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⸬ Les beaux cheveux pleins d’ondes, cette épaule, ce torse pur, et cet
arc des hanches qui aime la lumière, et cette taille point trop fine,
ces beaux membres...
Si belle qu’il faut à chaque pensée le répéter. Sa belle main, son beau
cou, sa belle bouche... Ou bien il faudrait une litanie d’épithètes
apparemment contradictoires: grave et svelte, volumineuse et élégante...
Un certain degré entre la force et la langueur. Ce point où la majesté
intervient. Et tant de décence!
La voir respirer.
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⸬ Je lui ai dit que j’étais Français, dont elle a paru contente. Comme
si les hommes de son pays la gênaient. Elle les craint. Elle les
déteste. On ne sait.
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⸬ Briséis est mystérieuse beaucoup plus que qui que ce soit. Elle est
arrivée ici aux premiers grands feux de l’été, il y a un mois, dans ce
costume de paysanne qu’elle porte toujours: une grosse jupe, des bas
rayés, une chaîne d’or, des anneaux d’or. Flanquée de cette matrone au
sommeil équivoque qu’elle appelle sa tante.
Mais nous l’avons d’abord vue en Déesse au Bain.
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⸬ Nous, l’impertinente escouade: Nandino, Giacomino, Emilio... Le nageur
avait dû reprendre pied, pour s’être soudain trouvé sans force.
En déesse au bain. C’est-à-dire qu’elle était jusqu’aux genoux dans
l’eau, entre les pilotis de sa cabine, contre les dernières marches de
l’escalier. L’Adriatique avait fait peur à cette reine des bois. Elle
s’était baissée, s’était mouillée, avait senti les couteaux du froid,
s’était relevée, et regardait, surprise. Elle avait sur elle un lin
candide que la mer avait trempé et rosi.
Le soleil tout le premier, quel indiscret! Par l’ouverture de la planche
battant la vague, Apollon était entré, il avait pris possession, il
l’avait embrassée, embrasée. Mais ni l’Astre ni les garçons curieux
n’ont arraché un cri à son beau masque de statue.
Blanche, rougissante.
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⸬ Elle a un doux visage qui cherche la sérénité ou craint de l’avoir
perdue, de grands yeux ovales, un pli tracé sur la lèvre supérieure.
Elle est réservée, même courtoise.
Elle n’est pas aiguë, elle n’est point gracile. Elle n’est pas une tige.
Elle est une corbeille de fruits. La rose de la pêche, le blanc de
l’amande, le lisse de l’abricot. Leur pulpe. Elle n’est pas l’Égypte.
Elle n’est pas l’Étrurie. Elle est la Grande Grèce... Chaste jusque dans
ce cri qu’elle étouffe comme une plainte.
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⸬ Ses beaux bras blancs qui retordaient sa chevelure après le bain. Elle
se penche, remonte l’escalier, elle disparaît. Harmonie.
* * * * *
⸬ Un peu du sel de la mer est sur elle. Conque! On la voit dans une
conque de nacre, assise et ruisselante, dans une conque de nacre que
traînent des chevaux blancs.
* * * * *
⸬ Ce matin, dans la foule, tu avais tes beaux yeux baissés, qui
cachaient leur lac. La masse de tes cheveux soulevait la pointe de ton
mouchoir de tête, si bien que l’on découvrait ta nuque, ton beau cou de
marbre,--mais si tu respires, il est vivant, il se gonfle en gorge de
colombe.
* * * * *
⸬ J’entends tes pigeons dialoguer sur le balcon, entre les persiennes et
la vitre.
La lumière est verte sous la voûte du plafond vert et rose. O corps
frais et silencieux!
* * * * *
⸬ Tu avais enseveli tes deux beaux seins incompressibles dans ton fichu
à fleurs. Tu allais sur la terre dans cette même jupe que voilà jetée,
qui garde ta courbe. Tu as paru contente lorsqu’on a brûlé le jour,
quand on a lancé vers la nue éclatante ce feu d’artifice qu’ils aiment
ici, ce paradoxe, qui n’est plus, à la clarté du soleil, qu’un
enroulement de fumées blanches dans l’espace. Tu as donc souri. Il me
semblait te voir ton visage de petite fille. Tu es toujours
imperturbable. Peu de gestes. Là pourtant, tu as bougé. Tu as fait
quelques pas si légers. Tu dansais. Mais quelle figure as-tu montrée à
la procession? Si triste, _cor’mi_, si triste!
* * * * *
⸬ Un peintre qui voudrait te peindre... Tu ris? Non, ce n’est pas moi.
