En 1837, au moment où Wilkes partait pour l'expédition qui vient

d'être racontée, le capitaine Dumont d'Urville proposa au ministre

de la marine un nouveau plan de voyage autour du monde. Les services

qu'il avait rendus de 1819 à 1821, durant une campagne hydrographique,

de 1822 à 1825, sur la _Coquille_ avec le capitaine Duperrey; enfin,

de 1826 à 1829, sur l'_Astrolabe_, ses études et son expérience lui

donnaient bien le droit de soumettre ses vues au gouvernement et de

faire en sorte de compléter la masse de renseignements que lui-même ou

d'autres navigateurs avaient recueillis sur des parages imparfaitement

décrits, bien que très importants à connaître sous le rapport de

l'hydrographie, du commerce et des sciences.

Le ministre s'était empressé d'accepter les offres de Dumont d'Urville

et mit tout en œuvre pour lui donner des collaborateurs éclairés

en qui il pût avoir confiance. Les deux corvettes _l'Astrolabe_

et la _Zélée_, munies de toutes les ressources dont les voyages

successifs que la France venait d'entreprendre avaient fait

reconnaître la nécessité, furent tenues à sa disposition. Parmi les

officiers qui l'accompagnèrent, plusieurs devaient arriver au grade

d'officier général: c'était Jacquinot, le commandant de la _Zélée_,

Coupvent-Desbois, Du Bouzet, Tardy de Montravel et Périgot, dont les

noms sont bien connus de tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de

la marine française.

Les instructions que le commandant de l'expédition reçut du vice-amiral

de Rosamel différaient de celles qui avaient été données à ses

prédécesseurs, en ce sens qu'il lui était prescrit de s'enfoncer vers

le pôle sud aussi loin que les glaces le lui permettraient. Il devait

également compléter le grand travail qu'il avait exécuté, en 1827, sur

les îles Viti, et, après une reconnaissance de l'archipel Salomon,

suivie d'une relâche à la rivière des Cygnes en Australie et à la

Nouvelle-Zélande, il devait visiter les îles Chatam et la partie des

Carolines reconnue par Lütké, pour gagner ensuite Mindanao, Borneo,

Batavia, d'où il reviendrait en France par le cap de Bonne-Espérance.

Ces instructions se terminaient par des considérations d'un haut

intérêt, qui témoignaient des vues élevées de l'administration.

«Sa Majesté, disait l'amiral de Rosamel, n'a pas seulement eu en

vue les progrès de l'hydrographie et des sciences naturelles; sa

royale sollicitude pour les intérêts du commerce français et pour le

développement des expéditions de nos armateurs, lui a fait envisager,

sous un point de vue plus large, l'étendue de votre mission et les

avantages qu'elle doit réaliser. Vous visiterez un grand nombre

de points qu'il est très important d'étudier sous le rapport des

ressources qu'ils peuvent offrir à nos navires baleiniers. Vous aurez

à recueillir tous les renseignements propres à les guider dans leurs

expéditions pour les rendre plus fructueuses. Vous relâcherez dans des

ports où déjà notre commerce entretient des relations et où le passage

d'un bâtiment de l'État peut produire une salutaire influence, dans

d'autres où peut-être les produits de notre industrie trouveraient des

débouchés ignorés jusqu'à ce jour, et sur lesquels vous pourrez, à

votre retour, fournir de précieuses indications.»

Dumont d'Urville reçut, avec les vœux et les encouragements personnels

de Louis-Philippe, les marques d'intérêt les plus vives de l'Académie

des Sciences morales et de la Société de géographie. Par malheur,

il n'en fut pas de même de la part de l'Académie des Sciences, bien

que, depuis plus de vingt années, le capitaine d'Urville n'eût cessé

de travailler à l'accroissement des richesses du Muséum d'histoire

naturelle.

«Soit esprit de corps, soit préventions défavorables contre moi,

écrit d'Urville, ils montrèrent peu d'empressement pour l'expédition

qui se préparait, et les termes dans lesquels furent conçues leurs

instructions furent pour le moins aussi froids qu'ils eussent pu

les employer vis-à-vis d'une personne qui leur eût été complètement

étrangère.»

On doit regretter d'avoir vu, parmi les adversaires les plus acharnés

de cette expédition, l'illustre Arago, ennemi déclaré des recherches

polaires.

