LE BAL

Ils étaient arrivés que le bal battait déjà son plein. Dans les grandes

portes passaient les cadences d’une joyeuse _scottish_ et le piétinement

cadencé du vaste cercle.

Elle avait presque crié: «Alors? On va un peu danser?» Sa voix était

posée et résolue, ferme.

A qui avait-elle parlé? Elle était seule. Cet _On_ qu’elle disait,

était-il destiné à elle-même? Pour s’exhorter, se réconforter, et tout

le peuple avec elle.

Elle était habillée en Pierrot, sans être assez mince et mignonne pour

ce costume. Le satin blanc y rencontrait certaines courbes, de telle

sorte que sa beauté, précisément, lui donnait un léger ridicule.

Pour contenir le ressort des cheveux trop rebelles, et pour égayer, elle

avait dû aussi remplacer la petite calotte noire par un turban bleu de

nuit. Masque noir. Pierrot d’Afrique.

Malgré le masque, il avait distingué un bel ovale, deux beaux yeux

sombres, et une belle nuque ombrée, autre promesse.

Puisqu’elle était seule, et puisqu’elle n’avait pas été sans

l’apercevoir, lorsqu’elle criait, une part au moins de son appel

s’adressait donc à lui. Il l’avait prise au mot.

Quand elle avait retiré son masque, il avait été saisi, _parce qu’elle

lui ressemblait_. Il le lui avait dit, et elle de rire comme si elle ne

l’avait pas vu, avant de lancer sa proclamation!

Ils avaient dansé tard dans la nuit. Ce grand corps plein de souffle,

aux longs muscles, se plaisait dans la danse, où elle était sûre de

perdre son ennui.

Elle buvait à grand fracas des limonades, s’éventait, interpellait des

amies et des inconnus, s’élançait au premier appel de la musique.

Sans apprêt. En toute simplicité. Non pour paraître mais pour

s’escrimer. Elle était saine et drue, d’une discrétion de chatte, sous

les apparences tintamarresques, et gaie tout exprès.

Du rouge naturel à ses joues. Le sourcil plus clair que les cils. Des

cheveux à foison. Une belle main sans vernis, assez grande, pas une

bague, et le doigt un peu piqué des couturières, sans fausse honte ni

bravade.

Il avait voulu lui découvrir, pour varier, le profil de la figure

féminine de l’Automne, dans le panneau de Mantegna. Cette noble fiction,

pathétique on ne sait comment, porte aussi une coupe à ses lèvres. La

réalité avait seulement un nez plus charnu (bonté d’âme) et le col moins

royal, moins flexible. En prose: moins dégagé des épaules.

Mais elle le ramenait à leur ressemblance, à eux, qu’elle jugeait

beaucoup plus divertissante. Elle en relevait de temps en temps quelque

détail qu’elle désignait du doigt, le nez, les mentons, et en faisait un

grand geste de ses deux bras,--d’admiration joviale, d’ébaubissement.

--Après ce que vous me dites, monsieur qui n’êtes plus d’ici, nous

pouvons avoir tout au plus un grand’père commun. Rassurons-nous. Nous

sommes tout au plus cousins germains. Rassurons-nous.

Dans les mots, son aveu n’était pas allé plus loin. Son _oui_ avait

passé par ce spirituel, par cet admirable détour. Sans plus. Mais le bal

entier avait bientôt su à quoi s’en tenir.

* * * * *

Ils s’étaient réveillés dans ce lit de fortune, rompus, la tête comme

une coquille d’œuf, et moites, imprégnés l’un de l’autre.

* * * * *

Le théâtre, en regard de son bouquet de palmiers, avait changé au grand

jour les couleurs de sa façade. Il avait perdu son bleu d’opéra. Tout

allait redevenir difficile. Elle s’en allait, se retournait quelquefois,

montrant son sourire le plus brave.

Les chambres du plaisir · 第 30 / 46 题