_Négoce._
Seize ans. La tête d’une chatte, mais jolie. Seize ans, mais belle. Sa
propre superbe et l’astuce de sa mère s’accordaient à bannir le grand
corset du temps, pour mieux dessiner, en d’étroites robes _princesse_,
une incomparable merveille.
Opulente, effrontée, les dernières grâces de l’enfance encore jointes à
cet épanouissement. Distribuée, partagée, dardée. L’épaule, les seins,
l’arc des flancs, et cette ligne plus droite qui va de la taille à la
jambe, en passant devant l’os iliaque invisible. Il suffisait qu’elle
entrât. On était interdit.
Sa mère choisissait. Elle s’en prenait uniquement aux hommes riches et
âgés. Ces deux conditions paraissaient nécessaires, comme si elle
jugeait que, dans tous les cas, un homme jeune est dangereux. La pauvre
enfant! Elle ne se résolvait pas à croire que le monde dût être un tel
flot de saleté. Je la voyais souvent, à table, éperdue de dégoût, son
cœur sur les lèvres.
Si j’avais su! Au lieu de tomber en extase devant elle, et sa mère
manœuvrait en conséquence comme un général d’armée, j’aurais joué
l’indifférent. Elle me regardait avec tristesse, avec amitié, en
complice, comme un prisonnier en peut regarder un autre dans une
forteresse, à travers les barreaux.
A la réflexion, il est permis de se demander pourquoi la mère habillait
sa belle chatte en vraie femme. Il faut supposer qu’elle était pressée,
qu’elle voulait mener une campagne décisive, frapper un grand coup. Au
delà du pain quotidien assuré en catimini, le maire. Puisque les hommes
sont fous!
_L’Aveugle._
L’Amour l’avait ainsi blessée. Il lui avait ôté la vue.
Un amour coupable, en dépit de toutes les bonnes intentions qu’elle y
avait prodiguées. Il arrive donc qu’une âme trop généreuse et imprudente
voie s’armer et jouer contre elle jusqu’à ses plus belles qualités,
dénaturées, désorientées?
Elle s’avançait, dans une humble inclinaison de sa tête, frêle et pâle,
une innocence irréductible peinte sur ses traits.
Et parlait bas, en se contenant. Elle savait ne point maudire. Elle ne
vouait personne au malheur. Tout ce qu’elle entendait dire par le commun
des êtres de son âge lui paraissait dès lors d’une navrante et
périlleuse naïveté. Mais elle en souriait seulement. L’abandonnée
s’interdisait de jeter l’épouvante.
Dans la confidence, il lui arrivait, non d’exprimer, mais d’indiquer sa
soumission, sa docilité. Elle pensait que les lancinations du regret,
les brûlures du remords n’ont pas d’autre adoucissement.
Elle avait une sœur dans la triste chanson: _Ma mère, coupez mes longs
cheveux,--Ils serviront d’exemple aux filles..._ Un si profond retour,
et la magnanimité qu’il révèle! On voudrait un miracle, et suspendre les
lois inexorables.
_La Rivale._
Vous ne vouliez pas tant savoir si je vous aimais, si je vous désirais.
Sur cela, vous étiez pleine de confiance. Vous saviez à quoi vous en
tenir sur l’état d’esprit qui venait à un homme lorsqu’il vous
entrevoyait, à demi consentante. Lorsqu’il avait devant lui votre grand
corps laiteux, rose, majestueux, et pourtant agaçant, provocateur. Une
Junon qui aurait perdu son bon sens, qui ferait cas principalement de
l’amour charnel. Et votre visage d’une reine de Rubens? Son petit nez
aquilin? Ses yeux pâles? Sa bouche infléchie? La longue courbe de sa
joue? Et ce son léger répandu sur votre figure, qui en exaltait la
blancheur? Sans compter vos deux bras, dans leur manche chinoise,
visibles jusqu’à leurs copeaux d’un or ductile.
Vous vouliez savoir si j’avais aimé votre amie Pauline, si elle m’avait
aimé, si j’avais été heureux par elle. Un _oui_ que j’aurais dit, vous
vous donniez sur-le-champ. Au lieu qu’il a fallu toute une semaine de
sape et de contremine. Rire, s’avancer, reculer, causer beaucoup, se
taire, dire _non_ avec un air grave, relancer l’hameçon au dadais qui
vous prenait au mot. Jusqu’à ce que vous ayez voulu imaginer qu’il se
conduisait en gentilhomme (et qu’ainsi votre détestable Pauline avait dû
l’adorer).
* * * * *
Comme un homme a lieu d’être fier, grâce à toi! Il voit disparaître le
globe de tes yeux. Il te voit remuer comme une vague. Il voit tout ton
corps divisé en tumulte: le thorax, l’épigastre, les muscles abdominaux.
Et il t’écoute, surpris. Est-ce que tu ne vas pas mourir?