Il n'en fut pas de même d'un certain nombre de savants étrangers, au

premier rang desquels il convient de citer Humboldt et Krusenstern, qui

adressèrent à d'Urville leurs félicitations sur sa nouvelle campagne et

sur les services que les sciences en pouvaient attendre.

Après de nombreux retards causés par l'armement de deux vaisseaux

qui devaient transporter le prince de Joinville au Brésil, les deux

corvettes l'_Astrolabe_ et la _Zélée_ purent enfin quitter Toulon le

7 septembre 1837. Le dernier jour du même mois, elles mouillaient

sur la rade de Sainte-Croix de Ténériffe; cette relâche, d'Urville

la substituait à celle du cap Vert, parce qu'il espérait pouvoir s'y

procurer du vin, et aussi procéder à certaines observations d'intensité

magnétique et de hauteur qu'on lui avait reproché de n'avoir pas

exécutées en 1826, bien qu'on sût parfaitement qu'il n'était pas à

cette époque en état de les faire.

Malgré l'impatience que témoignaient les jeunes officiers d'aller

prendre leurs ébats à terre, ils durent se soumettre à une quarantaine

de quatre jours, récemment établie sur le bruit de quelques cas de

peste survenus au lazaret de Marseille. Sans s'arrêter sur les détails

de l'ascension de MM. Du Bouzet, Coupvent et Dumoulin au sommet

du pic, il suffira de citer ces quelques phrases enthousiastes de

Coupvent-Desbois:

«Arrivés au pied du piton, dit cet officier, nous gravissons, durant

une dernière heure, des cendres et des débris de pierres, et nous

touchons enfin au but désiré, le point le plus élevé de ce monstrueux

volcan. Le cratère fumant se présente à nos yeux comme une demi-sphère

creuse, soufreuse, couverte de débris de ponces et de pierres, large

d'environ 400 mètres et profonde de 100. Le thermomètre qui est, à

l'ombre, de 5 degrés à dix heures du matin, s'est brisé, placé sur le

sol, dans un endroit qui laissait échapper des vapeurs sulfureuses.

Il y a sur les bords et dans le cratère une foule de fumerolles qui

distillent le soufre natif qui forme la base du sommet. La vitesse

des vapeurs est assez grande pour faire entendre des détonations. La

chaleur du sol est telle qu'en certains endroits il est impossible

d'y poser les pieds pendant quelques instants. Maintenant, jetez vos

regards autour de vous, voyez ces trois montagnes entassées les unes

sur les autres, n'est-ce pas une œuvre des géants pour escalader le

ciel? Considérez ces immenses coulées de laves qui divergent d'un

point unique et forment la croûte que, peu de siècles auparavant, vous

n'eussiez point foulée impunément. Voyez au loin cet archipel des

Canaries, jeté çà et là sur la mer qui brise sur les côtes de l'île

dont vous êtes le sommet, vous pygmées!... Voyez comme Dieu doit voir,

et soyez payés de vos fatigues, voyageurs que l'admiration des grands

spectacles de la nature a conduits à 3,704 mètres au-dessus du niveau

de la mer!»

Il faut ajouter à ces observations que les explorateurs constatèrent

au sommet du pic l'éclat plus vif des étoiles, la facilité du son à se

propager, enfin l'engourdissement des extrémités du corps et des maux

de tête assez prononcés, symptômes bien connus de ce qu'on appelle «le

mal des montagnes».

Pendant qu'une partie de l'état-major se livrait à cette promenade

scientifique, plusieurs officiers parcouraient la ville, où l'on ne

remarque qu'une promenade publique bien exiguë, appelée l'Alameda, et

l'église des Franciscains. Les environs sont assez intéressants, soit

par les curieux aqueducs qui amènent l'eau à la ville, soit par la

forêt de Mercédès, qui mériterait plutôt, d'après d'Urville, le nom de

bois taillis, car on n'y voit plus que des arbustes et des fougères.

La population parut joviale mais adonnée à une excessive paresse,

frugale mais livrée à la plus abominable saleté, enfin d'une licence de

mœurs sans nom.

