

pas. Je suis comme lui. Insensible et riant en apparence, je contiens

aussi la perpétuelle et secrète agitation d’une roue. Je me compare à

lui, Antiope, mon moulin.

* * * * *

_D’Elle, clémente, sur un retard de la poste._--J’ai espéré en vain

aujourd’hui un petit signe de mon ami. J’ai retardé mon sommeil en te

regardant à perte de vue dans le boîtier de ma montre.

Et j’ai mesuré mon amour à ma peine. Chut! Que je ne te fasse pas perdre

ton courage.

J’ai encore retardé mon sommeil en repassant dans mon esprit tout ce que

tu as su me dire, et en me serrant contre toi, pour me ravir à moi-même.

Je me prosterne à vos pieds, seigneur, cher seigneur...

* * * * *

_Lui à Elle, en arrivant, _in fine_, aux souvenirs d’enfance qu’elle lui

avait contés, puisque les souvenirs d’enfance eux aussi sont partagés

dans l’amour, ce qu’il aurait eu peine à concevoir autrefois ou

peut-être lui aurait paru assez fade._--Les belles images que vous

m’avez envoyées, Louis XIV, madame de Maintenon, ce beau château, et ces

eaux qui s’enfoncent dans une ombre épaisse, pour en raviver la

fraîcheur. Les plaisirs que tu prends me plaisent bien mieux qu’un

plaisir que j’aurais. Vois si l’Amour est puissant. Il est comme le

miracle des noces de Cana. Il n’a besoin d’aucune chose palpable pour en

faire indéfiniment du pain et du vin. Du temps même passé loin de toi,

il a su tirer quelque chose. Je peux à présent me figurer, dans toutes

ses lignes et son teint, le pays où tu as grandi. Hier soir, ici, la

nuit était magnifique, le ciel comblé. J’ai pensé au bonheur que tu

pouvais sentir à l’admirer, dans la blanche maison de ta maman Noune.

Les degrés de cette croix où tu allais t’asseoir quand tu étais petite

fille. Je te vois encore plus petite, si tu veux le savoir, qui

renverses ta tête dans les bras de cette Noune, et sur ta bouchette déjà

divine, coule ce beau lait qu’elle te donnait, qui te formait pour moi.

* * * * *

_Et d’Elle, ce pléonasme si bien nuancé._--Quand je pense à toi, malgré

toutes mes misères, je tremble de la joie du bonheur.

* * * * *

_Lui à Elle, pour préciser divers points._--Mais oui, je t’assure que tu

fronces ton nez, lorsque tu es en courroux, et que tu n’en es pas plus

laide,--ô lioncelle. Comment veux-tu que je me sois trompé en ouvrant

tes deux lettres de lundi? Tu m’offenses. Je les ai bien lues dans

l’ordre que tu voulais: la première, la première. Comme si je n’étais

plus mystérieusement averti de tout, lorsque tu es en jeu. Je te demande

aussi de garder un peu de prudence. Ne sois pas si vagabonde, si hardie.

Pense à me ramener intacte celle que j’aime. Il paraît que tu vas me

revenir toute rose, dorée, entrelardée. Si vous m’aimiez autant que je

vous aime, vous n’auriez pas certaines craintes. Vous sauriez que vous

pouvez maigrir, grossir, changer, vieillir. Ne seras-tu pas toujours

toi? Comprends-tu ce que je sens, ce qui m’inonde, lorsque je dis: Toi.

Mais quant à cette perdrix que tu deviens, conseille-lui de se rassurer,

dis-lui de se rengorger, confie-lui que je les aime.

* * * * *

_D’Elle encore, rivale de madame de La Mole, d’elle encore, héroïne de

Stendhal que Stendhal a laissée dans l’ombre, pour éviter de la partager

avec la foule des hommes de tous les temps. D’elle, ces trois phrases

qui paraissent détachées du _Journal_, lorsqu’il notait, avec les petits

mots froids et modérés de l’ancien régime, une de ces tendres heures,

non pas de vague à l’âme, mais de rayonnement, d’effusion. Et la

sensation même de l’air de l’espace nous est communiquée. Il ne manque

qu’une guêpe à ce paysage._--Le ciel est d’un bleu intense. Les petites

montagnes se détachent admirablement sur ce fond: on ne peut se lasser

de les regarder. Les rosiers sont en fleur, la source chante, l’étang

semble dormir. Mon dieu, que n’es-tu là?

* * * * *

_Lui à Elle, qui avait recommencé à souffrir des chaînes de la vie, de

ce qu’ils nommaient toujours la prison d’Antiope, pour s’entendre à

demi-mot. Sur l’air des Heures de Vendôme_:

Orléans et Paris!

Quittez donc tous vos soucis.

Je t’aime, je t’aime.

_D’Elle à Lui, du tac au tac, après l’avoir un peu grondé, lui ayant dit

avec rondeur qu’il en prenait à son aise_:

Je voudrais comme la Belle

M’endormir au bois dormant,

Et me réveiller comme elle,

Dans les bras de mon amant.

_Lui à Elle, qui avait boudé._--Tu as bien tort. Comment t’expliquer que

je puisse à la fois être assiégé de pensées étrangères à notre amour et

tout plein de lui? C’est que tu es comme le soleil. On l’adore même sans

y songer. Il suffit que tu respires, je suis ravi. Il suffit que tu

vives, je suis heureux. Il suffit que j’imagine un mouvement que tu

fais. Il suffit que j’imagine ton souffle. Rose, belle rose...

* * * * *

_D’Elle, en peine, et d’elle, amoureuse, dans son naturel, dans sa

candeur, dans une naïve gaillardise._--Je n’aurais pas voulu m’endormir

sans te conter mon chagrin, mais j’étais rompue. Le ciel est beau, je

devrais être moins malheureuse. Pense que je pourrais mourir, et tu ne

le saurais pas d’abord. Tu pourrais me croire ingrate. Je me suis

réveillée tard, toute reposée, engourdie, et t’appelant si fort, tout

bas, que tu as dû en être agité dans ton sommeil, si tu dormais encore,

hélas! si loin. Sais-tu, mon cher amour, que je grossis trop. Je suis

gonflée comme une cerise. Ma ceinture me gêne. La perdrix que tu

voulais. Ici toutes les femmes sont en ébullition. J’avais un lapin

malade. J’ai voulu voir où il en était. Figure-toi si j’ai été

stupéfaite en constatant que celui que je croyais un homme était une

femme. J’imagine que la maternité achèvera la guérison. Une poule

demande à couver. Une autre poule, qui vient de quitter ses petits,

demande à recommencer. Nous ne savons où donner de la tête. Jusqu’à

l’Anglaise qui est comme folle, parce qu’elle attend son mari. Je te dis

tout ce que je pense au moment où je t’écris. Je voudrais me rappeler et

dire tout ce qui passe dans ma tête tout le jour. Il me semble que je te

nuis, que je te trahis, si je crois briller à d’autres yeux que les

tiens. Tout ce que j’ai de bonheur est en toi. Je suis bien décidée à

faire toujours et partout ce que tu veux. Sais-tu que je suis femme à

voler dans les bras de mon ami?

*

* *

Il est clair que ces deux-là s’aimaient. Il pensait, comme à

l’impossible, au bonheur de tenir sa main et de l’entendre, un jour,

pour s’aider à mourir. Mais elle prétendait mourir la première. Pour

être, disait-elle, consolée par toi, pour ne point connaître cette

horreur, vivre sans toi, et pour que tu vives, toi, que tu vives.

Les chambres du plaisir · 第 41 / 46 题