LE BOUT DU MONDE

A sa première nuit d’Alger, chercher dans le noir le chemin de la

Casbah. Prendre la rue de Chartres, errer, trouver, et arriver au bout

du monde.

Au carrefour des ruelles en dos d’âne, on rencontre des patrouilles de

zouaves. La crosse par terre, les hommes en sentinelle ont leurs deux

mains jointes sur le canon.

C’est où la falaise tombe à pic devant la mer, le bout du monde.

On entendait mille cris. A chaque porte ouverte, on recevait dans les

yeux un paquet de lumière. On entendait, ce soir-là, le déchaînement

d’un piano mécanique.

Trois pas, et tout s’efface, et tout s’est tu. La mer se balance dans

l’ombre.

* * * * *

Revenir sur ses pas. Franchir l’une de ces portes éclatantes. Rencontrer

une nombreuse assemblée autour de tables tachées de cercles. S’entendre

demander si l’on veut voir les quatre Andalouses dans leur danse, dire

oui, et s’isoler avec elles, dans le bourdonnement de la guitare.

Corset noir. Corset bleu ciel. Corset rose feu. Corset héliotrope. Et

les huit jambes de soie noire, et les huit mains qui décrivent leur

arabesque, qui sèment des cigales.

* * * * *

Le lit du corset noir est enveloppé dans la chute de deux rideaux de

mousseline à grosses fleurs, empesée et empoussiérée.

Elle s’est assise, s’est mise à me considérer avec une sorte de mépris,

dans un silence sans égard, dans une attente hostile.

Tu n’étais pas si belle, _pobrecita_. Tu n’étais pas si vilaine. Tu

n’étais ni blonde ni brune. Plutôt blonde, comme il arrive dans les

vergers de Valence.

La moquette, sur le sol, ourlée d’un galon de laine. La cuvette (hélas!)

sur la commode, mais en verre bleu, avec son broc de parade, entre les

deux vases de verre d’argent. Chacun sa fleurette.

Ou bien novice, ou bien abrutie par la fatigue, ou bien mordue par un

cafard sans frein, ou bien plus roublarde qu’un renard, elle se taisait

obstinément, me regardait entre ses cils.

J’opte, à la réflexion, pour la sincérité de sa gêne. Car elle se

dandina, cherchant une contenance, et la couche crépita, comme si elle

contenait des feuilles de maïs. Plutôt blonde, comme une croûte de pain.

Elle n’était pas sans avoir appris à révérer la capitale de la France.

Je l’ai vue bouger, quand elle sut que je venais de Paris.

Question:--Comment est-ce que tu dis pour dire la station du chemin de

fer?

Heureux les psychologues! J’ai deviné qu’il fallait répondre: _la gâre_.

Et elle voulut bien louer la perfection de ces _r_ de la gorge, qu’elle

ne parvenait pas à prononcer.

Sur quoi, j’ai résolu de l’étonner entièrement, puisque c’était l’accès

de sa bonne grâce. _Que dirais-tu si je te disais que je suis Italien?_

Elle était intelligente. Forcément, elle avait attrapé mille bribes, à

Alger, dans son métier. _Je dirais que tu charries_,--que tu

_chareries_, tout doux. _Comment dirais-tu que tu m’aimes, à supposer?_

Le piège classique: si je prononçais _io t’amo_, j’étais un double

menteur. _Dirò che ti voglio bene,--assai._

Un temps. Un petit mouvement de la tête, en signe de confirmation, de

loyauté satisfaite, de docte approbation. _Et si je voulais te le dire

en espagnol?... Y si quisiera decirlo en castellano?_ Sa bouche ouverte.

Ses dents. Elle était debout, paraissait anxieuse, amusée. _Dis-le!

Qu’est-ce que tu dirais?--Que te quiero._

J’avais pris même cette voix de nez qui signale certains accents

d’Espagne. _En réalité, je suis andalou... Soy andaluz muy de verdad_

(on prononce _andalou_, sans _z_, _verdà_, sans _d_ final, et les _d_,

sur le bout des dents, le _v_, sur les deux lèvres, à la grecque.)

Ses deux mains sur mes épaules. Je voyais sa poitrine, qui n’était pas

un chef-d’œuvre, mais _patience_, comme disent à tout propos les

mendiants de son pays, puisque je voyais en même temps deux hanches si

belles.

Ses deux mains sur mes épaules, et puis sa tête en arrière, par doute,

par soupçon, avec amertume. (_Tu ne vas pas mentir. Nous sommes des

jouets, nous autres._)

Je l’ai regardée aussi. Après la politesse, la courtoisie. Après la

courtoisie, l’intérêt. Après l’intérêt... Je lui ai dit un couplet

d’Espagne. _Mira si seria bella_--Vois si elle devait être belle--_Que

hasta el mismo enterrador_--Que le fossoyeur lui-même--_A ver su cara

bonita_--A voir sa figure si jolie--_Echo la pala y lloro_--Jeta sa

pelle et pleura.

* * * * *

Ces bras un peu frêles qui serraient à faire mal, cette bouche qui ne

voulait plus quitter l’autre, ce doux râle.

*

* *

Et revenir. Un après-midi de _mélancholie_--on y met un _h_ quand on

veut rire,--vouloir retrouver cette Livia. Mais se tromper au bout de la

route, hésiter dans le dédale, se tromper d’une rue, hésiter devant une

maison bariolée.

