Premières valses lentes. L’on ajouta au plaisir la mélancolie, comme un
plaisir plus vaste.
Nous ne voulions plus ni subvertir la société, ni renverser la morale,
ni contester les beautés du monde, mais, au contraire, les éprouver, les
comprendre, les amener sous les feux croisés de l’intelligence et de
l’âme.
La séduction de la volupté, son incertitude, la fuite des heures, et
l’implacabilité de la Mort, autant de thèmes qui ont nourri la poésie
comme la sagesse de tous les temps. Le vers de La Fontaine: _Jusqu’aux
sombres plaisirs d’un cœur mélancolique..._
De la meilleure foi du monde, telles étaient les paroles de notre
chanson. L’air était donné par une jeunesse aussi enivrée, aussi éblouie
qu’aucune autre.
Celui-là dansait tous les soirs auprès de la mer, dans l’éclat des
lampes à arc. On baignait dans la fraîcheur de la brise nocturne, au
sein d’un été radieux. Les cavaliers, en partant, avaient l’Adriatique à
leur gauche, les violons à leur droite. Ils avaient acquis par une
parfaite révérence les bras, la taille, le corsage d’une belle fille, et
la berçaient avec une tendre application.
Il fallait avoir son corps bien penché en avant, mais ce boston mimé
d’avant en arrière mêlait assez bien les quatre pattes du couple. Les
mères ne le voyaient guère, ou bien, par politique, elles n’en faisaient
pas semblant.
Jamais ne fut respirée sur terre plus belle odeur de tubéreuse.
*
* *
--C’est vous que j’aime, vous le savez bien. Pourquoi faire si triste
mine, quand vous me voyez danser avec une autre? Est-ce qu’il ne faut
plus «tromper» votre mari?
--Vous savez bien que je me soucie de vous seulement. Ni de la haute
contessine, bien qu’elle danse à ravir, ni de la brûlante Gabriellona,
ni de celle-ci, ni de celle-là. De vous. (_Banalité de style mais vérité
du sentiment._)
--J’ai baisé ta bouche trois fois. Tu penses que je m’en souviens. La
première, elle avait un goût de fleur; la seconde, un goût de muscat,--à
cause de l’asti que nous avions bu: ne ris pas; la troisième, elle avait
le goût de la personne.
--C’était dans ton vestibule, si tu t’en souviens. On voyait passer par
la porte entr’ouverte la fumée de ton mari, avec son éternel cigare
toscan.
--Non, je ne suis pas méchant. Non, je n’aime pas ton seul corps. Et que
deviendrais-je, pauvret, s’il en était ainsi? Comment oses-tu?...
--Le plus que tu m’aies permis de voir, ce sont tes deux bras nus, dans
le bain; tes deux belles jambes, à travers l’eau. Le plus que j’aie
effleuré, en te doublant à la nage, d’un air distrait...
--Tu avoueras que c’est une ville barbare, où l’on ne pourrait entrer
dans une chambre, pour y dormir avec sa bien-aimée, que son mari n’en
fût informé le soir même.
--Si nous nous étions moins aimés, je te verrais plus librement. Tandis
que ton visage, lorsque tu m’aperçois, _tutto smuore_...
--Ou tu te décolores, ou tu rougis trop. Et si nous dansons, le plus
aveugle va découvrir notre ravissement. J’empêche ma main de presser la
tienne. J’empêche mon bras de t’attirer. Et tu me grondes, si je le
fais, mais tu boudes quand «je t’oublie».
--Non, voyons! Je ne te recommande pas par indifférence un air mondain,
mais par un tendre intérêt, pour défendre ton parti contre moi-même.
--Sois seulement une jeune fille, tu verras comment je t’enlève... Oh!
ces deux belles gouttes dans tes yeux, je vois bien ce que c’est.
Mange-les, que veux-tu?
--Ou tu dois manger tes larmes, ou il faut que tu partes ce soir avec
moi. En Espagne, on enlève les filles en grand mystère. La voiture a ses
roues, et le cheval ses pieds, garnis de bouchons de paille, pour éviter
le fracas des pavés dans la nuit.
--Ici, vous êtes plus modernes. Les tourtereaux prennent le train, s’en
vont à Foggia télégraphier, et sont rappelés, absous, mariés pour la
vie. Personne ne les méprise. Beaucoup jalousent leur chance. Vive
l’amour! Et vive l’Italie! Où l’amour vrai a tant de droits.
--Non, je ne parle point par légèreté. Je parle pour donner le change,
pour te voir sourire, O vilaine, si pressée de se marier! Ingrate qui
n’avez pas su m’attendre! Folle qui n’avez pas su prévoir le beau merle
que le destin vous tenait en réserve, à Paris en France! Perfide qui
avez eu deux enfants d’un autre!
--Vous riez à la fin, Arc-en-ciel. Que vous êtes belle dans ce rire! Je
vous aime. Votre tête un peu renversée, comme si vous attendiez un
baiser. Je vous aime.
--Regardez bien. Je vous le donne. Dès que j’arrêterai mon sourire
imbécile, vous penserez que je vous le donne.
--Que vos yeux seraient gais, si vous n’aviez tant de chagrin! Et cette
lèvre, dont l’angle relève: combien votre air pensif pourrait être
malicieux! Ce tendre assemblage de concavités et de plans bombés,
d’ombres légères et de cercles lumineux...
--C’est le pays où votre bouche règne, comme un ruisseau, comme une
source. Doux pays vaporeux: la Fossette, la Commissure, le Vallon de la
Joue. Ici, Léonard de Vinci est né; là il a vécu; à la première, il a
donné son cœur.
--Si je veux te flatter? Si je ne te connais pas? Je te savais belle
avant de te voir en naïade. Une dame belle qui est assise, et qui croise
ses jambes... Si la jambe qui est posée est perpendiculaire au sol,
l’angle des deux objets est assez considérable. Quant au buste...
--Oh! non, je ne suis pas sans respect. Je me venge seulement du sort.
Comment ne t’aimerais-je pas telle que tu es, et dans ton parfum, dans
cette multitude d’atomes faits à ta ressemblance?
--Si je sais tout ton amour? Si je sais toute ta peine? Seule au monde à
jamais... _Io veggio gli occhi vostri c’hanno pianto_ (Je vois vos yeux,
je vois qu’ils ont pleuré)--_E veggiovi venir si sfigurata_ (Et je vous
vois un si pauvre visage)--_Che’l cor mi trema di vederne tanto_ (Que le
cœur me tremble à tant deviner...).