Et je ne peux t’avouer, non plus, quels noms je te donne en moi-même,
qui te dérouteraient. Tandis que _mon cœur_, et dans ta langue!
* * * * *
⸬ Ce mouvement calme et profond, doux à en mourir.
* * * * *
⸬ Elle a encore souri. Elle a ouvert et refermé ses bras. Je suis bien
là. Mais ne baisse pas les yeux si vite. Que ce soit moi que tu regardes
comme je te regarde, douce tête à prendre dans ses mains.
Un peu du sel de la mer... Elle-même a seulement l’odeur du pain très
chaud. Pureté d’un corps jusque dans le péché.
* * * * *
⸬ Il est vrai qu’elle sait qu’elle pèche. Et si l’amour ou si le feu
parviennent à amender son remords, il est vrai aussi que la colère s’y
mêle à la fin, réprimée, si c’est la colère.
Un sombre voile. Un amer dépit. L’humeur d’un joueur têtu, lorsque les
dés sont jetés, et qu’il perd, et qu’il reprend le cornet, d’une main
qui hésite, la volonté de tout braver peinte sur la face.
* * * * *
--_Tu che sei un Signore..._
Je lui ai répondu:
--_Tu che sei una Maraviglia._ Avec un _a_, exprès, par un surcroît de
pompe, un _a_ archaïque, au lieu de _meraviglia_. Mais elle a froncé sur
son bel œil un sourcil courroucé.
(On ne peut se parler d’elle à soi-même qu’en style classique.)
* * * * *
⸬ Elle me tutoie dans son doux parler, avec cette inflexion d’un enfant
qui serait plus fort que vous et en aurait conscience, sans vouloir ou
sans daigner abuser de son empire. Puis-je dire qu’elle m’aime? Sa
tendresse involontaire qu’un regard peut trahir, et moins qu’un regard:
ce tremblement des beaux bras serrant tout à coup le corps de l’autre.
Elle m’aime, elle me serre ainsi. Toutefois, elle ne m’a pas ouvert les
plus profondes retraites de l’âme. Elle peut se taire, elle peut jaser,
elle m’écoute comme un oracle; et moi, qui ne parviens jamais à la
quitter, moi qui subis un charme qu’elle sent... Qu’est-ce donc qu’elle
me dérobe, malgré tout? Qu’est-ce qu’elle me refuse, sans explication,
sans débat, par le silence, avec une sorte de dignité confuse?
Je te connais, peut-être. Tu songes que rien n’efface l’inégalité des
conditions, bien qu’un chrétien en vaille un autre... Sentiment sans
aigreur, qu’elle m’a exprimé dans nos conversations générales,
lorsqu’elle pensait qu’il n’était pas question d’elle. Oh! quel
imbécile! Une femme pense qu’elle est toujours en cause. Je l’avais
oublié, moi, et je croyais lui tirer les vers du nez (par affection)
quand elle me donnait tranquillement son petit avis au lecteur.
Tranquillement, noblement, prudemment. Pour écarter d’elle les chimères.
Par un détour sans hypocrisie.
* * * * *
⸬ Elle n’imagine pas même la liberté qu’ont les filles dans les bras des
hommes, quels qu’ils soient. Les filles entretenues. Les filles vendues.
Leur injurieuse liberté, à l’abri d’un autre nom.
Je le savais pourtant lorsque je l’ai nommée Briséis: elle se tient pour
une captive.
Ce qu’elle a prostitué si vite est une paysanne de C..., née de bon
lieu, fille d’Un tel et d’Une telle, baptisée, croyante. Tout le monde a
pu voir sur le visage de ce bel être livré les marques de la honte.
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⸬ Moi, du moins, je l’ai vu, bien que sans comprendre, je l’ai vu pour
m’en ressouvenir. Raisonnablement, j’avais soupçonné (et haï) la vieille
dormeuse. Raisonnablement, ou par faiblesse ou par fureur, j’avais voulu
enlever tant de beauté à tant d’infamie. Elle était à qui voulait, avec
une espèce de dédain imperceptible. Elle était à qui payait. On
arrivait. On ne prononçait pas un mot. Sa splendeur, ses longues jambes,
sa tête indifférente sur l’oreiller. Ou bien sa nuque dans ses deux
mains, à l’extrémité de la grandesse. Personne n’a entendu le son de sa
voix quand elle supportait le désir et l’impatience des hommes. Ils la
traquaient le lendemain, à la mer, parce qu’ils voulaient l’entendre,
certainement l’entendre, et retrouver en elle une vraie femme, au lieu
de l’énigme qui les avait déconcertés. Sa bouche acceptait et ne rendait
pas.
