⸬ Une grande comme toi, quel bonheur! J’ai su qu’une vivante pouvait
être beaucoup moins parfaite que les déesses de marbre, et n’être pas
moins belle. Ta vaste poitrine, quoique molle, tes reins creux, ce dos
puissant et doux, et ces quatre membres, ces bras forts, ces jambes
fortes.
* * * * *
⸬ Si tu m’entendais penser, tu verrais dans la véridique image que tu me
donnes une offense. Tu jugerais que tu me sembles une maritorne. Tu ne
te vois donc pas comme tu es? Belle, vraiment, resplendissante.
* * * * *
⸬ Vêtue, tu ne parais pas une grosse femme, rassure-toi. Seuls les
connaisseurs peuvent deviner tous tes charmes, avec leurs moyens
infaillibles, que je finirais bien par connaître. Mais à présent, comme
tu me plais! Tranquille, étalée, ample, douce, rafraîchissante.
Brune comme l’encre, pâle comme la tubéreuse, violette comme une belle
figue.
* * * * *
⸬ J’aime aussi ton visage d’enfant, ta bonne bouche, tes bons yeux, ce
front pensif.
Ton visage d’enfant, et ce contraste de ton visage avec ton corps.
Dans ton beau visage, ta belle bouche, tes beaux yeux, ton beau front.
Enfant chérie, que tu es belle!
* * * * *
⸬ C’est tout bas que je te nomme mon enfant, c’est en moi-même, et toi
tu me proclames ton fils, en riant comme une folle, en serrant ma tête
sur ton giron. Eh! bien, chacun de nous sera l’enfant de l’autre.
L’amour est ainsi. Il donne, il reçoit. Il change tout. Il gaspille un
monde et le garde tout entier. Il est à la fois le théorème et la
réciproque. Deux en un. Philippine!
* * * * *
⸬ Oui, c’est vrai, j’ai crié _philippine_ quand tu dormais, quand tu
somnolais. Vous m’aviez tourné le dos, vilaine. Mais j’escaladerai cette
haute montagne que vous élevez à cet endroit, je contournerai le pays,
et je rencontrerai là-bas votre belle face en train de sourire. J’aurai
un bon baiser pour ma peine.
* * * * *
⸬ Vous commencerez à m’embrasser honnêtement, fraternellement. Puis, je
vous verrai devenir sérieuse comme un médecin, je verrai vos yeux
changer, et je rirai à ce signal. Peu à peu, je verrai vos yeux lutter
avec eux-mêmes. Vous voudrez les empêcher de se fermer égoïstement, vous
voudrez les garder ouverts en tombant dans le gouffre, m’y emporter.
Comment ne t’aimerais-je pas, capable d’un tel sourire?
* * * * *
⸬ J’aime aussi ton esprit. J’aime cette hardiesse que tu as su avoir,
parce que tu m’aimais.
Tu ne me connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Tu m’aimais. Tu me regardais
avec un plaisir qui me donnait un frisson de vanité et de bonheur.
Rends-moi justice. Est-ce que je ne te regardais pas de même, aussi
souvent que je le pouvais? Par exemple, chaque fois que j’avais à lever
mon verre? A distance, comme nous étions, si je parlais, tu prêtais
l’oreille, et moi je t’écoutais aussi. Les gens crurent que tu
t’enivrais, quand tu préparais de loin ton chef-d’œuvre.
Tu avais calculé que tu t’évanouirais, que je serais près de toi, que je
me précipiterais, que je t’aiderais, que je serais le premier, que tu me
dirais une heure, un lieu.
Et je ne t’aimerais pas?
* * * * *
⸬ Tu savais donc que j’aurais moins d’invention que toi, que j’aurais
moins de génie. Que d’expérience!
* * * * *
⸬ Allez, allez, Jalousie! Bête venimeuse, éloignez-vous. Je repose dans
les bras d’une fée. Vous ne pouvez rien, visqueuse tarasque. Votre rire
immobile, blanc dans une gueule rouge, à dents de scie, ne peut rien
contre le rire de mon amie.
* * * * *
⸬ Ta douceur: les grandes eaux d’un château royal, arrêtées par prodige,
pareilles aux roseaux et aux grappes d’une autre planète.
* * * * *
⸬ Et je t’aime dans la pauvreté de ton enfance. Les coups que l’on te
donnait, tandis que j’étais choyé et obéi, la faim que tu as soufferte,
tandis que j’étais gavé; ce croûton que tu as pris un jour dans le
ruisseau, tandis que je distribuais mon pain aux canards du Bois; il n’y
a pas une misère dont tu aies été affligée, il n’y a pas un mouvement
que tu aies fait pour être un peu moins malheureuse, que je puisse
imaginer sans souffrance et dont je ne te doive réparation.
* * * * *
⸬ Dans l’amertume, tu es restée si généreuse! J’aime aussi ton égalité,
ton équanimité. On dirait d’une déesse de l’Olympe qui rend des arrêts
imperturbables, au milieu des coups de tonnerre qui assiègent le globe.
Un escalier de marbre, sur les volutes des cieux. Et rien ne l’émeut,
dans tout ce que les méchants peuvent tramer. Dans ce que les bons
peuvent pâtir, tout la contriste.
* * * * *
⸬ Puis elle se lève et se met à danser. Elle te ressemble de plus en
plus. On voit et qu’elle a vingt ans et qu’elle sait à fond tout ce que
les hommes pouvaient faire, tout ce qu’ils pouvaient ourdir à l’abri de
leurs murs et sous leurs visages fermés.
* * * * *
⸬ Lorsque tu te coifferas, entre tes deux bras blancs, je viendrai
mettre un doux baiser dans leur touffe. Tu baisseras tes yeux, ils
quitteront ton miroir. J’aurai ta main sur ma tête. Je rebaiserai, non
plus ta bouche, qui aura bien eu sa part, non plus ta bouche de
gourmande, mais ton front. Je verrai tout le bonheur que tu auras.
* * * * *
⸬ Est-ce que tu connais seulement la couleur du papier de cette chambre,
depuis trois mois? Dis-la. Ne regarde pas. Dis-la vite! Je parie que tu
la sais, méchante!
(_Il lui a mis ses deux mains sur les yeux. Elle lui a pris cette main,
et l’embrasse._)
Tu vas encore secouer la tête, et je te demanderai encore pourquoi, et
tu refuseras encore de me le dire. Tu vois toujours si loin. Si l’on
pouvait donner l’avenir.
* * * * *
⸬ Au fait, on le donne, promis dans un anneau. Est-ce pour cela que tu
n’en parles jamais?