Le 12 octobre, les deux bâtiments reprirent la mer, se disposant à

gagner au plus tôt les régions polaires. Un sentiment d'humanité

détermina d'Urville à relâcher à Rio. L'état d'un élève, embarqué

malade de la poitrine, allait tous les jours empirant, le séjour

dans les glaces aurait vraisemblablement avancé sa fin; c'est ce qui

détermina le commandant à changer son itinéraire.

Les deux bâtiments mouillèrent sur la rade de Rio et non pas dans

la baie, le 13 novembre, mais ils n'y séjournèrent qu'une journée,

c'est-à-dire juste le temps de mettre à terre le jeune Duparc et de

faire provision de quelques vivres frais, puis ils reprirent leur route

au sud.

Depuis longtemps, d'Urville désirait explorer le détroit de Magellan,

non pas seulement au point de vue hydrographique, car les relèvements

si consciencieux du capitaine anglais King--commencés en 1826, ils ne

furent terminés qu'en 1834 par Fitz-Roy--laissaient bien peu de chose

à faire; mais sous le rapport de l'histoire naturelle, quelle riche

moisson d'observations nouvelles n'y avait-il pas à récolter?

N'était-il pas intéressant au plus haut degré de vérifier ces dangers

à chaque instant renaissants, ces sautes de vents et tous ces périls

signalés par les anciens navigateurs?

Et même, ces fameux Patagons, objets de tant de fables et de

controverses, ne serait-on pas satisfait de recueillir sur eux des

documents précis et circonstanciés?

D'ailleurs, une autre raison militait en faveur de la relâche au port

Famine que d'Urville voulait substituer à celle de la Terre des États.

En relisant les relations des explorateurs qui s'étaient enfoncés dans

l'Océan austral, le commandant s'était persuadé que le meilleur moment,

pour aborder avec succès ces régions, était la fin de janvier et le

mois de février. Alors seulement les effets du dégel sont complets, et

l'on ne court pas le risque d'exposer les équipages à des fatigues et à

des dangers inutiles dans une croisière intempestive.

Dès que sa résolution fut arrêtée, d'Urville communiqua ses nouvelles

intentions au capitaine Jacquinot et fit aussitôt voile pour le canal.

Le 12 décembre, les deux corvettes étaient en vue du cap des Vierges,

et Dumoulin, secondé par les jeunes officiers, commençait sous voile la

belle série de ses travaux hydrographiques.

Dans la navigation épineuse du détroit, d'Urville déploya autant

d'audace que de sang-froid, d'habileté que de présence d'esprit,--ce

sont les termes mêmes employés à son égard,--et fit complètement

revenir sur son compte bon nombre de ses matelots, qui, en le voyant

marcher pesamment à Toulon et souffrant de la goutte, s'étaient écriés

naïvement: «Oh! ce bonhomme-là ne nous mènera pas bien loin!»

Mais, lorsqu'on sortit du détroit, grâce à la vigilance continuelle du

commandant, les esprits étaient si bien changés qu'on répétait:

«Ce diable d'homme est enragé! Il nous a fait raser les roches, les

écueils et la terre, comme s'il n'avait jamais fait d'autre navigation

dans sa vie!... Et nous qui le croyions mort dans le dos!»

Ici, il convient de dire quelques mots de la relâche au port Famine.

Le débarquement y est facile; on y trouve une belle source et du bois

en abondance; les rochers fournissent une récolte abondante de moules,

de patelles, de buccins, et la terre produit du céleri et une sorte de

salade semblable au pissenlit. Une autre ressource très abondante de

cette baie, c'est la pêche; pendant tout le temps de la relâche, la

seine, le trémail et la ligne procurèrent des éperlans, des mulets,

des loches, des gobies, en assez grande abondance pour nourrir les

équipages.

