Cet enfant, comment est-il entré dans les royaumes du plaisir, de la
fantaisie, même de l’amour?
Comment a-t-il entrevu tous les songes à rebroder sur la trame des
événements et des formes?
Sinon par la grâce d’une chanson?
En l’écoutant de toute son âme, dont les premières images lui semblaient
les reflets d’un monde inconnu et plus véritable, inspiré, projeté,
suggéré avec ses soleils et ses lunes.
*
* *
_Au pont du Nord
Un bal y est donné
Au pont du Nord
Un bal y est donné_
Les trois cercles d’une pierre candide roulent éternellement d’une rive
à l’autre à travers l’eau diaphane.
En amont, l’étranger découvre, avec toutes ses pointes tournées vers le
ciel, un manoir aux pignons quadrangulaires, dont les murs sont couverts
de mousse.
En aval, le hameau se glisse entre la plage quasi blanche et les sombres
sapins. Au delà des bornes de grès, parallèlement à la rive, règne une
longue glissade. Berçant leur lumière, les glaçons descendent vers la
mer cachée.
Lorsque le soir viendra, les grandes torches de résine effaceront les
pâles étoiles. Mais déjà la musique appelle sur cette place, dont les
pavés rangés en arcs de cercle sont pleins d’étincelles.
Les hommes du village auront une soubreveste couleur de neige, des
pantalons bleus et verts, un mouchoir de cou bariolé et des bottes à
grosse tige. Les filles, leurs mitres d’or et de dentelle, leurs
épingles d’or, leur buste de velours noir, et des sabots lilas.
_Adèle demande
A sa mère d’y aller
Adèle demande
A sa mère d’y aller_
Les gentilshommes et leurs dames se feront attendre un peu. Ils vont
accourir dans leurs grands chars traînés par des chevaux vêtus de
fourrure et de grelots d’argent.
_Non, non, ma fille
Vous n’irez pas danser
Non, non, ma fille
Vous n’irez pas danser_
Et les barques dans l’eau vont osciller entre leurs lanternes,
quelques-unes pareilles à des cygnes, d’autres rondes comme un baquet de
bois.
_Son frère arrive
Dans un bateau doré
Son frère arrive
Dans un bateau doré_
Les rameurs ont une large pagaie dont le manche est peint comme un écu,
pourpre et azur--pourpre et azur--et lorsque la pelle sort du fleuve,
elle découvre sa couleur naturelle, la couleur des planches.
_Ma sœur, ma sœur
Qu’avez-vous à pleurer?
Ma sœur, ma sœur
Qu’avez-vous à pleurer?_
Il avait déjà compris que l’on opprimait ce cœur si tendre. Le Roi a
défendu de tirer les mouettes du chenal, et la Reine ne veut pas que la
pauvre fille s’en aille danser.
_Mets ta robe blanche
Et ta ceinture dorée
Mets la robe blanche
Et ta ceinture dorée_
Dans l’estuaire, les eaux douces et la mer salée mêlent leurs doigts.
Les pêcheurs ont apporté au marché des milliers de poissons à frire,
grosse tête, œil rond, ventre de fer. Les dames ont répandu le miel sur
le lacis des beignets.
_Et nous irons
Ma sœur, au bal danser_
Vos deux tresses, Adèle, la fille du roi, blondes sur la robe blanche.
Et l’on a ouvert pour vous le piège du pont-levis. Le tablier n’avait
pas touché l’autre bord que vous aviez dessus votre soulier d’argent.
Les chaînes grinçaient encore.
_Et nous irons
Ma sœur, au bal danser_
Le cœur pur, vous vous élanciez. L’âme en feu, comme un oiseau,--et quel
péché y avait-il? Lui vous suivait, le prince votre frère, en riant
jusque dans les plumes de son béret du bonheur de la captive.
_Ils firent trois pas
Et les voilà noyés
Ils firent trois pas
Et les voilà noyés._
Qui donc les a trahis? Et faut-il croire à une telle noirceur? De la
main d’un valet ou de la fourberie du sort, qui donc les a trahis?
_Les cloches du Nord
Se prirent à sonner.
Les cloches du Nord
Se prirent à sonner_
Est-ce qu’ils s’en sont allés à la dérive, comme des épaves? Ou si l’on
a pu les recueillir, et les mettre, lui dans l’ivoire, elle dans le
cristal?
_C’est pour Adèle
Et pour son frère noyés
C’est pour Adèle
Et pour son frère noyés_
Lui, dans l’ivoire, son épée au côté, elle dans le cristal, sur un lit
de satin.
_Tel est le sort
Des enfants obstinés
Tel est le sort
Des enfants obstinés._
Tous ces méchants prompts à se résigner! Tous ces visages si prêts à
sermonner!
Lorsque les cloches traversaient l’espace pour venir te parler d’Adèle,
et qu’enveloppé dans les vapeurs d’une sphère impalpable tu dévorais ce
beau secret, pour les trésors d’un empire, tu n’aurais pas confié ta
peine...