⸬ Elle a pris son nom d’esclave d’une chanson napolitaine, bien qu’elle
soit Florentine. Elle en est assez vaine, et de son parler sans défaut,
de son exemplaire «loquèle». Elle est savante: _loquela_.
D’une chanson napolitaine dont elle a subi l’attrait, au lieu de tirer
parti de tout son prestige septentrional.
Dans une bouche de femme la trop rude prononciation toscane peut
s’effacer (la _moh’ca_ redevient la _mosca_) et la belle syntaxe
demeure. Elle sait que l’on peut écrire tout ce qu’elle dit.
* * * * *
⸬ Je suis là à l’attendre... L’air niais que l’on doit toujours avoir en
pareil cas! Nous devons seulement causer. Elle m’a appelé pour cela.
Elle me l’a fait dire.
Mais nous avons ouvert comme sans y penser la porte de la chambre bleue.
J’étais chez elle. Je me disais naguère que c’était chez madame de
Rambouillet (à cause des tentures). Et elle a su disparaître: vite, un
sourire. Mutine, oui; toutefois, rituellement. Ce qui n’était pas dans
nos conventions. Je vais lui montrer mon pire visage.
* * * * *
⸬ Il y a ici deux mondes qui gravitent sans se rencontrer autour de ces
étoiles: Nicoletta, Emilia, Rosario, Carmela, Teresina...
L’un de ces mondes est riant et facile. Il se pavane. Il gravite en
chantant.
L’autre galaxie se manifeste dans l’épaisseur des murs. L’existence en
est révélée par des rumeurs. Et quelquefois l’un de nous, qui reconnaît
à son chuchotement l’un de ces météores dérobés, le nomme tout haut, en
riant, pour qu’il tremble.
* * * * *
⸬ La première fois que j’ai dîné avec la troupe scintillante, mon
Angelarosa a pris possession de moi à la face de tous en me barbouillant
la figure dans un fond de pastèque. Madame Satin en a bien ri. L’asti
avait coulé pour tous.
* * * * *
⸬ _Je m’appelle Angelarosa, la chevrière,--Et je mène les chèvres paître
dans la montagne.--Vincent tous les matins m’accompagne... Et dit
toujours: Écoute, Angelarò..._
Paître ou brouter?
_A sera ca turnammo d’a muntagna
e’o sole poco a poco se ne trase
Vincenzo vo’ sapè che songo e vase
E po’mme guarda e dice: Angelarò,
Sî bella assaïe..._
_Le soir, quand nous revenons de la montagne--Et que le soleil peu à peu
se retire--Vincent veut savoir ce que sont les baisers--Et puis il me
regarde et dit..._
Il lui dit qu’elle est belle et lui dit qu’elle est bonne. Les deux
épithètes réunies. C’est un Hellène de la Grande Grèce.
* * * * *
⸬ Le soir même de la pastèque, elle m’a confié qu’elle ne s’appelait pas
Angelarosa. (Il ne faudrait pas qu’on la crût une paysanne.) Son vrai
nom est celui de son pays, que lui a donné un père patriote,--lequel
était pareil à tous les pauvres hommes: il ne connaissait pas l’avenir.
* * * * *
⸬ La voilà pourtant. Elle fredonnait une chanson martiale, elle a touché
en passant devant le miroir le dôme sans défaut de sa coiffure. Avec
elle, est entré son parfum, mais redoublé, dont la couleur va si bien à
sa pâleur, à ses noirs cheveux.
* * * * *
⸬ La violette n’est pas si humble, au fait. Elle est plus lourde, plus
capiteuse que sa renommée. Pudeur et sensations.
* * * * *
⸬ Ses noirs cheveux adornent sa figurine blanche d’un vaste tore, d’un
grand rouleau égal comme toute la géométrie. De la tête aux pieds, un
chef-d’œuvre de l’art. Tout est moulé, moyen et charmant. Elle a quitté
le cercle de la lampe. Ce qui était rose et dessiné redevient pâle et
vague. Sa fraîche haleine. Aucun compliment ne lui a jamais été plus
sensible que la comparaison que j’ai faite de sa bouche à une fraise,
_fragola_ (parce que la fraise lui paraît aussi rare et poétique qu’à
moi le pamplemousse).
* * * * *
⸬ Elle m’a appelé _cattivo_ (méchant), avec une moue, tandis qu’elle
froissait dans ses doigts le revers de ma veste.
Elle m’a demandé si donna Lucietta se portait bien.
Du tac au tac, je lui ai demandé des nouvelles du _Fils de député_.
Tout se passe comme je l’avais deviné, et je suis pourtant venu à son
appel. Qu’elle est bête! Qu’est-ce, en cet endroit, que la jalousie?
* * * * *
⸬ Celui-là est un vieil homme qui fait partie, malgré son âge, du monde
visible, étant célibataire et philosophe matérialiste. Il est réglé
comme un appareil de physique. Il a son jour et ses comportements. Toute
nouvelle venue a droit à deux samedis à la file. Ce qu’il explique par
une théorie hédonistique. Le troisième samedi, il reprend sa liberté, il
suit son cœur.
On le surnomme _le Député_ pour ses beaux discours. Ou le _Fils de
député_, expression comique à perte de vue, à cause des cheveux gris de
l’intéressé, de son importance, de sa fatuité, pour l’allusion à une
chanson célèbre, et pour le grossier jeu de mots qu’elle permet en
italien, lorsqu’on bégaye... Il y a des plaisanteries de clan, obscures
au profane. Pour en rire, on n’a pas besoin de les avoir inventées. On
les répète. Si bien qu’aucun de nous ne peut plus regarder mon ennemi,
et tenir son sérieux.
Quant à Lucietta, quant à donna Lucietta... Ce jour que je sortais du
musée, et que j’ai rencontré dehors l’une des filles d’Apulie peintes
sur le flanc des vases. Mais vivante, assise sur le pas d’une porte. Sa
cheville basse, sa bouche entr’ouverte, son chignon conique: KALE... Je
crois comme elle que je l’aime, elle sait comme je le sais qu’elle ne
m’aime point. Et que je voudrais une bonne fois lui tirer la langue.
Mais il suffit que je l’aperçoive... Un gisement de nacre, s’il y en
avait.
* * * * *
⸬ Je connais bien la chevelure d’Angelarosa, lorsque par hasard elle la
dénoue. Certaines femmes ont des cheveux qui s’emmêlent, se rebroussent.
On ne peut les contenir. Leur naissance est n’importe comment. Ce sont
des nids. Ce sont des touffes. Au lieu que tout le système pileux
d’Angelarosa est comme peint par un primitif, mèche à mèche. De l’encre
de Chine, pour retracer ce vif accent aigu calligraphique.
* * * * *
⸬ Douce voix d’Angelarosa... Pense-t-elle que je ne l’ai jamais vue
habillée d’une robe?
Quelqu’un leur demandait un jour si le plaisir pouvait être quelquefois
donné par tant d’hommes qu’elles dédaignaient, qui leur étaient
indifférents.