«Comme j'allais me rembarquer, dit d'Urville, mon patron me remit un

petit baril qu'on avait trouvé suspendu à un arbre de la plage, tandis

qu'on avait lu sur un poteau voisin l'inscription _Post-Office_. Ayant

reconnu qu'il contenait des papiers, je le transportai à bord et pris

connaissance des diverses pièces qu'il renfermait. C'étaient des

notes des capitaines qui avaient passé par le détroit, sur l'époque

de leur passage, les circonstances de leur traversée, quelques avis à

leurs successeurs et des lettres pour l'Europe et les États-Unis. Il

paraît que la première idée de ce bureau de poste en plein vent fut

due au capitaine américain Cunningham, qui se servit tout simplement

d'une bouteille suspendue à un arbre, en avril 1833; son compatriote

Water-House y ajouta, en 1835, l'utile complément du poteau, avec

l'inscription. Enfin le capitaine anglais Carrick, commandant le

schooner _Mary-Ann_, de Liverpool, passa par le détroit en mars 1837,

allant à San-Blas de Californie; il y passa encore à son retour, le

29 novembre 1837, c'est-à-dire seize jours avant nous, et c'est lui

qui avait substitué le baril à la bouteille, avec invitation à ses

successeurs d'en faire usage pour les lettres qu'ils voudraient faire

parvenir à leurs diverses destinations. Je me propose d'ajouter encore

à cette mesure vraiment utile et ingénieuse dans sa simplicité, en

créant un vrai bureau de poste au sommet de la presqu'île; car son

inscription, par la dimension de ses caractères, sera telle, qu'elle

forcera l'attention des navigateurs qui ne voudraient pas mouiller à

Port-Famine, et la curiosité les portera à envoyer un canot visiter

la boîte qui sera appliquée au poteau. Selon toute apparence, nous

serons les premiers à en recueillir les fruits, et nos familles seront

agréablement surprises de recevoir de nos nouvelles de cette terre

sauvage et solitaire au moment même où nous allons nous lancer vers les

glaces polaires.»

[Illustration: Relâche au port Famine. (Page 375.)]

A marée basse, l'embouchure de la rivière Sedger, qui se jette dans

la baie Famine, est obstruée par des bancs de sable; à trois cents

mètres plus loin, la plaine se transforme en un immense marécage d'où

émergent d'énormes troncs d'arbres, ossements gigantesques, blanchis

sous l'action du temps, transportés en cet endroit par les pluies

extraordinaires, qui grossissent le cours de la rivière.

[Illustration: Vue de la Terre Adélie.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Une belle forêt sert de lisière à celle-ci, et des arbustes, armés

d'aiguillons, en défendent l'accès. Les essences les plus communes sont

le hêtre, au tronc haut de vingt à trente mètres sur près d'un mètre de

diamètre, l'écorce de Winter, qui a longtemps remplacé la cannelle, et

une sorte d'épine-vinette.

Les plus gros hêtres que d'Urville ait rencontrés mesuraient cinq

mètres de circonférence et pouvaient avoir cinquante mètres de haut.

Par malheur, on ne trouve sur ce littoral ni mammifères, ni reptiles,

ni coquilles terrestres ou fluviatiles; une ou deux sortes d'oiseaux,

voilà seulement, avec des lichens et des mousses, ce que le naturaliste

y peut seulement recueillir.

Plusieurs officiers remontèrent le Sedger dans une yole, jusqu'à ce

que le peu de profondeur de l'eau les arrêtât. Ils étaient alors à

sept milles et demi de l'embouchure, et ils constatèrent que cette

rivière pouvait avoir, à l'endroit où elle tombe dans la mer, trente ou

quarante mètres de large.

«Il serait difficile, dit M. de Montravel, d'imaginer un tableau plus

pittoresque que celui que chaque coude dévoilait à nos yeux. Partout,

c'était ce désordre admirable qu'on ne saurait imiter, un amas confus

d'arbres, de branches brisées, de troncs couverts de mousses qui se

croisaient en tous sens.»

En résumé, la station au port Famine avait été des plus heureuses; le

bois et l'eau furent faits très facilement; on procéda à une foule de

réparations ou d'installations nouvelles, à des observations d'angles

horaires, de physique, de météorologie, de marée, d'hydrographie; enfin

on recueillit de nombreux objets d'histoire naturelle, qui offraient

d'autant plus d'intérêt que les divers musées de France ne possédaient

absolument rien de ces régions inexplorées.

«Un petit nombre de plantes recueillies par Commerson et conservées

dans l'herbier de M. de Jussieu, dit la relation, représentaient tout

ce qu'on en savait.»

Le 28 décembre 1837, l'ancre fut levée sans qu'on eût pu apercevoir un

seul de ces Patagons, dont la rencontre excitait à un si haut degré la

curiosité des officiers et de l'équipage.