Je n’ai pas hésité longtemps, puisque tu étais là, sauvageon, qui lavais

devant la porte, jusque dans la rue. Puisque tu étais là, petit Gauguin.

Brillante, chantante, résignée, avec tes doux yeux.

Avec quelle déférence tu as reposé le balai, lorsque j’ai daigné

t’adresser la parole! Tandis que je te parlais, de quel air timide tu as

essuyé tes bras ruisselants avec tes mains! Puis tes deux mains gênées,

l’une contre l’autre. Tu avais sur ton corps une robe qui ressemblait à

une chemise ou une chemise qui faisait fonction de robe. Assez bon pour

toi, n’est-ce pas?

Tu as marché, les hanches fines dans ton pagne. Le bronze

transparaissait par places. Ta surprise quand je t’ai demandé de

t’asseoir. Et ta crainte, pour parler de «madame».

Les filles étaient répandues çà et là dans la pièce. L’une fumait. Une

autre battait ennuyeusement des cartes. Une autre écrivait, en tirant la

langue sur le papier rayé. Maigres et brûlées, ou enflées par la paresse

et l’alcool, elles vieillissaient dans la vaste lumière que versait la

fenêtre. Le poison violacé des bouches, le bleuâtre des paupières, la

noirceur des yeux.

Tes deux patoches, avec leurs ongles durs, ont battu l’une contre

l’autre, innocente, lorsque j’ai commandé la bouteille qui éclate. J’ai

vu grandir la belle rondelle de tes yeux. De tes paumes, plus blanches

que le reste, tu as arrangé la boule de ta chevelure. Tu as même eu le

courage de prendre une rose de France qui traînait dans un verre. La

grande brune à qui elle appartenait s’est levée, a lanterné, s’est

reprise.

Je sus que tu étais inscrite et vendue comme les autres. On profitait

seulement de ta couleur pour réduire les frais de service, et

t’humilier. «Madame» cédait pour avoir la paix. Ainsi les hommes--qui

sont si bêtes--avaient l’occasion de te mépriser.

Les autres s’étaient retirées, en me jetant le dédaigneux regard des

hiérarchies coloniales. Je m’en consolai en t’admirant. Nous étions près

de la fenêtre, de côté, si bien que l’image de la grande salle

désobligeante mourait contre nos profils. Nos yeux buvaient la mer. Des

parcelles de vif-argent brillaient sur les crêtes de la houle et

disparaissaient en un clin d’œil dans les creux d’un bleu d’encre. Sur

ce miroitement, le soleil planait dans les cieux. Le château de poupe

dans un ancien vaisseau doré, avec sa balustrade.

Du coup, on t’a donné la plus belle chambre, la plus luxueuse, la plus

horrible. J’aurais demandé une autre mise en scène si je n’avais craint

de te faire tort, d’amoindrir ton triomphe.

Tu as la langue pointue. Tu as la docilité d’un chaud petit animal.

Puisque tu n’es point blanche et que tu es si jeune, tu ne pouvais

posséder les trente beautés réglementaires, mais tu en as bien treize ou

quatorze. Toutes celles que tu pouvais avoir.

(Une chose blanche, les dents. Trois choses noires: les yeux, les

sourcils, les paupières. Une longue, les mains. Deux courtes, les dents,

les oreilles. Deux étroites, la bouche et la taille. Une grosse, la

jambe au-dessus du genou. Trois petites, les tétins, le nez et la

tête... _Dixit_: la Renaissance.) Elles ont raison de te craindre. Et

ton étrangeté, par surcroît, cette douceur ambiguë des épices.

Elle est très fière du sang blanc qu’elle a. Elle répète qu’elle n’est

point noire mais croisée, qu’elle n’est point grise mais cuivrée. Ni son

père ni sa mère n’étaient blancs. Ni leurs pères. Ni leurs mères. Le

mélange est plus ancien mais indéniable. Son amour-propre si longtemps

offensé, je l’ai mis dans un hamac. Elle me regarde de là avec un

sentiment. Elle se souvient d’avoir vécu, petite fille, dans le Sud,

entre les pattes des chameaux. Tu ris toujours lorsque ce mot passe par

ta bouchette charnue. Et tu n’oses pas déclarer la cause de ton rire,

parce que nous nous tenons trop bien.

Sa volubilité. Son bon vouloir, lorsqu’elle me conseille, par sympathie,

de ne plus faire venir de ces bouteilles-fusils qui coûtent si cher. En

baissant la voix, en jetant un œil vers la porte. Et la beauté de sa

métamorphose, lorsqu’elle se mue en longue biche, prête à rompre dix

hommes, et pourtant soumise à celui-ci, le chérissant. Fraîcheur de

l’ananas, chaleur du piment doux.

Les étapes de cette vie d’une petite morisque: les arbres des oasis, les

sables, la double étendue de l’espace et du temps... Des milliers de

siècles, les atomes ont mené leurs pastorales et leurs tragédies, et

toi, cet homme que tu regardes dans ce miroir, tu as pris un jour par

une certaine rue, au hasard, à droite plutôt qu’à gauche.

Les chambres du plaisir · 第 29 / 46 题