ELLE ET LUI

Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait d’autres dames de ses

pensées...

* * * * *

J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme qui passait auprès d’une belle

laide lui disait, ou dans un sourire ou d’une voix sourde: «_Fea!_»

C’est-à-dire: «Laide!» Ce que l’amour peut inventer! J’étais donc aux

anges, l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé ce chant,

intitulé _la Fea_, pareil à un éventail grand ouvert, ou plutôt à l’un

de ces grands vents, dont parle un poète, qui rendent fou. O laide!

pensais-je, belle laide bien bonne, bien noiraude, bien douce, qu’un

enfant a aimée d’amour.

Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance qui plaignait

ingénument les malheurs d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté, son

espérance. Le tintamarre des cymbales et le mystère de la trompette

bouchée faisaient illusion, donnaient le change. Eux peignaient--et non

les paroles--cette frénétique et langoureuse Espagne qui a franchi

l’Atlantique, et qui anime encore les danses endiablées des Noirs, en

dépit de leurs noms anglais. Chansons latines, dans le vent d’Afrique,

qui sont tombées de la hune des caravelles, et sont allées de proche en

proche jusque sur les rives de l’Orégon.

* * * * *

Sur terre, la première dame de ses pensées se nomma _Nieve_, la neige,

ce qui s’accordait mystérieusement à la chanson d’Adèle.

Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai parc. Penchés entre les

barreaux d’une grille, ils pouvaient voir la troupe des frères aînés

courir avec orgueil sur les tricycles et la roue géante des vélocipèdes.

Tandis qu’eux-mêmes, au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau

d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses, inquiets, et un profil

persan.

Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse. Mais il est rigoureusement

vrai--je le sais à merveille--que le profil aquilin de sa première amie

lui semblait princier, et même royal.

La pêche d’Aragon est tendue comme un tambour, comme une balle, et non

pas si duveteuse; polie, au contraire, lisse au toucher. Nieve avait de

plus une grosse tresse noire qu’il soulevait toujours avec soin

lorsqu’il l’embrassait. Elle avait une bouche fine et altière. Elle

était mince, elle était grande et svelte. Sa petite main, lorsqu’il la

regardait.

L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un jouet, un Don Juan des

Vignes. Il l’emporte. Il le cache. On le réclame. On le cherche. On le

trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est, sans le savoir, pareil

au beau Kœnigsmark. Non seulement la mort! Il accepte la honte pour

l’amour de sa belle. Les autres gages qu’il possédait, nul n’y pouvait

rien, par bonheur, puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux ni

l’inflexion d’une parole.

* * * * *

La seconde dame de ses pensées eut nom Carmela.

Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu du sang des Maures, du sang

des Abencérages, et Carmela du sang de Genséric.

Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore. Et «fosselue»... Avant de la

retrouver dans Ronsard, avec cette épithète, et comme une fraise dans le

lait, il aurait su la chanter par un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait

pas craint l’ironie des adultes, si la savante retenue de l’enfance ne

lui avait gardé la bouche close.

_En el hoyo de tu barba..._

Dans ton menton de fosseuse

On dit qu’on m’enterrera.

Ah! quelle mort trop heureuse

Que ne suis-je mort déjà?

Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait, qu’il ne pouvait se

rassasier de voir couler ces belles perles (puisqu’il n’en était pas la

cause).

Elle était célèbre dans toute la ville par ses danses, et tant elle

l’aimait qu’elle n’avait jamais voulu danser devant lui.

Son cœur innocent percevait ce que sont les danses d’Espagne, et que,

lui présent, ce qu’on y mime par style, devenait impossible.

Ou bien peut-être était-ce par espièglerie, par génie précoce de la

chicane, et pour le pousser à bout.

D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler d’en haut à celui qui

entrait, s’ouvrait une trappe. La petite tête de Carmela encadrée là. Le

rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait naître dans la belle

bouche rouge une bulle. Elle calculait le moment où il lèverait la tête,

et il recevait sur sa face une salive patiemment formée. Il ne se

fâchait pas (dont je l’approuve encore). Il l’aurait bue.

Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre comme tous les amoureux

d’Espagne, elle lui donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé ses

cheveux. Son bras candide passait entre les barreaux jusqu’à la fossette

du coude.

* * * * *

Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée, répudiée. Parce

qu’on l’avait vue à la foire de Séville se promenant au bras d’un

garçon, et il n’avait admis aucune excuse. Quant à Carmela, il n’a pas

observé comment la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il était

sûr de ne l’oublier jamais (non plus que Nieve d’ailleurs). Travail des

jours. Toutes les broderies inachevées ne sont pas celles de Pénélope.

Et ni Carmela ni Nieve n’étaient vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la

Vandale quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui solennellement: la

laide, _la fea_ dont il s’agit, fut une troisième.

* * * * *

L’Andalousie a des jardins dans ses cours. La moitié de l’année, durant

les mois chauds, on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio

rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre des plantes et des

fleurs.

La maison était pleine d’une troupe de filles dont le rire éclatait à

chaque instant du jour. Elles entouraient leur _señorito_ de mille

soins. Quittant la table paternelle, où il était prudent, le petit

seigneur précité mangeait souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un

vaste plat unique où chacune plongeait à son tour la cuiller avec une

parfaite décence. Le soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il

rentrait, ivre de fatigue--une à chaque bottine, une à chaque bras--et

lui disaient des contes jusqu’à ce qu’il s’endormît. La _fea_ était l’un

de ces chers visages.

(Des contes... Dans les différentes versions d’Yseult, l’Espagne a

choisi la plus chevaleresque, celle de la forêt et de l’épée de Tristan

posée toute pure, entre lui et elle. Cette héroïne si droite, et

l’effrontée qui ment avec une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne

peuvent pas être la même Yseult.)

La _fea_ était l’un de ces riants visages, non le moins agréable. Elle

jouait avec une violence folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui

plaisait de sentir son souffle précipité.

A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence devenait un mystérieux

personnage qui suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient un

refuge, tous les deux, au premier, dans ces vastes espaces déserts et

sans meubles, où ils marchaient sur la pointe des pieds.

L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux. Le pli de sa bouche. Et cette

odeur de feuilles vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais gravé

dans le cœur... Elle avait feint un sommeil irrésistible. De l’armoire

peuplée de cent costumes dont il s’habillait par fantaisie dans ses

métamorphoses (à l’insu des propriétaires légitimes, ses parents), elle

avait tiré des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette blancheur.

La couleur et la force de ses bras. Contre elle, cette chaleur

croissante. Et ces deux bouches qui chuchotent. Ces deux bouches qui ne

peuvent plus parler. Cette légère morsure, comme d’un jeune chien. Et

cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin de finir. Qui est le

plus pâle, à la fin, d’elle ou de lui? Il la voit comme une morte.

C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant exprès pour la première

fois. Résolu, intrépide, fermé, protecteur, plein de honte, à coup sûr,

plein d’effroi, mais sachant qu’il fallait se taire, persuadé qu’Adam

avait gardé de même Ève endormie.

Les chambres du plaisir · 第 10 / 46 题