Les hasards de la navigation forcèrent les deux corvettes à mouiller un

peu plus loin, au port Galant, dont les rives, bordées de beaux arbres,

sont coupées de torrents qui forment, à peu de distance, de magnifiques

cascades de quinze à vingt mètres de hauteur. Cette relâche ne fut pas

perdue, car on recueillit un grand nombre de plantes nouvelles, et on

releva le port et les baies voisines. Mais le commandant, trouvant

la saison trop avancée, renonça à sortir du détroit par l'ouest, et

résolut de revenir sur ses pas, afin d'avoir une entrevue avec les

Patagons, avant de gagner les régions arctiques.

La baie Saint-Nicolas, que Bougainville avait appelée baie des

Français, offrit un spectacle infiniment plus gracieux que le port

Galant, où les équipages passèrent le premier janvier 1838. Les travaux

hydrographiques habituels y furent menés à bonne fin par les officiers

sous la direction de Dumoulin.

Un canot fut expédié au cap Remarquable, où Bougainville disait avoir

vu des coquilles fossiles; ce n'étaient que de petits galets empâtés

dans une gangue calcaire, formant une couche très épaisse depuis le

niveau de la mer jusqu'à une hauteur de cinquante mètres environ.

D'intéressantes observations furent faites également avec le

thermométrographe à deux cent quatre-vingt-dix brasses, sans trouver le

fond à moins de deux milles de terre. Si à la surface la température

était de neuf degrés, elle en accusait deux à cette profondeur, et

comme vraisemblablement les courants n'introduisent pas aussi bas les

eaux des deux océans, on serait fondé à croire que c'est la température

propre à cette profondeur.

Puis, les bâtiments rallièrent la Terre de Feu où Dumoulin reprit

le cours de ses relèvements. Basse, découverte, semée de rochers

qui servirent de jalons, elle n'offre en cet endroit que fort peu

de dangers. L'île Magdalena, la baie Gente-grande, l'île Élisabeth,

le havre Oazy, où l'on distingua à la lunette un camp nombreux de

Patagons, le havre Peckett, où l'_Astrolabe_ toucha par trois brasses

d'eau, furent successivement dépassés.

«Au moment où l'on s'aperçut que nous touchions, dit Dumont d'Urville,

il y eut un moment d'étonnement et même d'agitation dans l'équipage,

et quelques clameurs se faisaient déjà entendre. D'une voix ferme,

j'imposai silence, et sans paraître m'inquiéter en rien de ce qui

venait d'arriver, je m'écriai: «Ce n'est rien du tout, et vous en

verrez bien d'autres!» Par la suite, ces mots revinrent souvent à la

mémoire de nos matelots. Il est plus important qu'on ne pense, pour

un capitaine, de conserver le calme le plus parfait et la plus grande

impassibilité au milieu des périls les plus imminents, même de ceux

qu'il pourrait juger inévitables.»

La station au havre Peckett fut égayée par la vue des Patagons. Tous,

officiers et matelots, étaient impatients de descendre à terre. Une

foule de naturels à cheval attendaient au lieu du débarquement.

Doux et paisibles, ils répondirent avec complaisance aux questions qui

leur furent faites. Ils considéraient avec tranquillité tout ce qu'ils

voyaient et ne montraient pas une grande convoitise pour les objets

qu'on leur montrait. Ils ne parurent avoir aucun penchant au vol, et,

tant qu'ils furent à bord, ils n'essayèrent de soustraire quoi que ce

fût.

Leur taille moyenne parut être de 1m,73, quoiqu'on en vît de plus

petits. Leurs membres étaient gros et potelés sans être musculeux;

leurs extrémités, d'une petitesse remarquable. Leur trait le plus

caractéristique, c'est la largeur de la partie inférieure de la figure,

tandis que le front est bas et fuyant. Des yeux allongés et étroits,

des pommettes assez saillantes, un nez écrasé, leur donnent assez de

ressemblance avec le type mongol.

Chez eux tout annonce la mollesse et l'indolence, rien la vigueur

et l'agilité. A les voir accroupis, en marche ou debout, avec leurs

cheveux tombant sur les épaules, on dirait plutôt les femmes d'un

harem que des sauvages habitués à souffrir des intempéries des saisons

et à lutter contre les difficultés de l'existence. Étendus sur des

peaux, au milieu de leurs chiens et de leurs chevaux, ils n'ont pas

de passe-temps plus agréable que de chercher, pour s'en régaler, la

vermine dont ils sont largement fournis. Ils sont tellement ennemis de

la marche qu'ils montaient à cheval pour aller ramasser des coquilles

sur le rivage, qui n'était cependant éloigné que de cinquante à

soixante pas.