* * * * *
⸬ Un jour, pourtant, tu as parlé. Cette belle bouche nacarat en a pris
une autre. Les quatre murs de ta chambre n’ont plus enfermé une muette,
ni un autre homme que ce garçon, cet heureux garçon. Toi, tu as encore
haussé ta belle épaule, parce que tu voulais encore ergoter, encore
suspecter «un caprice de maître». Tu avais des yeux que je ne t’avais
pas encore vus, brillants, un peu fiévreux.
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⸬ Nacarat, entre la cerise et la rose.
* * * * *
⸬ Qu’avais-je su dire? Entre toutes les paroles que j’ai dites, dans cet
éblouissement, quelle est celle qui l’a captée? N’en trouverai-je pas
une autre qui vaille celle-là? Qui m’ouvre la dernière porte? Qui
devienne la clef de son ombrageux chagrin? (Et je parle comme les
Espagnols et comme Shakespeare.) Ou si les mots ne peuvent rien? S’il a
suffi, au delà des paroles, d’un être et d’un instant? Et qu’il me soit
impossible de l’attirer encore plus près?
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⸬ Parle donc, toi. Dis que tu crois que je t’aime.
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⸬ Elle lève encore son épaule, petit regard de coin, me donne un baiser,
se tait quand même. Elle pense que je parle en vain. Grande mine de
commisération. Les songes ne peuvent rien. La réalité décide.
* * * * *
⸬ Je te dis que je vois une route blanche. Elle est blanche par toute
cette invraisemblable poussière qui la recouvre comme d’une main de
farine et que l’air emporte. Un souffle de brise au soleil: la perruque
poudrée des oliviers en devenait d’argent. Les roues du char sont
bariolées. Et juchée entre elles, tu ris, le visage tout rond, sous le
cercle de paille. Le visage encore tout rond, car ce n’est pas encore
toi, comme tu es. Pas encore tout à fait toi.
* * * * *
⸬ Ces larmes de ses yeux. Cette main qui a pris la mienne, tandis
qu’elle éloignait son corps. Assise, ce flot de paroles, comme le bras
d’une source jaillit des rochers, sous un pic.
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--Il y en a un qui a voulu que je fusse... (Elle dit le mot terrible.
Elle le dit avec une vraie innocence, si l’innocence est cette naïveté.)
Je puis prétendre que je ne songeais pas au mal. Je ne savais pas bien
ce que c’était. Je n’avais pas comparé les hommes aux animaux...
Peut-être que les hommes, pensais-je, ressemblent aux animaux, mais non
pas les femmes, qui n’ont pas besoin de devenir folles pour mettre des
enfants au monde. Les femmes, non. Pas elles, ni moi. Quel dégoût! (_Chè
robbaccia!_) Jamais plus je ne dirai à un homme que je l’aime. Comment
une... peut-elle dire qu’elle aime, sans qu’on lui rie au visage?
Lorsqu’il m’a aimée, lui, j’étais _senza macchia_ (sans tache). Il
travaillait dans le domaine de don Paolo. (_Domaine_ se dit _potere_,
c’est-à-dire _pouvoir_. Quel mot! Mais comment puis-je tomber, moi, dans
cette froide analyse, tandis qu’elle parle, bouleversée?) Il se levait
avant le jour, pour arriver dans les champs avec le soleil, et revenait
à la nuit. Il gagnait une demi-lire, et l’huile, les fèves, la verdure.
Il était si pauvre qu’il a voulu partir. Non pour lui, pour moi. Il est
allé en Amérique. Alors don Paolo... Oh! quelle honte!
Le jour que s’était déclaré Michel, celui que j’ai trahi, je venais de
descendre de notre char. Michel avait marché à côté de la roue, dans la
poussière, tandis que j’admirais ses beaux cheveux, et que mon père me
faisait des signes...
* * * * *
⸬ Le jour avait tourné. Je distinguais moins le beau visage, qui avait
pâli, s’était empourpré. Je pris sa main. Trop de pitié. Je l’embrassai.
Trop de pitié. Je voulus toucher sa tête.
--Tu vois. Ses chaînes d’or sont là. Regarde. Là, sur la commode. Les
chaînes d’or du seigneur don Paolo! Mais moi, je l’ai puni. Quand je lui
reviendrai, il verra une âme véritablement perdue. Je serai vraiment
comme il m’a faite, quand je reviendrai... Et toi, va-t’en. Et toi,
va-t’en.