Avec eux vivait un blanc, à l'aspect misérable et décharné; il se

disait originaire des États-Unis, mais il ne parlait l'anglais

qu'imparfaitement, et l'on n'eut pas de peine à reconnaître en lui un

Suisse allemand.

Niederhauser,--c'était son nom,--était allé tenter de s'enrichir aux

États-Unis; comme la fortune se montrait rebelle, il avait écouté les

propositions merveilleuses d'un pêcheur de phoques, qui cherchait à

recruter son équipage. Il fut déposé, suivant la coutume, avec sept

camarades et des provisions, sur une île sauvage de la Terre de Feu

pour faire la chasse aux phoques et préparer leurs peaux.

Quatre mois après, le schooner reparut, chargea les peaux, laissa

les pêcheurs avec de nouvelles provisions et... ne revint pas. Que

le bâtiment ait fait naufrage, que le capitaine ait abandonné ses

matelots, c'est ce qu'il fut impossible de savoir.

Lorsque ces malheureux virent le délai passé et qu'ils se trouvèrent

sans provisions, ils montèrent dans leur canot et embouquèrent le

détroit. Ils ne tardèrent pas à rencontrer les Patagons. Niederhauser

resta avec eux, tandis que les autres continuaient leur route. Très

bien accueilli par les naturels, il avait vécu de leur existence,

s'emplissant l'estomac, lorsque la chasse était bonne, se serrant la

ceinture et ne vivant que de racines en temps de disette.

Mais, las de cette existence misérable, Niederhauser supplia d'Urville

de le prendre à son bord, car il n'aurait pu résister un mois de plus à

ces privations. Le capitaine y consentit et l'embarqua comme passager.

Pendant ses trois mois de séjour chez les Patagons, Niederhauser avait

pris quelque teinture de leur langage, et d'Urville en profita pour

recueillir en patagon la plupart des mots d'un vocabulaire comparatif

de toutes les langues.

Le costume de guerre des Fuégiens comprend un casque de cuir bouilli,

armé de plaques d'airain et recouvert d'un beau cimier de plumes de

coq, une tunique de cuir de bœuf teinte en rouge et bariolée de bandes

jaunes, et une sorte de cimeterre à double tranchant. Le chef de la

peuplade du havre Peckett consentit à laisser faire son portrait sous

ce costume, ce qui dénonçait une supériorité sur ses sujets, qui s'y

refusèrent obstinément dans la crainte de quelque sortilège.

Le 8 janvier, l'ancre définitivement levée, le second goulet fut enfilé

assez lestement, malgré le flot. Après avoir parcouru les deux tiers de

l'étendue du détroit de Magellan, les bâtiments firent route pour les

régions polaires, ayant relevé toute la bande orientale de la Terre de

Feu, lacune importante comblée pour l'hydrographie, car, jusqu'alors,

il n'existait aucune carte détaillée de cette côte.

La Terre des États fut doublée sans incident. Le 15 janvier, furent

aperçues, non sans une certaine émotion, les premières glaces au milieu

desquelles les bâtiments allaient bientôt naviguer sans trêve.

Les écueils flottants ne sont pas par eux-mêmes les ennemis les plus

redoutables de ces parages; la brume,--une brume opaque que le regard

le plus vif ne peut parvenir à percer,--enveloppe bientôt les deux

navires, paralyse leurs mouvements et risque à chaque instant, bien

qu'ils soient à la cape, de leur faire donner contre quelqu'un de ces

blocs redoutables. La température s'abaisse; à la surface de l'eau,

le thermométrographe n'accuse plus que deux degrés, celle des eaux

inférieures descend au-dessous de zéro. Bientôt une neige à moitié

fondue tombe à flot. Tout annonce qu'on entre définitivement dans les

mers antarctiques.

Il est impossible de reconnaître l'île Clarence et les

New-South-Orkney; on passe son temps à manœuvrer pour éviter les blocs

de glace.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 34 / 39 段